L'ORIGINE DE LA MER
Lorsqu'on demande aux habitants du littoral à quelle époque remonte la mer, ils semblent d'abord un peu surpris, puis ils répondent, d'ordinaire, qu’elle existait dès le commencement du monde, et que pendant longtemps elle recouvrit la terre. C’est au reste une conception que l'on retrouve dans la plupart des cosmogonies, aussi bien dans celles des indigènes du nouveau Monde et de la Polynésie, que dans celles de l'antiquité classique, de l'Inde, de la Perse, et que dans la version biblique. Les pêcheurs de la baie de Saint-Malo ajoutent parfois que Dieu créa la mer avec une écuellée d’eau et trois grains de sel, qui ont suffi à la rendre salée pour toujours . Mais des légendes, sans doute plus anciennes que cette explication simpliste, racontent l'origine de l'Océan, et elles supposent que sa formation est postérieure à celle de la terre. En Bretagne, suivant des idées dualistes assez répandues, même dans la partie francaise de langue, Dieu et le Diable concourent à la création : toutes les fois qu’une œuvre belle ou utile a été façonnée par l'Éternel, Satan, que l’on nomme à cause de cela le singe de Dieu, essaie de limiter; mais il ne réussit qu'à créer des choses imparfailes ou nuisibles: c'est ainsi que, lorsque Dieu eut modelé le globe terrestre, Satan fit naître les eaux pour le noyer ?.
Quelques récits, très courts, associent les oiseaux à la formation de la mer; les paysans de la Gironde disent que Dieu les chargea de creuser son lil avec leur bec? ; d’après ceux des environs de Dinan, il demanda leur concours, non pas aux premiers jours du monde, mais après le déluge : lorsqu'il fut terminé, la terre devint si sèche
1. Paul Sébillot. Légendes de la Mer,t. 1, p. 3: dans les pages suivantes les idées cosmogoniques des divers peuples sont rapportées en détail.
2. G. Le Calvez, in Revue des Traditions populaires, t. 1, p. 203.
3. E. Rolland. Faune populaire de la France, t. 11, p. 63, d'après H. £clafer. Le paysan riche.
qu'iln’y avait plus à sa surface la moindre petite source ; Dieu ordonna à tous les oiseaux de voler au Paradis, pour y prendre chacun une goutte de rosée sur les arbres qui y croissent, el de venir la déposer dans un endroit qu'il leur indiqua. Ils s’empressèrent de lui obéir, sauf le pivert; et en quelques minutes la mer fut créée et remplie’.
D'autres traditions, plus détaillées, font intervenir, avec des circonstances dont on retrouve parfois les parallèles chez les non-civilisés, Dieu lui-même ou les saints, qui ont peut-être remplacé des personnages antérieurs au christianisme. On raconte à Binic (Côtes-du-Nord), qu'au temps jadis, les sources étaient si rares que ceux qui en possédaient une ne laissaient pas leurs voisins y puiser. Un jour le bon Dieu, qui visitait la terre en compagnie de saint Jean et de saint Pierre, ne put obtenir un verre d'eau dans les deux premières maisons où il se présenta. Les divins voyageurs reçurent un meilleur accueil chez une bonne femme qui les traita de son mieux, el même refusa l'argent qu'ils lui offraient. Pour la remercier, le bon Dieu lui fit présent d’un petit tonneau que saint Pierre portait sous le bras, en lui disant que Île premier souhait qu’elle formerait en tournant le robinet serait eXaucé. En rentrant chez elle, le mercredi soir, elle ne trouva pas une seule goulte d’eau, et elle était bien embarrassée : il fallait, pour en avoir, attendre la fin de la semaine, parce que le seigneur du pays défendait, sous peine de mort, de puiser aux fontaines depuis le jeudi jusqu’au samedi. Elle se souvint du tonneau et tourna le robinet en formulant son souhait : il en jaillit aussitôt une belle eau claire; mais comme elle ne pouvait fermer le robinet, le liquide en sortait Loujours, el avec une telle abondance que tout le voisinage ne larda pas à être submergé ; les habitants inhospitaliers furent noyés et changés en poissons; seule, la femme charitable qui s'était réfugiée sur une montagne, échappa au désastre. Le tonneau coule toujours: de ses flancs sont sortis la mer et les fleuves, et tant qu’il ne sera pas épuisé, ils ne diminueront point?.
1. Lucie de V. H. in Revue des Trad. populaires, t. XVI, p. 420. Ces légendes et leurs similaires ont pour but d'expliquer l'opinion vulgaire suivant laquelle le pivert ue peut se désaltérer qu’en happant au passage l'eau de pluie: seul il refusa de contribuer à amener les eaux sur la terre ; c'est pour cela que Dieu l’a condamné à ne pas boire celles qui coulent à sa surface. On verra d’autres récits sur ce thème au livre des eaux douces.
2, Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. KW, p. 331-399.
On peut rapprocher de ce tonnelet merveilleux le panier qui, d'après les indigènes de Vancouver, contenait toute l’eau,.et qui, volé par un esclave au géant qui le possédait, laissa sortir l'eau, dont la plus grande partie, échauffée par sa sueur, forma la mer (Journal of Anthropological Inslilule, t. NIT1, p: 201), et. la courge indienne, qui en se brisant sur le sol, inonda la terre et donna naissance à l'Océan. (Mello Moraes. Poèmes de l'esclavage et légendes des Indiens. Rio-Janeiro, 1884, in-18, p. 87).