LÉS CHÉMINS SUR LA MER
monstre, on vit sur la mer, alors calme et unie ,un homme qui se tenait debout, une crosse d'évêque à la main,une mitre sur la tête et une grande chape sur le dos. Il semblait glisser, et, quand il s’approcha on s’aperçut qu'il était porté sur une rouelle de charrue. C’est en raison de cette circonstance qu'on l’appela saint Germain de la Rouelle*.
En Basse-Bretagne, les personnages sacrés n’ont pas marqué leur passage sur la surface de la mer, quoique plusieurs l’aient parcourue à pied sec, soit après l'avoir rendue solide, comme saint Guénolé, qui, la frappant de son bourdon, s’avança sur les ondes avecsescompagnons, aussi aisément que sur une route ordinaire, soit en se servant de montures merveilleuses ou de talismans?. Le nom de Aent ar Santez, chemin des saintes, par lequel on désigne parfois ces taches dans le nord du Finistère, indique le trajet d'esprits de l’autre monde. Après le naufrage où périrent sainte Ursule et ses compagnes, les cadavres de celles-ci furent portés sur le rivage et on en enterra 7.771 dans le cimetière de Lanrivoaré. Mais le corps de leur reine est resté sous les eaux ; parfois les saintes sortent de leur tombe, et, pour essayer de le retrouver, se promènent sur la mer où leurs pieds laissent leur empreinte. Dans les mêmes parages, on appelle aussi Aent ar Devet, chemin des moutons, les raies blanches qui s’entrecroisent à la surface des eaux. S'il y a eu une légende, elle semble oubliée, et peut-être ce nom vient-il d’une assimilation entre ces parties échevelées, et les flocons de laine que les troupeaux laissent en passant aux ronces des sentiers. Sur le littoral de la Camargue, une ligne sinueuse qui apparaît parfois sur la mer, s'appelle Lou Camin di Santi Mario, le chemin des saintes Maries ; il marque la route que les saintes ont suivie pour arriver en Provence“. « Le « Chemin de Saint-Jacques » dans la Vilaine maritime n’est plus une sorte de sentier caractérisé par une teinte claire, mais un large ruban d’écume, que l’on voit surtout
41. Société archéologique d'Avranches, t. V, p. 155 ; Jean Fleury. Littérature orale de la Basse-Normandie, p. 18.
2. Albert Le Grand. Vies des saints de Bretagne ; saint Guénolé, $ 1 ; H. Le Carguet. Légendes de la ville d'Is, p. 34.
3. Elvire de Cerny, in Rev. des Trad. pop., t. XIV, p. 135. Ce nom de chemin des saints est ancien, et on le retrouve dans la légende de saint Paul Aurélien. Avant de quitter l'Angleterre pour venir en Armorique, il planta devant le monastère de sa sœur des cailloux qui devinrent des rochers ; il y demeura seulement une petite voie, au lieu où le saint et sa compagne avaient passé, et il s'appelait Hent sant Paul, c'est-à-dire le chemin de saint Paul (Albert Le Grand. Saint Paul, $ 5).
4. Mistral. Tresor dou Felibrige ; Gaston Jourdanne, in Rev. des Trad, pop., t. XVI, p. 630.
après les tempêtes. Il occupe tout le milieu du lit, et se dirige, avec le flot, vers l’amont. Les gens du voisinage disent qu'il se produit aux endroits où ce saint remonta le fleuve en marchant sur les eaux !.
A cette exception près, celle du Chemin de Saint-Martin, dans le Pas-de-Calais, et du Camin di santi Mario, toutes les légendes de traces sur la mer attribuées aux gestes de personnages surnaturels ont été relevées sur les côtes de la Manche, et surtout dans les parages de Saint-Malo. Ailleurs elles paraissent inconnues. Depuis la publication du premier volume de mes Légendes de la Mer (1886) où j'en avais rapporté quelques-unes, j'ai attiré à maintes reprises l'attention toute particulière de mes correspondants sur ces taches blanches, leurs noms et les idées populaires qu'elles éveillent. Tous, après une enquête faite autour d'eux, après avoir essayé de réveiller les souvenirs de leurs compatriotes en citant les croyances des pêcheurs de la baie de Saint-Malo, m'ont assuré que, si des traditions analogues avaient existé, les plus vieux marins ne les connaissaient plus. On peut ajouter qu’en dehors de la France, elles sont à ce point rares, que deux similaires étrangers seulement sont venus à ma connaissance : en Finlande, le peuple nomme les raies claires et luisantes que l'on voit sur la mer après un orage, la « Voie de Vainamoinen », ou plus exactement le « sillage du bateau de Vainamoinen » ? qui rappelle la trace laissée par celui qui rapportait sainte Blanche à son village natal. Sur le littoral de la Belgique, ce sont les chemins qui conduisent soit à Gibraltar, soit en Amérique *.
La faculté attribuée aux saints de marcher sur les eaux, qui figure déjà dans plusieurs légendes du moyen âge *, dérive peut-être du trait célèbre de la vie du Sauveur qui s’avança, sans y enfoncer, sur les flots du lac de Génésarethÿ; toutefois cette donnée n'appartient pas en propre au cycle chrétien et il lui est antérieur : Neptune avait accordé ce privilège à Orion, et le dieu finnois Vainaimoinen l'avait également. Dans les légendes contemporaines, des entités qui n’ont aucun rapport avec le christianisme le possèdent aussi. Les pêcheurs de la Manche assurent qu'ils ont vu se promener sur les vagues des êtres à apparence humaine, revêtus d'herbes marines, dont la résidence est au-dessous des flots, et qui semblent apparentés à l'homme de mer des grottes, et aux Z'ud-gommon, nains habillés de goëmon, dont on parle aux environs
. Ogée. Dict. de Bretagne, art. Fégréac ; Cayot-Delandre. Le Morbihan, p. 216.
. Eliel Espelin, in Mélusine, t. Il, col. 209.
. Alfred Harou, in Rev. des Trad. pop., t. XVII, p. 472.
. Cf. Alfred Maury. Croyances et légendes du moyen âge, p. 102-103.
. Evangile de Saint Jean ; ch. VI, Saint Matthieu, ch. XIV ; Saint Marc, ch. XV.