POURQUOI LES CHIENS SE FLAIRENT
d'Auguste que Phèdre emprunta le sujet de sa fable. « Députation des chiens à Jupiter » : Ceux qui furent envoyés en ambassade au maître des Dieux pour demander une condition plus douce eurent si peur lorsqu'ils se trouvèrent devant lui, qu'ils firent des crottes dans l'Olympe. On choisit d'autres ambassadeurs auxquels on parfuma l'anus ; aussi effrayés que les premiers, ils souillèrent le palais des dieux et ne revinrent jamais. Leurs commettants les attendent toujours ; aussi lorsqu'ils voient un chien, ils vont lui flairer au derrière pour savoir si ce n'est pas un de leurs députés qui revient '. Les traits essentiels de cet apologue se retrouvent dans un récit recueilli dans la partie des Côtes-du-Nord qui parle français : Au temps jadis, la nation des chiens ayant à se plaindre des hommes, chargea des délégués d'aller exposer ses griefs au Tout-Puissant ; lorsqu'ils furent arrivés au palais, on les fit attendre longtemps, et pris d'un pressant besoin, ils levèrent la patte dans un coin de la salle ; aussi ils furent chassés honteusement. On envoya une seconde ambassade, et de peur d'un nouvel accident, le corps du délit fut convenablement ficelé. Mais la crainte de ne pas réussir causa aux députés un plus grand malheur, et ils furent aussi jetés à la porte. L'assemblée générale des chiens résolut l'envoi d'une troisième députation, et il fut convenu que, cette fois, les ambassadeurs seraient cousus. Ils partirent ; mais ne sont jamais revenus ; voilà pourquoi, lorsqu'un chien en rencontre un autre, il vient le sentir, afin de savoir si c'est un des députés qui revient. D'après un conte du pays de Liège, les chiens outrés de ce que les chats étaient parvenus à se faire aimer de la dame de la maison, résolurent de les citer en justice. Une délégation fut chargée de consulter un avocat, et on les fit attendre dans son antichambre. Lorsqu'ils virent paraître l'avocat en robe noire, ils eurent si peur qu'ils s'enfuirent par la fenêtre ouverte, excepté l'un d'eux, dont la frayeur fut si grande qu'il s'oublia dans l'appartement, et fut cause qu'on ferma depuis la porte au nez des autres chiens2.
Une facétie Tabarinique est intitulée : Pourquoy les chiens, s"entre saluant, se flairent au derrière l'un de l'autre, et voici comme Tabarin y répond : Les chiens s'assemblèrent un jour, car ils se voyoient aucunes fois bastonnez de leurs maistres et mal menez des serviteurs ; ils tinrent donc conseil. Les gros dogues, comme les plus grands, presidoient et recucilloient les sentences des plus petits : un qui avoit esté tousjours à la cuisine fut d'avis de faire une bourse commune et
1. Fables, I. IV, f. 16. Dans la Gironde on fait ainsi dialoguer deux chiens qui se rencontrent: — Comment que portes-tu? — Sens mon cul. — Tu te portes bien? — Sens le mien. (François Daleau. Trad. de la Gironde, p. 72).
2. Emile Enaud, in Hev.des Trad. pop., t. II, p. 433-43i;0. Co|son,in Wallonia, t, III, p. 115.
d'acheter de La viande et ainsi trafiquer sans estre tousjours subjets à aulruv... un autre vint à opiner et dire qu'il falloit aller aux Indes pour trafiquer en espiceries, et que c'estoit une matière qui ne seroit consommée. Son conseil fut approuvé, chacun contribue et déléguèrent un chien avec la bourse pour aller faire trafic aux Indes. Le chien par cas fortuit, comme il estoit sur mer par une grande tempeste, fut jette en l'eau, pour descharger le navire. Ses compagnons l'attendirent longtemps, et depuis, toutes les fois qu'il se rencontrent curieux de savoir des nouvelles des Indes, viennent flairer au derrière l'un de l'autre pour voir s'il ne sent point les espices1. Deux légendes attribuent cet acte des chiens au désir de découvrir un voleur, bien que dans la seconde, il ne soit plus question de l'odeur qui doit faire reconnaître le larron : On raconte en Provence que les chiens se convièrent à un grand diner ; le premier arrivé, apercevant sur la table un pot de moutarde, l'avala et s'enfuit ; le suivant et successivement tous les autres se mirent à le poursuivre, mais il ne put être rattrapé, et depuis les chiens se sentent souslaqueuedans l'espoir de retrouver leur moutarde. Un jour un horloger de Genève surprit un chien lui volant une montre ; il courut après, mais sans pouvoir la lui reprendre ; les autres chiens, se doutant que le voleur l'a avalée, se flairent pour la surprendre au débouché -.
D'après d'autres récils, les chiens se livrent à cet acte singulier pour essayer de rentrer en possession de papiers, importants pour eux, qui ont été égarés. Au cours d'une famine, ils envoyèrent un ambassadeur au roi pour implorer des secours. Le délégué rencontrant une charogne, la dévora, et quand il entra au palais, il puait tellement qu'il fut chassé à coups de bâton. Mais comme il était rusé, il raconta à l'assemblée que le roi, touché des malheurs de la race canine, lui avait donné une charte stipulant que désormais les chiens pourraient aller chercher dans les boucheries la viande qui leur était nécessaire. Malheureusement, il avait eu tellement faim en revenant qu'il avait dévoré la charte pour sauver sa vie3. On dit en Hainaut que le bon Dieu, pour montrer sa reconnaissance à un chien qui lui avait rendu service pendant ses voyages sur terre, octroya par un diplôme à la nation canine le droit de manger de la viande tous les jours. Ce diplôme disparut, on ne sait en quelles circonstances. De là vient que chaque fois qu'un chien en rencontre un autre, ils se demandent : « As-tu vu le diplôme ? » Et chacun tient à s'assurer par l'oreille et l'odorat si son camarade ne l'a pas trompé. D'après une variante, les chiens, mécontents
i. Recueil des Questions tabariniques. Q. V, t. II, p. 36.
\ AA Cer'cux' in Hev- des Trad- POP-, t. X. p. 176; Louis Morin, ibid. t. X. p. 26. 3. Gérard Aussens, in Wallonia, t. V, p. H.