HÉRO ET LÉANDRE
Plusieurs chansons que l’on peut désigner sous le nom de Flambeau d'amour, sont un arrangement populaire de l'aventure de Héro et Léandre ‘. En Franche-Comté, la légende ‘est connue sur les bords de la Loue, qui lui doit son nom de Val d'Amour, et là tour au bord de la mer est devenue une tour féodale. Au château de Rougemont, demeurail jadis une belle demoiselle, dont l’amoureux, qu; habitait Germigney, descendait pour la voir la rivière à travers ses mille circuits el ses mille écueils; sa nacelle chavira et il périt sous les eaux. Le peuple dit que cette mort a été causée par une erreur de la jeune dame qui, cette nuit-là, avait éleint sur la fenêtre de sa tour une lampe qui devait servir de phare à ce cher navigateur? On raconte dans tout le bassin de la Loue, en lui assignant comme théâtre divers endroits de la vallée, qu’à l’époque où cette rivière formait un lac étroit entre deux longues chaînes de rochers, borné par une digue dont il ne reste plus aucun vestige, un jeune homme amoureux de la fille d'un seigneur, montait dans un canot lorsque la lune était à son décours et traversait le lac, guidé par un fanal que la nourrice de la demoiselle allumait à une des fenêtres du château. Mais cette femme méchante et cupide, quand elle s'apereut que l'amoureux n'avait plus d'argent, souffla une nuit le cierge, et le pauvre amant se noya. Une chanson populaire de la Franche-Comté se rapportait à cette aventure:
Le bel amant s'est embarqué Parmi les eaux, parmi les ondes, A mis le pied sur.le bateau, N'a plus vu ni ciel ni flambeau.
Le lac flottant l’a enlevé
Parmi ses eaux, parmi ses ondes, Le lac a repris son courroux, L'envoie accosler à la tour à.
Il n'est plus question de lumière conductrice dans une ancienne légende qui se rattache au même thème: elle figure dans une vie de saint Magloire, écrite en prose latine vers le IX° siècle, et dans un poëme français du XIV* siècle. Un serf du monastère auquel saint Suliac avait confié la charge de maitre-queux, traversait presque chaque soir la Rance pour aller voir sur la rive opposée une jeune fille
1. George Doncieux. Romancéro populaire français, p. 280 ct suiv.
2. D. Monnier et A. Vingtrinier. Tradilions de la Franche-Comté, p. 410.
3. Ch. Thuriet. Tradilions populaires du Doubs, p. 18, 163 ct suiv. ; Trad. pop. de la Haute-Saône et du Jura, p. 294 et suiv.
dont il était amoureux, et le lendemain matin, il refaisait, avant le jour, le même trajel; une nuit, il fut enlacé dans les plis d’un congre énorme qui s’efforçait de l’entraîner sous les eaux ; il allait succomber lorsque saint Magloire lui apparut, et Jui dit de frapper le poisson monstrueux avec son couteau de cuisinier. Il obéit et laissant la lame dans la plaie, il aborda sain el sauf sur le rivage. Lorsque les pècheurs vinrent offrir les poissons aux moines, il reconnut le congre, mais s'étonna de ne pas voir son couteau; on éventra le monstre, et on le retrouva dans ses entrailles ; l'abbé affranchit le maître-queux et l’unit à la jeune fille qu'il allait voir au péril de sa vie’. Le souvenir de cet épisode n’est pas complètement oublié dans ce pays, mais la légende est assez fruste: il s'agit aussi d'un jeune homme qui faisait chaque jour la traversée de la Rance à la nage, et qui périt dans le trajet; sa fiancée est avertie de sa mort par une fée?. Près de Bains un autre amant eut une destinée aussi tragique ; surpris par le père de la jeune châtelaine qu'il allait visiter chaque soir, il fut avec elle, précipité du haut d’un rocher dans la rivière *.
Le souvenir des bateaux chargés de passer les morts s’atlache à des rivières, mais comme dans les exemples relevés jusqu'ici il s'agit toujours de celles qui sont navigables à l'aide de la marée, j'en ai parlé en même temps que des autres navires des trépassés. Au XII siècle, Gervaise de Tilbury constatait la coutume de confier au courant du Rhône les cercueils eux-mêmes. Le cimetière d'Arles était desliné à recevoir les corps de ceux qui s'étaient distingués par leur piété ou leur zèle pour la religion chrétienne. Quelquefois on descendait sur les flots du Rhône la bière de celui qui s'était rendu digne de cet honneur ; on la laissait flotter toute seule, et elle arrivait toujours à la porte du cimetière, où les gens qui en avaient la garde la prenaient et faisaient les funérailles: ordinairement on mettait pour eux quelque argent dans la bière. On assurait que jamais elle ne s’'arrètait ailleurs, et que jamais elle ne dépassait le cimelière. Il arriva une fois que des jeunes gens arrétèrent un de ces cercueils à la hauteur de la ville de Tarascon, et ayant pris l'argent, ils le repoussèrent dans le fleuve; mais au lieu de descendre, il se mit à tournoyer sans avancer, malgré les efforts des voleurs pour l’éloigner du bord. Le fait s'ébruita, et on les obligea à restituer l'argent ; dès qu'il fut replacé dans la bière, elle partit ets’en alla tout droit au cimetière *.
1. À. de La Borderie. Mosaïque bretonne, n°. XIV, analysé dans Paul Sébillot. Légendes locales, t. 11, p. 196-198. eu
2. Elvire de Ceray. Saint-Suliac et ses traditions, p. 20-21.
3. P. Bézier. Inventaire des Mégalithes de l'Ille-et-Vilaine, p. 151.