Histoire de Bretagne, 1. U, c
Il se trouve encore aujourd'hui des personnes anciennes qui osent bien assurer qu'aux basses marées, étant à la pêche, y avoir souvent vu des vieilles masures de murailles. Une certaine personne m'a assuré avoir vu et lu quelques pièces en vers bretons qui faisaient mention de cette ville en écritures de main, ce que je n’ai su recouvrir quelque diligence et recherche que j'aie su faire *.
Moreau est le premier qui ait mentionné des poésies bretonnes sur la submersion d'Is : elles ne devaient pas être fort répandues, car il ne put, malgré le désir qu'il avait, s’en procurer aucun manuscrit ; si elles avaient été chantées habituellement, il aurait certainement noté cette circonstance. [l ressort également de son récit que Dahut ne figurait pas encore dans la légende à la fin du XV[° siècle, puisqu'il n'en parle nulle part, pas même à l'endroit où il constate l'existence du pavé conduisant à Carhaix. Cette voie s'appelait vraisemblablement, bien avant cette époque, Hent Ahès, chemin d'Ahès, comme plusieurs autres de Bretagne, car on trouve ce nom sous la forme francisée, dans le Roman d'Aquin, dont la rédaction primitive est antérieure au XIV° siècle :
Vers Car (a) hès se sont acheminé Tretouz ensemble, le grand chemin ferré Que fit la femme Ohès le veil barbé ?.
On peut remarquer ici que la bâtisseuse de routes n'est pas désignée par son nom, mais par celui de son mari, qu'on oublia, et qui devint plus tard le sien. Environ un siècle après Moreau, elle est expressément appelée Dahut, nom qui était peut-être celui de la femme « d’Ohès, le veil barbé », dans la version de la catastrophe qui est ainsi racontée dans les Vies, des saints de Bretagne : Saint Guennolé alloit souvent voir le roy Grallon en la superbe cité d'Is et preschoit fort hautement contre les abominations qui se commettoient en cette grande ville, toute absorbée en luxe, debauches et vanitez, mais demeurans obstinez en leurs peschez. Dieu révéla à Saint Guennolé la juste pénitence qu'il vouloit faire. Saint Guennolé estant allé voir le roy, comme il avoit de coustume, discourant ensemble, Dieu luy revela l'heure du chastiment exemplaire des habitants de cette ville estre venue. Le saint retournant comme d’un ravissemant et extase dit au roi: « Ha ! sire, sortons au plustost de ce lieu, car l'ire de Dieu le va presentement accabler. Vostre Majesté sçait les dissolutions de ce peuple : on a eu beau le prescher, la mesure est comble, faut qu'il soit puny; hâtons-nous de sortir, autrement nous serons accueillis et envelopez en ce mesme malheur ». Le roy fit incontinent trousser bagages et ayant
4. Moreau. Histoire de la Ligue en Brelagne, p. 8-12. 2. Le Roman d'Aquin, vers 2824 et suiv,
fait mettre hors ce qu’il avoit de plus cher, monte à cheval avec ses officiers et domestiques, et à pointe d'éperon se sauve hors la ville. A peine eust-il sorti les portes, qu'un orage violent s'élève avec des vents si impétueux que la mer, se jetant hors de ses limites ordinaires et se precipitant de furie sur cette miserable cité, la couvrit en moins de rien, noyans plusieurs milliers de personnes. Mais on attribua la cause principale à la princesse Dahut, fille impudique du bon roy, laquelle perit en cet abysme, et cuida causer la perte du roy en un endroit qui retient le nom de Toul-Dahut ou Toul-Al-c'Huez, c'est-à-dire le Pertuis-Dahut ou le Pertuis de la Clef, pour ce que l’histoire assure qu'elle avoit pris à son père la clef qu'il portoit pendante au col, comme symbolle de la royauté *.
Nous rencontrons ici, pour la première fois, la princesse légendaire, ignorée des auteurs précédents. La voie conduisant de Douarnenez à Carhaix, s'appelait chemin d'Ahès, nom qui désigne aussi Dahut, et l'on peut supposer que cette circonstance à contribué à l'associer à la ruine de la cité ; sa qualité de bâtisseuse ayant été oubliée, le peuple aura pensé que la voie portait son nom, parce qu’elle la prenait pour se rendre à Keris ; de là à en faire sa résidence, il n’y a qu'un pas, et les légendes en ont franchi de plus difficile. Toutefois son rôle, devenu si considérable dans les versions postérieures, n’est ici qu'épisodique, et il est même indiqué d'une manière assez confuse : le seul trait un peu précis est celui des clés qu’elle dérobe à son père; mais il n'est point question des écluses qu'elles ouvrent. C'est vraisemblablement plus tard, et lorsque leur signification symbolique fut oubliée, qu'on chercha à leur trouver une destination pratique ; peut-être aussi une tradition d'écluse fermée par des clés, analogue à celle recueillie à une époque moderne dans la baie de Saint-Malo, est-elle venue se souder à l'ancienne légende.
L'édition des Vies des saints de Bretagne de 1837 contient une note de Kerdanet, qui, indépendamment de sa date, antérieure aux embellissements littéraires, est intéressante. Cambry ne parlant pas des clés, je la donne ici avant son ordre chronologique. Des traditions expliquent ce passage d'Albert Le Grand : elles disent que la ville d'Ys n'était défendue des invasions de l'Océan que par une digue, au milieu de laquelle des écluses, ingénieusement ménagées, livraient passage au volume d’eau nécessaire pour alimenter les nombreux canaux. Le roi Grallon faisait garder avec soin les clefs de ces écluses, et présidail lui-même, chaque mois, à l'entrée des eaux dans la ville. Les intrigues etles crimes d'Ahez ayant enfin arraché au roi les restes du pouvoir,