Aug. Hock. Mœurs et Coutumes au pays de Liège, p
Le passeur du bac de la Bataille, près de Clécy, entendait souvent à minuit, une voix le héler de l’autre rive. Réveillé en sursaut, et poussé par une force irrésistible, il démarrait le bateau, passait la rivière et trouvait une dame plus pâle que les vêtements blancs qui la couvraient. Elle prenait place à l'arrière, et le bac repartait : mais à mesure quil avançait, il S'enfoncait dans l'eau comme s'il eût été trop chargé. Lorsque, transi de peur, l'homme se retournait, la forme blanche avait disparu, et le bac revenait à flot. Longtemps le passeur n'osa se soustraire à ce supplice; mais ayant pris conseil du Sacristain, il s'embusqua derrière le vieux saule où il avait coutume d'amarrer son embarcation. À minuit, quand l'appel se fit entendre et que la forme blanche se montra sur l’autre rive, il visa et tira la balle bénite que lui avait remise le sacristain. Le coup avait porté, car il vit le fantôme s'enfuir en poussant des cris déchirants. Le lendemain des laboureurs trouvèrent, étendu sur la bruyère de Noron, le corps d’uné jeune fille, admirablement belle, couverte de la haire d'un varou par dessus ses vêtements. Elle avail au côté une large blessure que lui avait faite le passeur. La tradilion ajoute qu’en expiation d’une faute cachée, elle devait accomplir péndant sept années ces courses nocturnes.
Pour se dérober aux atteintes des chasseurs, les loups descendaient avec leur maitre vers la Loire, que le batelier de Chambon leur faisait traverser sur son bateau. Arrivé à l'autre bord, le meneur de loups Soldait exactement le prix du passage et les bêtes se dispersaient dans les bois*. Ce conducteur de fauves n'était pas toujours aussi consciencieux : Le passager de la Tour en Poitou s’entendit appeler au milieu de la nuit, et quand il eut conduit son bateau de l’autre côté de la rivière, il y sauta au moins trente loups, avec l’homme qui les menait. Gelui-ci lui dit de ne pas avoir peur, et quand' ils furent passés, il lui donna un écu de trois francs. Mais lorsque revenu chez lui, l’homme regarda son argent à la chandelle, il vit que c'était une feuille de chêne?. On racontail en 1847 que, quatre-vingts ans auparavant, le pontonnier de Condes fut réveillé la nuit par une voix qui criait: A la barque ! Quand il eut conduit sa nacelle sur l’autre rive, il vit un grand monsieur, couvert d'un grand chapeau, armé d'un grand fusil et suivi d'une meute nombreuse. Le chasseur sauta dans la barque, et après lui ses chiens qui chargeaient le frêle esquif d’un poids énorme. En mettant pied à terre, le passager mit dans la main du batelier une poignée de pièces d'or ; mais lorsque l’homme voulut compter les louis qu'il avait
4. J. Lecœur. Esquisses du Bocage normand, t. Il, p. 406. 2. Velay et Auvergne, p. 3-4.
3, Léon Pineau. Le Folk-Lore du Poilou, p. 121.