LES FONTAINES ET LES ÉGLISES
que l'Eglise a souvent adoptée en d'autres matières, ils s’efforcèrent de donner aux fontaines un vernis chrétien, en substituant à leurs noms nciens, qui étaient peut-être ceux des divinités topiqués qui y présidaient, le nom des apôtres de la Gaule, et ceux de saints locaux célèbres par leurs miracles. Il est vraisemblable — car en l’absence dedocuments bien positifs, on ne peut faire que des conjectures — que les légendes dont elles étaient l'objet se transformèrent aussi, et que de leur mélange avec l'élément chrétien naquit la légende dorée locale des fontaines.
Les prêtres employèrent en outre des procédés plus durables et plus visibles, qui constituaient une sorte de main-mise sur les sources les plus en renom chez les païens ; ils construisirent dans le voisinage, souvent sur la source même, des édifices qui atteignaient parfois des proportions considérables. L'emplacement de nombre d'églises ou de chapelles a élé motivé par la présence d'une fontaine à laquelle on voulait enlever son caractère païen. Un savant consciencieux, auquel on doit le *épertoire archéologique du Morbihan, fait à propos de ce pays une remarque assez intéressante pour qu'il soit utile de la reproduire en entier: Si, dit-il, toutes les fontaines ne se trouvent pas dans le voisinage d'une église ou d'une chapelle, nous avons pu constater qu'il n y avail point de chapelle ou d'église qui, de même qu'elle était toujours accompagnée d'une croix, n'eût aussi sa fontaine particulière, portant le même vocable qu'elle, très rapprochée le plus souvent, située à un kilomètre de distance, lorsqu'il n'existe pas de source plus voisine. Il ya même des exemples de chapelles érigées sur la source elle-même, quels que fussent les inconvénients et les difficultés d'une pareille construction :Saint-Adrien en Baud, Béquerel en Plougoumelen, Notre-Dame des Trois Fontaines en Bignan sont dans ce cast.
Cette question des rapports constants entre les fontaines et les édifices sacrés dont elles semblent avoir motivé l'érection, n'a pas été,
de la même nature. On en rencontre en Ille-et-Vilaine un exemple typique. Le clergé supprima une fontaine antique de Gaël dont l'eau était réputée comme remède contre la rage, et aujourd’hui on ignore l'emplacement de cette fontaine primitive’; mais on persiste à croire à la vertu de l'eau de Gaël, une autre source en à hérité, et passe pour guérir la rage; (Félix Bellamy. La forét de Brécheliant, t. Il, p. 327).
1. Rosenzweig. Les Fontaines du Morbihan, p. 251. Chrestien de ‘Troyes, dans le Chevalier au Lion, fait mention d'une chapelle située auprès de la fontaine de Barenton.
Lez la fontaine trouveras
Un perron tei com tu verras,
Et d'autre part une chapelle, Petite, mais elle est moult belle.
(Félix Bellamy. La forét de Brécheliant t. Il, p. 281); il cite d’autres passages
du même poète où il est question de la chapelle, dont il ne reste plus trace aujourd'hui.
d’une façon systématique, envisagée par les auteurs des monographies locales sur le culte des eaux, de sorte qu'on ne peut dire si la règle posée par Rosenzweig pour le Morbihan, s'applique rigoureusement aux autres pays. Dans le reste de la Basse-Bretagne, le parallélisme de la fontaine et de la chapelle a été constaté un assez grand nombre de fois pour qu'on puisse le considérer comme général. Bien que pendant mes explorations en Haute-Bretagne, je n’aie pas prêté une attention spéciale à ce sujet, en consultant les souvenirs que je garde de pays que j'ai habités assez longtemps pour les connaître, j'arrive à penser qu'en ce qui les concerne, l'opinion de l'archéologue morbihannais est trop absolue, et qu'il faut se contenter de dire que souvent une fontaine vénérée se trouve dans le voisinage immédiat, ou tout au moins assez prochain, d’une église ou d'une chapelle, à laquelle préside, comme patron ou personnage révéré et fêlé à certains jours, le saint dont la source porte le nom ‘. Une conclusion analogue semble découler de la monographie du culte des eaux en Saône-et-Loire, où l’on a relevé une trentaine de fontaines sacrées qui se lient à autant d’églises ou de chapelles portant le même vocable, et de constalations faites en divers pays, un peu par basard?. Les autres auteurs semblent n'avoir pas songé à faire ce rapprochement, et c’est peut-être pour cela qu'on
trouve si peu de mentions de cette coïncidence, dans des monographies aussi étudiées que celles des pèlerinages du Poitou et des fontaines du Limousin”.
1. Cette différence entre les deux parties de l’Armorique s'explique aussi par ce fait que le clergé, sous l'influence de Rome, a mieux réussi en Haute-Bretagne qu'en pays bretonnant à déposséder les saints locaux de leur antique patronage pour leur substituer des saints étrangers. Telle fontaine, portant toujours le nom d'un bienheureux indigène, ne se rattache plus actuellement au saint Pierre ou à tel autre saint de la chapelle ou de l'église voisine, qui sont des patrons substitués aux saints primitifs; mais en remontant à deux siècles environ, on retrouve le saint comme patron à la fois de la source et de la paroisse, où parfois il subsiste comme second ou troisième patron.
2. L. Lex. Le Culte des eaux en Saône-et-Loire, p. 13, 16, 17, 18, 19, 24, 25, 29, 33, 34, 36, 37, 39, 41, 42, 44, 45, 46. Cf. aussi J.-G. Bulliot et Thiollier, p. 54, 60 et passim.On rencontre en Franche-Comté des sources à pélerinages, placées près des chapelles. (Charles Thuriet. Traditions de la Haute-Saône, p. 79, 259). E. Thoison. Le culte de Saint Mathurin, a relevé plusieurs de ces coïncidences. A Lanloup (Côtesdu-Nord) une chapelle dédiée à saint Mathurin, aujourd'hui détruite, existait dans un hameau où l'on voit une Fontaine de saint Mathurin (p. 110) une Fontaine de Saint-Mathurin avec une chapelle du même nom, celle-ci détruite, se voyait au hameau de Saint-Matburin en Trégomeur, aussi dans les Côtes-du-Nord. Au pied d'une chapelle dédiée à saint Mathurin à Champigné (Maine-et-Loire) était une fontaine Saint-Mathurin, (p. 183).
M. O, Colson, directeur de Wallonia, à qui j'avais demandé des renseignements sur le culte des eaux en Wallonie, m'écrit qu'il est rare que les sanctuaires réputés ne soient pas accompagnés d'une fontaine ou d’un puits.
3. Beauchet-Filleau. Pèlerinages du diocèse de Poitiers, p. 542; L. de Nussac. Les Fontaines en Limousin, p. 15, 17.
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