LES BATEAUX DE PASSAGE
reçus, il ne trouva plus que des feuilles de buis; il se souvint que c'était la veille des Rois, et il vit bien qu'il venait de passer le roi Hérode et sa meule ‘.
Quelquefois un être gigantesque ou diabolique prenait la place du paisible passeur. La goutte de l'Ourgon, sur la Loire, entre Saint: Maurice et Villeret, rend un bruit formidable lorsque vient le dégel, et les paysans disent que c'est l'ogre, logé dans les flancs de la gorge voisine, qui rugit ainsi. Ce géant ameaait sur la rivière un bac attaché à une corde qui, sans que l'on vit personne, conduisait de l'autre côté le voyageur attardé. Là, l'Ourgon, haut comme un mât de bateau, portant le grand chapeau des mariniers de Saint-Rambert, la culotte de velours el la ceinture rouge, se présentait devant l'imprudent, et si celui-ei n avait la précaution de fuir à toutes jambes en faisant vœu de brûler, à Notre-Dame de Vernay, un cierge gros comme un aviron, il le forçait à diner avec lui, et le voyageur ne revenait jamais?. Aux environs de Liège, on parlait d'un passeur d’eau appelé le gdie Monsieu, le bien vêtu, qui avait des souliers pointus, où des griffes dépassaient. Cette espèce de démon jouait de mauvais tours à tout le monde et aux Jeunes filles en particulier. C'était à la brune, au milieu du fleuve, qu'il leur jelait un sort: aussi les amoureux ne laissaient pas leur moncœur (leur belle) traverser la Meuse sans leur père ou leurs frères ?.
D'autres bateliers, sans appartenir au monde salanique, étaient dangereux pour leurs passagères, et la légende des bords de l'Ain qui raconte la terrible punition de l'un d'eux, avait probablement pour point de départ un fait réel. Le passeur du Porein exigeait, outre son salaire, un baiser de toute jeune femme ou jeune fille qui entrait dans son bateau. Un soir, il vil s’avancer une veuve toute habillée de noir, qui entra dans la barque et tomba, tout en larmes, sur un banc. Sous ce manteau de deuil, le batelier crut deviner une femme jeune, peut-être jolie. Dès qu'il fut éloigné du bord, il s'élança vers la passagère et voulut la prendre dans ses bras ; elle résista, elle protesta, supplia, cria; mais elle était loin de tout secours et nul ne lui répondit. La malheureuse fléchit; et il s'approcha d'elle pour l'embrasser. Mais la veuve rejeta son manteau, sa robe et ses voiles, et le batelier épouvanté vit qu'il tenait dans ses bras le prince des ténèbres, qui le regardait en ricapant. (Tu es à moi, lui dit-il, et c'est moi qui t'embrasserai. » Alors, il brisa la corde qui retenait la barque, prit dans ses bras de fer le misérable, et le couvrit d'un manteau de feu qui, bientôt, les enteura
1. D. Monnier et A. Vingtrinier. Traditions de la Franche-Comté, p. 86 81.