LES FÉES DES LACS
Les fées qui résident sous les lacs figurent rarement dans les conles populaires de France : je ne les trouve même que dans un recueil très arrangé : la Dame des Clairs qui avait sa demeure dans les plaines liquides connues sous ce nom aux environs de Cambrai, y âttira un Seigneur qui s'était jeté à l’eau à la suite d’une biche, et elle l'y retint jusqu'au jour où sa femme et son fils le délivrèrent par ruse. |
Des personnages surnaturels qui semblent, bien que les récits populaires ne le disent pas expressément, habiter au-dessous des eaux Stagnantes, ou tout au moins sur leurs bords, accomplissent des actes tantôt gracieux, tantôt terribles, sur la berge des lacs ou sur leurs ondes. Quelques nappes d'eau portent même des noms qui indiquent cette croyance : la première édition du Dictionnaire de Bretagne d'Ogée (1778), signale à Jans un Elang des fées ; il y a dans le Cher ‘un lac aux Fées, el en Corse un Lago della Fata, lac de la fée, dont on trouvera plus loin la légende. Hérodiade, sorte de sorcière géante, qui figure souvent dans les traditions du pays, ayant vu l’élégante gondole qui glissait sur le lac d'Ovat, demanda aux fées de s’y asseoir auprès d'elle ; mais ces dames refusèrent une si terrible sociélé. Furieuse, elle arracha des flancs de la montagne d'énormes blocs de granit, et les lança dans le lac, où ils se voient encore. La barque fut engloutie sous les flots troublés, mais Hérodiade ne put atteindre les fées qui, pour se Sauver plus promptement, prirent la forme de biches et se cachèrent dans les vastes grottes de Cébiran. Sur le beau lac d'Estoin, dans la région pyrénéenne, on voyait les fées guider de légères nacelles aux flancs bleus, à la poupe couverte de james d’or *. Les bords des étangs du Roussillon sont aussi peuplés de fées qui habitent un palais sous les eaux : les bergers les aperçoivent souvent, vêlues de blané, en train de se peigner en se mirant dans les ondes. Elles ont le pouvoir de séduire tous ceux qui s’approchent d'elles ; pendant le jour, elles font paitre l’isard dont le lait les nourrit 5. ue
En Corse, un petit lac de la région de Tellano est appelé Lago della fata, lac de la fée. Vers la fin du XVII: siècle, Poli d'Olmiccia avait remarqué qu'une femme très élégante venait chaque jour faire sa toilette sur ses bords et qu’elle allait ensuite se blottir, commé une Couleuvre, dans un trou rond pratiqué dans un banc rocheux de la berge‘; plusieurs fois il tenta de la surprendre, mais dès qu'elle l’apercevait, elle quittait sa niche et se précipitait dans l’eau. Un jour, Poli profita du moment où elle était occupée à se peigner pour lui
1. Charles Deulin. Contes du roi Cambrinus, p. 93. 2. Karl des Monts. Légendes des Pyrénées, p. 263. 3. Horace Chauvet. Légendes du Roussillon, p. 13. à : 4. Le trou est tellement rond, qu'on le croirait creusé par la main de l'homme. , il est désigné aujourd'hui sous la dénomination de Tufone della Fata (trou de la fée).
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jeter un lacetil put la ramener ainsi à lui, et elle essaya de lui échapper: à la fin, voyant que ses efforts élaient vains, elle consentit à l'épouser; mais, lui dit-elle, c'est à la condition que Lu ne t'inquiéteras jamais de savoir si je mange ou si je ne mange pas, si je bois ou si je ne bois pas, car je ne dois pas Le laisser ignorer que je ne suis pas une femme comme les autres, Ils vécurent en bonne harmonie durant vingt ans et ils eurent six enfants : trois garçons et trois filles ; la femme se tenait à Lable avec son mari et ses enfants, mais elle ne mangeait ni ne buvait; seulement, une foisle repas terminé, elle avait soin de ramasser les restes et de les emporter dans sa chambre. Le mari eut un jour la faiblesse d'aller regarder, par le trou de la serrure, ce que faisait sa femme; il vit qu’elle avait retiré son corset et qu’elle était en train de manger, mais qu’elle introduisait les aliments sans les mastiquer dans une ouverture qu'elle avait dans le dos. Sa curiosité n'en fut pas moins connue, car sa femme sortit précipitamment el lui dit : « Misérable ! tu as fait notre malheur à tous deux; procédons immédiatement au partage de nos enfants, car désormais nous ne pourrons plus vivre ensemble. » Le mari choisit les trois garcons ; après quoi sa femme disparut emportant ses trois filles, qui étaient des fées comme elle ; mais au moment de quitter le seuil conjugal, elle proféra la prédiction suivante : « Jusqu'à la septième génération, nulle progéniture de la famille Poli ne comptera jamais plus de trois héritiers mâles ». Or la famille Poli en est aujourd'hui à la sixième génération et ce qu'a prédit la fée est arrivé”.
Les fées qui,"surtout au moyen âge, se baignaient souvent dans les fontaines, ne paraissent pas, en France du moins, prendre ce divertissement dans les eaux stagnantes, qu'on ne regarde peut-être comme pas assez pures pour servir à leurs ablutions. Les personnages féminins, qui, d'après les légendes et les contes, 8e plaisent à s’y ébattre, appartiennent au monde satanique ou à celui de la magie. À Corseul (Côtes-du-Nord) les femmes qui vivent avec le diable dans une ville souterraine au-dessous des ruines d’une cité gallo-romaine, en sortent parfois pour venir se baigner ou laver leur linge dans un étang voisin?. La dame qui prenait ses ébats dans celui de la Poitevinière, près d'Ancenis, et qui fut poursuivie par le fils du seigneur de Vouvantes, semble être aussi quelque âme damnée, puisqu'elle s'évanouit comme
1, D.-A. Zevaco, in Revue des Trad. pop., t. VI, p. 692. Le récit de cette légende a été fait par Poli d'Olmiccia, petit-fils du petit-fils du mari de la fée en question ; cette fée est désignée aujourd’hui sous la dénomination de « fée des Poli d'OImiccia. »
2. Paul Sébillot. Légendes locales de la Haute-Bretagne, t. 11, p. 4. Ces femmes sont, dit-ou, d’une grande beauté.