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POURQUOI LA MER EST SALÉE

Les marins de la baie de Saint-Brieuc associent également à l’origine de la mer et à celle de sa salaison, des personnages divins dont l'intervention est motivée par une circonstance qui fait songer à la fable antique de Phaéton: au temps jadis, le soleil, qui était vraisemblablement un géant comme dans les contes bretons, où il est personnifié, descendit sur la terre, et beaucoup de gens périrent, étouffés par sa chaleur. Ceux quisurvécurent supplièrent Dieu d’avoir pitié d'eux. Il envoya à leur secours tous les saints du Paradis, qui descendirent sur notre globe, et ordonnèrent au soleil de s’en aller Comme il s’obstinait à rester, ils se mirent à pisser : au bout de huit jours, la terre fut couverte d’eau, et le Soleil eut tant de peur d'être submergé, qu’il retourna aussitôt au ciel, et il n'en a jamais bougé. C'est depuis ce moment qu'il y a une mer, et que son eau est salée !. Ainsi qu'on le verra dans d’autres chapitres, Gargantua et Mélusine donnent naissance à des fontaines, à des rivières et à des étangs par le même procédé naturaliste ?.

On a recueilli sur les côtes de France bien d’autres explications légendaires de l’amertume des eaux de l'Océan. Dans le récit qui suit, la Mer est une sorte de personnage auquel on parle, qui peut se déplacer et qui a tous les sentiments d’un être humain. Cette conception animiste se retrouve en plusieurs circonstances, et elle est aussi apparente dans les expressions par lesquelles on désigne ses différents états. Pendant l'absence d'un capitaine au long cours un puissant seigneur avait enlevé sa femme; la Mer indignée de ce rapt, submergea le château où il la retenait prisonnière, mais eut soin d’épargner la dame. À son retour, le capitaine vint remercier la Mer, et lui dit que, si elle voulait le suivre, chacun admirerait désormais le goût de ses eaux. Elle accepta, et il la conduisit dans un pays rempli de carrières de sel: c’est en les baignant qu'elle a acquis la salure qui lui est particulière. On croit au reste en Haute-Bretagne, où cette légende a été racontée, que la mer recouvre des montagnes de sel, et dans la baie de Saint-Brieuc on assure que sous ses flots gisent des volcans, toujours en éruption, qui vomissent des flammes et du sel.

Le moulin merveilleux auquel les traditions scandinaves et finnoises attribuent la salaison de la mer, est aussi connu sur les bords de la Manche : un capitaine terre-neuvat dérobe à un sorcier un moulin qui moulait tout ce qu’on lui demandait. Arrivé au large, il lui ordonna de moudre du sel, et la cale du navire en fut bientôt remplie; mais comme

1. Paul Sébillot, in Archivio per lo studio delle tradizioni popolari, t. V, p. 511.

2. On rencontre chez les peuple sauvages des similaires de cet acte ; c'est ainsi qu'à Nouka-Hiva une divinité femelle donne ainsi naissance à un lac dont l’eau est salée (P. Lesson, Les Polynésiens, t. II, p. 232).

3. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. 1, p. 75-11; in Archivio per lo studio delle tradizioni popolari, t. V, p. 512.

il ne savait pas les paroles nécessaires pour arrêter l'instrument magique, le bâtiment coula avec le moulin, qui continue à moudre du sel. Ce récit rappelle à peu près exactement l'épisode final d’un conte norvégien beaucoup plus détaillé ?, et il est possible, mais non certain, que les marins de la Manche bretonne, qui ont de fréquentes relations avec ceux de la Norvège, aient arrangé à leur façon un récit qu'ils avaient pu leur entendre raconter.

Ce prodigieux talisman semble inconnu dans le pays de Tréguier, où l'on dit que la mer doit son amertume aux bateaux chargés de sel qui y ont été engloutis depuis le commencement du monde: elle deviendra de plus en plus salée, à mesure que de nouveaux navires ayant la même cargaison, y feront naufrage ?.

Parfois il a suffi, pour changer à jamais le goût de son eau, d'y jeter un vase rempli d’un breuvage magique ou exceptionnellement amer. Suivant un récit basque, qui semble arrangé, mais dont on peut retenir quelques traits, Amigna, la plus vieille des fées euskariennes, irritée de ce que son mari trouvait son bouillon trop salé, saisit le pot-au-feu, et le lança dans l'Océan, où il se brisa contre un énorme rocher : c'est depuis ce Lemps que la mer est salée‘; s'il en faut croire un conte littéraire, que l’auteur dit avoir entendu en Gascogne, on y attribuerait la salure de la mer à un acte analogue: un jour de Pâques, les anges avaient préparé pour les habitants du Paradis un polage exquis, mais le diable réussit à y jeter le contenu d’une immense salière. Lorsque le Seigneur goûta la soupe, elle était si âcre, qu'il saisit la marmite qui la contenait, et la lança à travers les airs: elle tomba dans l'Océan, et le rendit salé pour loujours’. L'épisode du liquide assez puissant pour modifier le goût des eaux se trouve aussi en Haute-Bretagne : une fée, amoureuse d’un pêcheur, le force, par ses enchantements, à venir sur un rocher du rivage. Elle se montre à lui, belle comme une bonne Vierge, lui murmure les plus douces paroles, el lui présente, en l’invitant à y goûter, une coupe remplie d’un breuvage qui, s’il l'avait bu, l'aurait contraint à l’aimer et à la suivre. Au moment où le Jeune homme allait y tremper ses lèvres, il se souvint de sa fiancée, et lança la coupe dans la mer. La liqueur magique, en s’y répandant, l'a rendue amère comme elle l'est aujourd'hui, car auparavant elle n’était point salée f.

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