CHAPITRE DEUXIÈME
Les légendes qui racontent la submersion de vastes étendues de terrain ou de villes florissantes sont nombreuses sur les côtes de France ; mais la répartition, en quelque sorte géographique, de celles qui ont été notées, montre qu'on est loin de les avoir recueillies toutes, ou que sur beaucoup de points, elles sont maintenant oubliées. Ni la lecture des monographies locales, ni les appels réitérés que j'ai adressés aux savants et aux revues provinciales, ne m'ont révélé une seule tradition de ville engloutie, de Dunkerque à l'extrémité ouest de la presqu'île du Cotentin ‘, quoique sur cette longue bande de littoral de grands changements se soient produits depuis les époques historiques.
C'est seulement vers Granville que commencent les légendes des envahissements de la mer: on les rencontre, souvent assez détaillées et presque sans interruption, de l'embouchure du Couesnon au Raz de Sein ; de cette pointe à la Gironde, on constate encore des souvenirs, presque toujours assez frustes ; au sud de ce fleuve, on n’en a relevé aucun, et sur la Méditerrannée, on ne les retrouve que dans le voisinage de Toulon.
De toutes les légendes maritimes, celle d'[s est la plus universellement connue ; elle était contée dans les villages de la Basse-Bretagne, et vraisemblablement chantée, avant de pénétrer dans les autres pays de France sous la forme littéraire que lui ont donnée Souvestre et Brizeux. Depuis elle a inspiré de belles pages à Renan, les peintres y ont puisé des sujets de tableaux, les musiciens des thèmes mcélodiques, êt d'innombrables poètes, qui tous n'étaient pas bretons, l'ont célébrée dans
1. Sur lacôte du Calvados on parle de la forêt de Hautefeuille qui s'étendait depuis Asnelles jusqu'à Luc-sur-Mer, et qui a été engloutie ; s’il y a eu une légende, elle semble oubliée. Les gens du pays disent seulement que la charpente de l’église de Bernières et celle d'un château voisin ont été construites avec des bois qui en provenaient. (Com. de M. Quesneville).
leurs vers. C'est ce rayonnement exceptionnel qui m'a conduit à la traiter à part, à reproduire, ou à résumer, d'assez nombreux textes : quelques-uns sont au reste relativement anciens etils aident à suivre les étapes de la tradition avant les embellissements du siècle dernier ; quant aux témoignages recueillis depuis, ils sont dispersés dans des ouvrages variés et parfois assez rares, et jusqu'ici personne ne les a réunis et comparés.
Les villes dont les récits traditionnels racontent l'engloutissement ne sont pas purementimaginaires : enobservant avec un peu d'attention les endroits où ils les localisent, ou en consultant l'histoire du pays, on rencontre une circonstance physique ou un évènement qui à pu contribuer à la formalion, au développement ou à la conservation de la légende. Il est certain, par exemple, que la baie de Douarnenez n'a pas toujours eu sa configuration actuelle, et qu'elle s'est agrandie aux dépens du littoral voisin: on voit sur l'emplacement de l’isthme qui réunissait l'ile Tristan à la terre ferme, un dolmen qui ne découvre qu'aux grandes marées; une voie romaine, dont naguère encore on reconnaissait les traces jusqu'au bord de l’eau, conduisait sans doute àune agglomération. Il est fort probable en effet qu'une ville bâtie dans ces parages a disparu sous la mer. S’appelait-elle Is ou Keris ? c'est ce que nous ne savons pas au juste. Ker-Is n’est pas nécessairement un nom propre : tout Breton qui l'entend prononcer sans être prévenu, le traduit mentalement par: ville basse, et c'est en effet sa signification littérale. Elle indique la situation d'une ville bâtie sur les bords de la mer, presque à son niveau, ou même au-dessous, qui aurait été appelée ainsi à cause de cette circonstance, ou dont le vrai noma pu être oublié, alors que l’on continuait à la désigner par sa particularité topographique?.
L'existence d'une ville engloutie dans cette baie, où les témoignages les plus anciens et les plus nombreux placent Keris, semble donc très probable. Quant aux autres cités homonymes dont Îles traditions contemporaines connaissent au moins une douzaine, de Tréguier à Quiberon, si quelques-unes correspondent à des villes détruites, comme à Coz Guéodet, où des ruines sont encore apparentes”, il en est d'autres dont on ne retrouve plus aussi facilement les débris; mais près de l'endroit où les récits populaires les localisent, se dressent des rochers,
4. Fréminville. Guide du voyageur dans le Finistère, p. 109-110.
2. L'amiral Thevenard dans ses Mémoires relatifs à la marine, publiés en 1804, disait avec raison que le mot Is signifie bas, et que Ker:ls, ville basse, fut vraisemblablemnnt détruite par la mer poussée par un furieux ouragan, qui, ayant délayé et dégradé le terrain bas sur lequel elle était assise, renversa et fit disparaitre cette habitation qui n'était peut-être qu'une bourgade.