B. Jollivet. Les Côtes-du-Nord, t. IV, p
toujours visibles, ou découverts seule mentdans les basses marées, dont les formes ont pu suggérer l'idée de murailles ruinées. Les Sept Iles et les flots de Chausey, pour ne parler que des plus connus, présentent cet aspect, qui a dû contribuer à les faire considérer comme des vestiges de cités submergées.
La silhouette de la pointe du Raz, qui rappelle grossièrement des constructions en ruines, n’a probablement pas été étrangère à la tradition qui, au XV[° siècle, y plaçait la ville d’Is, alors qu’une autre, plus répandue, assurait qu’elle était ensevelie sous les eaux de la baie de Douarnenez’, Deux cents ans après, les habitants d’Audierne prétendaient qu'un grand écueil, appelé le Cammer ou la Gamelle, à une lieue de la côte, était un des débris d’une cité fameuse qui s'étendait de Penmarc'h à la pointe du Raz, sur un espace de plus de cinq lieues ; il est vraisemblable qu’il s’y attachait une légende analogue à celle d'Is, puisqu'on voyait, sur un rocher éloigné du rivage, les âmes du roi Grallon et de Dahut sous la forme de deux corbeaux ?.
Tous les écrivains antérieurs au XIX° siècle placent la ville d'Is au sud du Finistère, dans la baie d’Audierne, et plus habituellement dans celle de Douarnenez. Boucher de Perthes qui, de 1816 à 1895, habita le pays de Morlaix, constate, le premier, qu'à cette époque, suivant les dires populaires, cette ville avait été entre Saint-Pol et Brest, sur la côte de Pontusval. D’autres voulaient qu’elle eût été entre Perros et Morlaix, car chacun réclamait l'honneur de l'avoir eue dans son voisinage.
A part cette brève mention, on ne trouve, jusque vers 1880, aucune trace écrite des diverses Keris légendaires du Nord de la Bretagne. On peut supposer qu'elles n'ont pas toujours été désignées comme aujourd'hui, et que la renommée de la fabuleuse capitale de Grallon a fait substituer à leur nom primitif un nom plus célèbre; c'est ainsi que Gargantua, devenu le géant par excellence, a fini par faire oublier d'anciens héros dont on lui a attribué les gestes. Les légendes elles-mêmes qui racontaient diverses catastrophes, ont dû subir, tout en conservant quelques traits particuliers et anciens, une certaine déformation sous l'influence de celle qui avait acquis la plus grande popularité.
En ce qui concerne l’Is de Douarnenez, on a supposé qu’une ville, bâlie sur un terrain peu élevé au dessus de la mer, (Ker-is, ville basse) avait été détruite par un ras-de-marée soudain. Mais l’histoire est muette sur la date et les circonstances de cette submersion, et l'on ne peut expliquer, sinon d’une facon hypothétique, comment un simple port,
1. Moreau. Histoire de la Ligue en Bretagne, p. 11-12. 2. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 295-296. 3. Boucher de Perthes. Chants armoricains, p. 94, note.
inconnu des géographes, a pris dans l'imagination populaire, l'importance de Paris ou de Rome, et comment sa ruine a fini par être regardée comme une espèce de catastrophe nationale. Ce grossissement a eu sans doute des étapes successives : au début, la légende d’Is, comme celle de la plupart des villes englouties par punition divine, se rapprochait de la version biblique; elle commença peut-être à se former le jour où, pour exciter les fidèles à la pénitence, quelque moine de Landevennec compara le cataclysme de la cité bretonne, sourde aux prédications de saint Guénolé, à celui de Sodome et de Gomorrhe, qui n'avaient point non plus écouté les avertissements du ciel. C’est la forme qu'elle a dans tous les écrivains antérieurs à Albert Le Grand, et c'est celle que présente, à l’autre extrémité de la Bretagne, la submersion d'Herbauges: saint Martin de Vertou y joue un rôle parallèle à celui de saint Guénolé, dans une légende, probablement presque aussi ancienne, mais qui à beaucoup moins évolué. Pendant longtemps on ne constate aucune trace écrite de la cité légendaire. M. de la Villemarqué s’est trompé en affirmant, dans l'argument de la Submersion de la ville d’Is, qu'il existait en Armorique, aux premiers siècles de l’ère chrétienne, une ville, aujourd'hui détruite, à laquelle l’Anonyme de Ravenne donne le nom de Chris ou de Keris !. Le géographe qu'il cite ne dit rien de semblable : il parle seulement d'une île appelée Chrisi, qu'il traduit par Aurosa ; mais il: la place dans le voisinage de Taprobane, aujourd'hui Ceylan?. M. de Kerdanet faisait aussi erreur quand il disait que la première mention de la légende d'Is se lit dans les Vies des saints de Bretagne®, et, lorsque M. A. de la Borderie répondait à la question que je lui avais posée relativement à cette asserlion de Kerdanet, par la curieuse note qui suit, il ne songeait sans doute qu'aux hagiographes, et non aux historiens, car il était trop bien informé pour ignorer les passages, très succints il est vrai, de Le Baud (+ 1505) de l’Argentré (+ 1590) et du chanoine Moreau (+ vers 1620). Il n’est parlé, m'écrivait-il, de la ville d'Is dans aucune des vies ou légendes anciennes de saint Guénolé, pas plus dans la plus ancienne que l’on peut appeler la vie originale, rédigée au 1x° siècle dans l'abbaye de Landévennec, sur des documents primitifs conservés en ce monastère, que dans les rifazimenti fabriqués au xur° siècle. Non-seulement la ville d'Is n’y est point nommée, mais il ne s'y trouve aucun épisode analogue à la submersion de la fameuse cité. Albert Le Grand n’a pas connu la vie du 1x° siècle, ni même celle du x11°. Il a probablement tiré son récit de bréviaires légendaires de date