LES VOUIVRES ET LES BASILICS
parfois dans ceux de la Franche-Comté’. L'un de ces dragons ailés habitait au milieu des ruines du château de Vernon, dans la Côte-d'Or, un puits aujourd'hui rempli par les décombres. Une femme du pays, venue pour cueillir de l'herbe dans la cour de ce château, le jour de la Fête-Dieu, avait apporté son enfant el l'avait déposé sur la terre. Mais elle avait à peine commencé son ouvrage qu'elle vit briller sur la pelouse une grande quantité de pièces d'argent; elle s'empressa de les ramasser et d'en remplir son tablier. De retour à la maison elle se débarrassa de son argent et s’aperçut qu'elle avait oublié son enfant ; elle retourna le chercher, mais il avait disparu. Elle alla alors consulter le curé de Laroche-en-Breil, qui connut bien que c’était la Vouivre qui avait enlevé l'enfant; il dit alors à la mère de conserver exactement l'argent et surtout de ne pas y toucher, pour le rapporter l’année suivante, le même jour et à la même heure, et qu'alors la Vouivre lui rendrait son nourrisson. Elle fit exactement ce que lui avait conseillé le curé, et elle retrouva son enfant bien portant et grandi, assis à la même place où elle l’avait déposé l’année précédente ?.
Pendant longtemps on à attribué les exhalaisons méphitiques qui s’échappent des puits, ou celles qui asphyxient ceux qui y descendent, à la puissance fascinatrice d'un serpent que l'on appelait basilic. Les histoires locales nous ont conservé le récit de plusieurs de ses méfaits. À Marseille trois puisatiers étant descendus pour curer le grand puits situé près de la Major, tombèrent comme foudroyés ; on suspendit les travaux, et les Marseillais ayant voulu connaitre la cause de ces accidents, on leur apprit qu'ils étaient dûs à un serpent redoutable et monstrueux, qui vivait au fond, et dont le regard seul était mortel pour les hommes”. Au XVII° siècle, on croyait encore au pouvoir de cette bête malfaisante : une description de Dinan, écrite en 1633, parle d'un grand puits dans lequel, environ cent années auparavant « il se trouva un basilic qui, par son effet, tua un grand nombre de personnes ».
Ordinairement ce reptile, ainsi que ses congénères surnalurels, cause la mort de ceux qu'il voit le premier ; mais il crève s'il est tout d'abord aperçu par un homme. Plusieurs légendes racontent comment des gens avisés firent périr par ruse quelques-uns de ces serpents. En Gascogne, l’eau d’un puits, jusque-là claire et limpide, étant devenue toute trouble, le propriétaire était sur le point de faire venir des ouvriers
.- D. Monnier et A. Vingtrinier. Traditions populaires de la Franche-Comté, De . H. Marlot, in Revue des Trad. pop., t. X, p. 210. 3. Bérenger-Féraud. Superstitions et survivances, t. 1, p. 253-254.
4. A. de la Borderie. Documents sur l'histoire de Dinan, in Mosaïque bretonne, p. 18. Vers 1860, quand j'étais élève du collège communal de Dinan, j'ai aussi entendu parler de cet évènement, auquel on attribuait des causes surnaturelles ; mais je ne me souviens plus s’il s'agissait du diable ou d’un serpent.
pour le curer, lorsque sa servante lui dit d'attendre quelques instants ; elle alla chercher un petit miroir et eria: « Maitre, venez au puits! » Elle tourna son miroir vers le soleil, dont la lumière rayonna jusqu’au fond ; le basilic leva la tête, le miroir lui montra son image et aussitôl il creva’. C'est par le même moyen qu'on se débarrassa, en Franche- Comté et en Auvergne, de basilies qui faisaient mourir tous ceux qui allaient puiser de l'eau dans certains puits. Dans ce dernier pays, on craint encore un diminutif du serpent si redouté au moyen âge : c’est un petit reptile, appelé le souffle, qui vit dans les puits et tue par son haleine l’homme qui s'en approche, s'il est le premier à le voir ?.
On a essayé d'écarter les enfants des puits et des citernes en leur racontant que des êtres mystérieux et redoutables y sont cachés. Dans le Doubs on leur faisait peur du Manau, que l'on ne décrit pas autrement, et qui demeurait au fond des citernes”; en Haute-Alsace, le Hôgemann, l'homme au eroc, tire au fond des puits les enfants imprudents; en Poitou une grande vieille remplissait le même rôle de Croquemitaine. Dans la Côte-d'Or on menaçait les enfants de la Mélusine du puits de Salmaise #. Le Droug-Speret où Aezraouant de Basse-Bretagne est un démon méchant qui se loge dans les puits, comme aussi dans les étangs, et cherche à entrainer sous les eaux les femmes et les enfants en les attirant par l'apparence d'objets brillants '. À Quévert, près de Dinan, une vieille fée prend les yeux des enfants et les jette dans un vieux puits voisin du château du Boisriou: la nuit, on entend les gémissements des pauvres petits qui supplient « le puits » de leur rendre leurs yeux, sans lesquels ils ne pourraient entrer au Paradis”.
Les exhalaisons lumineuses qui parfois s’échappent des puits semblent être l'objet de peu de croyances légendaires : celle qui suit se rattache probablement à une manifestation de ce petit phénomène. Dans la cour du château de Prémorvan à Pluduno (Côtes-du-Nord), on voit quelquefois paraitre, près d'un puits ancien, un cierge qui brûle, la lumière tournée vers le sol. Quand il s'éteint, on peut être sûr qu'il y aura, dans les douze heures, un mort dans le village voisin À.
En raison de leur forme ronde qui constitue une sorte de pavillon,
4. J.-F. Bladé. Contes de Gascogne, t. IT, p. 333-334. 2. Ch. Thuriet. Trad. de la Haute-Saône, p. 614; Dr Pommerol, in Rev..des Trad. top, t. XII, p. 661, 3. Tissot. Patois des Fourgs.
. Mélusine, t. III, col. 545.
k Clément-Janin. Tradilions de la Côte-d'Or, p. 50 . Elvire de Cerny. Saint-Suliac el ses traditions, p. 54. . Comm. de Mme Lucie de V. H.
. Lucie de V.-H,, in Revue des Trad, pop., t. XIII, p. 545.
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