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Paul Sébillot. Contes populaires, t. I, p

2. Madame d'Aulnoy avait peut-être emprunté à quelque tradition populaire l'épisode du conte de Babiole dans lequel un prince descend sous un fleuve où il trouve les déités poissonneuses célébrant les noces d’une rivière avec un fleuve des plus riches (Cabinet des fées, t. III, p. 86).

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une barre el frappent à tour de bras sur les jeunes marinfers qui sont prêts à plonger pour aller trouver les sirènes. Mais les patrons ne peuvent avoir l'œil partout. Alors les sirènes tombent sur les plongeurs, elles leur sucent la cervelle et le sang, et leur mangent le foie, le cœur et les tripes. Les corps des pauvres noyés deviennent autant de sirènes jusqu'au jugement dernier. Un jeune tisserand si passionné pour la pêche qu'on lui avait donné le surnom de Bernard-Pêcheur ou martinpêcheur, étant descendu vers trois heures du matin pour poser ses lignes de fond dans le Gers entendit à cent pas de la rivière des criset des rires de jeunes filles. « Au diable ! pensa-t-il, les filles de Castéra sont venues se baigner ici. Elles auront épouvanté le poisson ». Il s'approcha doucement en se cachant derrière les saules, pour bien les voir, sans leur donner à comprendre qu'il était là. Elles se peignaient avec des peignes d’or, ou elles nageaient et folätraient au clair de la lune. Bernard Pêcheur entendait leurs cris et leurs rires. « Diable m'emporte, dit-il, si je connais aucune de ces jeunes filles et si je comprends un seul mot de ce qu’elles disent ! » La pointe de l’aube n’était pas loin, lorsqu'une des baigneuses l’aperçut et cria : « Un homme! » Aussitôt toutes se tournèrent vers l'indiscret : « Bernard Pêcheur, mon ami, viens nager avec nous! — Mère de Dieu! je suis tombé sur un troupeau de sirènes ! » Alors les sirènes commencèrent une chanson si belle, que Bernard Pêcheur était forcé de se rapprocher de l’eau de plus en plus. Il était au bord de la rivière, et allait plonger sans le vouloir, quand les cloches de l’église de Castéra sonnèrent le premier coup de l’Angelus. Aussitôt les sirènes finirent leur chanson, et se cachèrent sous l’eau !.

Cette tradition des sirènes fluviales a vraisemblablement été plus répandue qu'elle ne l'estaujourd'hui: on la retrouve altérée, et déformée, dans le pays de Liège, où les séduisantes dames des eaux élaient devenues, par une transformation que les fées ont assez souvent subie sous l'influence chrétienne, des êtres maudits ; on les appelait macrales d'aive ou sorcières d’eau, et elles cherchaient à engloutir les pêcheurs en frappant leur nacelle avec leurs queues de poisson?. Bien que les marluzennes, dont on fait peur aux enfants dans le Hainaut, soient d'uneformeindéterminée, leur nom paraît indiquer la queue pisciforme, attribut ordinaire de Mélusine. On criait aux marmots qui s’approchaient des ruisseaux « Perdez garde, les marluzennes va saqueront d'vé (dedans) *».

Ces sirènes ne quitlaient pas la rivière ; mais il semble que d’autres

1. J.-F. Bladé. Contes de Gascogne, t. II, p. 342-347. 2. Aug. Hock. Croyances etc. du pays de Liège, 3e éd. (1888), p. 282. 3. Th. Lesneucq-Jouret, in Wallonia, t. VIIL, p. 204.

divinités aquatiques, auxquelles ceux qui ont rapporté leurs gestes ont donné ce nom, pouvaient s'éloigner des eaux et se mêler aux hommes sousl’aspectde femmes ordinaires ; elles avaientmême avec eux des relations qui allaient jusqu'au mariage : mais elles faisaient auparavant jurer à leur époux de respecter certaines défenses ou de souscrire à des conditions parfois assez singulières. La violation de ces promesses amenait la rupture de l'union, et la dame reprenait, soit la forme de serpent, comme les Mélusines, soit celle que l’on attribue aux sirènes.

On rencontre dès le XIII° siècle, cette légende dans le midi. Un jour que le seigneur de Russeltum se promenait le long du fleuve Lar, il vit venir une dame belle et richement habillée qui le salua en l'appelant par son nom. Etonné de ce qu'elle le connût il se mit à causer avec elle et lui parla d'amour ; mais elle lui répondit qu’elle ne se donnerait à lui que s’il l'épousait. Il finil par y consentir, et cle stipula comme condition expresse qu'il ne la verrait jamais nue, Ils se marièrent, furent heureux et eurent de beaux enfants. Mais un jour que le chevalier revenait de la chasse, on lui dit que sa femme était au bain, et l’idée lui vint de la voir nue. Malgré les prières et les imprécations de la dame, il forca la porte ; mais à peine eut-il jeté un regard sur son épouse, qu'elle se changea en serpent, plongea dans l’eau et disparut, Elle ne revint plus que la nuit, à l'insu de son mari, pour voir ses enfants.

Les éléments principaux de ce récit se retrouvent dans une tradition de la Franche-Comté. Le sire de Mathay avait épousé une belle créature qu’il avait rencontrée sur les bords du Doubs, après avoir juré de lui permettre de ne point passer avec lui la nuit toute entière du vendredi. Il respecta cette convention pendant quelque temps; mais une nuit, ilépia sa femme et parvint sur ses pas jusqu'au bord de la rivière, où il la vit plonger et commencer à se jouer parmi les ondes; il s'aperçut alors que sous l’eau transparente le corps de la baigneuse se terminait comme celui des sirènes ?. On raconte à Grenoble qu'une sorte de nymphe, que l’on désignait sous le nom de sirène, sans dire sous quelle forme elle se présentait, sortait de l'Isère, presque tous les soirs, pour venir retrouver sur la berge un jeune homme qui s'était pris d'amour pour elle. Des jaloux les ayant surpris, elle entraîna son amant dans sa demeure liquide, et on ne le revit jamais plus. On dit au Guédéniau (Maine-et-Loire) qu'une sirène avait des relations amoureuses avec un brocart (chevreuil) de la contrée, et que c’est pour cela que le ruisseau qui traverse le bourg se nomme le Brocart‘.

4. Gervasius de Tilbury. Olia imperialia, éd. Liebrecht, p. 4-6. 2. Ch. Thuriet. Traditions du Doubs, p. 458-459.

3. Jean de Sassenage, in Rev. des Trad. pop. t. XVI, p. 450. 4. Comm. de M. Fraysse,

LES DRACS 343

Le souvenir des autres esprits féminins qui avaient leur demeure sous les rivières est plus effacé que celui des sirènes. Suivant une légende assez romantique, une fée habitait un palais de cristal, sous les eaux de la Rance'. Il semble que la belle fille aux yeux verts qui se montrait tous les soirs, au crépuscule, sur les rives de la Semois, dans les Ardennes belges, y avait aussi sa résidence: d’abord il la voyail dans les ondes transparentes, puis elle sortait de l’eau, et venait s'asseoir sans rien dire auprès de lui en le regardant, mais bientôt elle disparaissait; il essaya un jour de la suivre dans son domaine aquatique ; il ne put y parvenir, et l’ondine cessa ses apparitions ?.

Suivant des traditions qui, populaires au moyen âge, sont aujourd’hui effacées, des génies, mâles el femelles, mais surtout mâles, avaient aussi leur résidence sous les eaux. On croyait au XIT° siècle qu'il exislait sous le Rhône un palais euchanté qui, bien que plus vaguement décrit, présente plusieurs points de ressemblance avec les demeures des esprits de la mer, des fontaines et des étangs; il était habité par des génies protéiformes {Draci), dont le nom est encore celui d'un lutin le Drac, très connu dans le midi, mais inférieur en puissance à son homonyme du XIII siècle. Voici ce qu'en dit un écrivain de cette époque : On assure, dit-il, que les dracs peuvent prendre la forme humaine et se montrer en public. Mais le plus souvent ils manifestent leur présence en faisant flotter à la surface des fleuves des coupes et des anneaux d'or, qui tentent les femraes et les enfants. Ils entrent dans l'eau pour les prendre, et soudain ils disparaissent sous les flots. Cela arrive surtout aux femmes qui allaitent, car les dracs les enlèvent pour qu'elles nourrissent leurs enfants à eux. Une femme qui lavait du linge au bord du Rhône, apercut une coupe en bois; elle entra dans l'eau pour la saisir; mais la coupe fuyail devant elle, et lorsque la femme arriva à un endroit profond, le drac l’enleva, et la chargea de nourrir son fils. Elle revint au bout de sept ans, et son mari et ses amis eurent peine à la reconnaitre. Elle leur raconta des choses merveilleuses : suivant elle, les dracs se nourrissaient de la chair des hommes dont ils s'étaient emparés, et ils prenaient quelquefois l'apparence humaine, Un jour, pendant qu'elle était encore au palais du Drac, celui-ci lui donna à manger un gàteau dans lequel entrait de la chair de serpent. Elle toucha par hasard un de ses yeux avec le doigt sur lequel se trouvait un peu de la graisse du gâteau, et elle eut aussitôt le pouvoir de voir clair sous l'eau. Lorsqu'elle eut atteint le terme de son séjour, elle partit pour s'en retourner chez elle. Chemin faisant, près de

1. Elvire de Cerny. Saint-Suliac et ses traditions, p.27. 2, Alfred Harou, in Rev. des Trad. pop.,t. XIV, p. 401.

Beaucaire, elle rencontra, de très bonne heure, un Drac. Elle le salua et lui demanda des nouvelles de sa maitresse et de son nourrisson. « De quel œil m'as-tu aperçu ? » lui demanda le Drac. Elle le lui montra ; le Drac posa le doigt sur l'œil de la femme qui perdit dès lors son ancien pouvoir!. Cet épisode se retrouve dans les récits contemporains, mais les fées des houles et les Margot-la-Fée, au lieu de toucher l'œil devenu clairvoyant par l'onction d'une pommade magique, le crèvent, l’arrachent, ou même rendent aveugle l’indiscret en lui crachant à la figure.

À Arles, près de la porte septentrionale, dit un vieil auteur, il y a dans le Rhône un abîme où l’on a vu plusieurs fois, dans les nuits claires, des Dracs sous forme humaine. On y entendit pendant trois jours de suite une voix qui partait des profondeurs de l’eau et qui criait sans discontinuer : « L'heure à passé et personne n’est venu! » Le troisième jour, au momentoù, vers neuf heures du soir, le cri se faisait entendre plus fort que d’habitude, un jeune homme qui accourait vers la rive, fut comme aspiré par le fleuve, et depuis ce moment la voix se tut?. Des parallèles de cet épisode sont encore populaires : un fermier de la Haute-Bretagne, passant près d'un ruisseau, entendit crier par deux fois : « Où est-il l'homme dont l'heure est arrivée ? » Bientôt il aperçut un homme qui courail, et qui tomba dans le ruisseau, dont l’eau bouillonnait à l'endroit où il avait disparu*. D'après une version du Morbihan, c’est un voyageur qui, dans le voisinage d’un pont, entend une voix disant : « Voilà l’homme ! » Une autre voix répondit : « Il n’est pas encore l'heure : l'heure n'est pas rendue ! » L’homme qui ne voyait personne, eut peur, retourna sur ses pas, et alla coucher dans une auberge où il était connu. Le lendemain, pensant que chez lui on était inquiet, il se leva de bonne heure et s’en alla. Au point du Jour, ceux qui passèrent les premiers sur le pont aperçurent son cadavre qui flottait sur la rivière : et les gens du pays, pour expliquer cel accident, disaient : « S'il avait passé Je pont hier soir, il n'aurait eu aucun mal, parce qu'il n'était pas l'heure ; mais ce matin, il paraît que l'heure élait rendue ‘ ».

Quelques légendes du moyen âge parlent de fées qui se montrent au bord des eaux courantes ; c'est près d’une rivière que Lanval rencontra les deux fées chargées de le conduire à leur maitresse qui, devenue amoureuse de lui, l'emmena dans l'ile d'Avalon 5.

. Gervasius de Tilbury. Ofia Imperialia, éd. Liebrecht, p. 38-39. . Gervasius de Tilbury, L c.

. Paul Sébillot. Trad. de la Haute-Bretagne, t. I, p. 205.

+ Paul Sébillot. Les Travaux publics, p. 197-198.

- Marie de France, éd. Roquefort, t. 1, p. 206.

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À de rares exceptions, les fées que les traditions contemporaines associent aux eaux courantes ne sont pas des femmes gracieuses et bienveillantes, mais des créalures laides, espiègles ou malfaisantes. Celles qu'on appelait Blanquettes en Gascogne allaient pourtant, lors des premiers jours de printemps, danser à minuit, sous la clarté de la lune, sur les bords de la Baïse. Vers 1820, un vieillard assurait qu'illes ÿ avait vues, el qu'elles étaient fort belles’. C'est lout ce quon raconte de ces fées, qui n'élaient pas méchanles et tristes comme celles des bords du Rhône, dont Ceresole a relaté, peut-être un peu trop poétiquement, les gestes. Non loin des rives orientales du lac Léman, près .de Noville, les eaux du fleuve laissent émerger plusieurs îles recouvertes d'arbustes et de roseaux. Un profond silence règne sur ces étendues marécageuses ; il n'est interrompu que par quelques bruits loinlains, ou par un bruissement qui monte des roseaux agilés par les vents. C'est d’abord un son doux et triste, puis un gémissement plus accentué, qui s'achève en voix étranges et parfois lugubres : c'est la voix des fenelles des îles, c’est-à-dire des petites femmes, fées cachées dans les îles ou les marais du Rhône. Tantôt on les entend pleurer avec la brise dans les rameaux des arbres, tantôt elles crient et gémissent avec le sifflement des vents d'orage. Ces fées, aux formes svelles, aux traits fins, aux corps souples, aux yeux verts et aux longs cheveux, ne se laissent pas voir aisément. Mais lorsque leurs clameurs s'approchent, lorsque leurs gémissements semblent devenir plus distincts, le pêcheur se hâte de retirer sa ligne, le faucheur fait taire le bruit de sa faux, le chasseur s'éloigne, et chacun d'eux a bien soin de ne pas retourner la tête, de crainte de voir la fenette qui le poursuit : celui qui aurait vu venir à lui une de ces petites fées sauvages, serait sûr de mourir dans l'année?. Suivant une autre version, la Ferette des iles mugissait parfois comme un veau au pâlurage, et elle était surtout redoutée des pêcheurs ?, Presque partout d'ailleurs on représente ces quasi-divinilés aqualiques comme dangereuses ou méchantes. Quelques-unes se tenaient dans le voisinage des cascades, et parfois même au milieu de leurs eaux écumantes, ou parmi les rochers qu'elles viennent arroser. Une espèce de fée qui hante la cascade de Chadoulin, près du lac d’Allas en Dauphiné, sempare de tous les gens qu'elle peul y entrainer et elle les dévore dans son antre caché sous les ondes ; c'est pour cela qu'on ne retrouve jamais les os de ceux qui ont disparu à cet endroit. Les Dames vertes des Vosges, que l'on voit parfois le

1. Du Mège, in Revue d'Aquitaine, t. I, D'a28* 2. A. Cercsole. Légendes des Alpes vaudoises, p. 19. 3. Just Olivier. Œuvres choisies, t, 1, p. 254.

long des ruisseaux, Se contentaient de faire peur aux passants atlardés : l'une d'elles se promenait à minuit sur le pont de la Vologne ; à peine le voyageur y avait-il mis le pied qu'une dame toute verle se dressait devant lui, l'entrainail au Saut des Cuves, et, le saisissant par les cheveux, le balançait au-dessus de la cascade, Quand le pauvre hère épouvanté avait recommandé son âme à Dieu, elle courait le déposer où elle l'avait pris, et poussait de grands éclats de rire ”.

Les Martes du Berry, qui sont des esprits mâles el femelles, semblent vivre en famille et constituent un groupe distinct de celui des fées ou des sorcières, apparaissent au bord des cascades, où elles se montrent sous les deux formes, et,sont également redoutables à quelque sexe qu'elles appartiennent. On les voyait parmi les roches où se précipite le torrent de la Porte-Feuille, près de Saint-Benoit-du-Sault, et une cascade très pittoresque, au milieu de rochers d'une forme bizarre, qui s'appelle l'Aire-aux-Martes. Quand les eaux sont basses, on aperçoit les ustensiles de pierre qui servent à leur cuisine. Leurs hommes mettent la table, c'est-à-dire la pierre du dolmen voisin, sur ses assises. Quant à elles, elles essaient follement, vains et fantasques esprits qu'elles sont, d'allumer du feu dans la cascade de Montgarnaud el d'y faire bouillir leur marmite de granit. Furieuses d'échouer sans cesse, elles font retentir les échos de eris et d'imprécations ?.

Parfois les femmes qui se montraient au bord de l'eau, et qui primitivement élaient peut-être des fées, étaient devenues, comme dans une tradition ardennaise, de véritables sorcières : Des fées qui y avaient creusé un ruisseau souterrain, se réunissaient autrefois, chaque nuit, sur ses bords et criaient d'une voix reteutissante : « Taheu ! Taheu ! ». Souvent aussi ceux qui osaient s'approcher entendaient des airs de danse, mais les musiciens restaient invisibles. Les curicux disparus, les voix reprenaient : « Ceux d'Harzy, sont-ils ici ? — Oui, répondait-on dans les airs. — Ceux de Sugny sont ils arrivés ? — Oui. — Eh! bien alors, en danse! ». Les voyageurs imprudents qui se laissaient saisir par ces fées, étaient aussitôt tués, rôtis devant un feu allumé sur ia roche et dévorés par les sorciers?. Un garçon qui passait au Plan-de-la-Garde, en Provence, près d'un ruisseau d'arrosage, vil une jeune fille qui lui parut très jolie, occupée à peigner ses cheveux. Lorsqu'il s'approcha d'elle, elle se mit à fuir, pas trop vite cependant, el le fit tomber dans une mare ; alors la jeune fille qui étail une masque, c'est-à-dire une espèce de sorcière, poussa un long ricanement et s'enfuit *.

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