Vie de saint Guenolé
elle s'empara des clefs ; mais dans le tumulte affreux qui s’éleva, au milieu de cette licence effrénée qu’elle même avait excitée, elle ne put conserver ce précieux talisman : il tomba dans des mains ignorantes et barbares et les écluses furent ouvertes. Aussitôt, l'Océan se précipita sur la ville coupable, et en peu d'instants elle fut submergée…
Lorsque Cambry visita le Finistère en 1794, il aurait, pu si la question lui avait semblé importante, connaître.ce qui se racontait alors sur la ville d’Is en nombre de points du littoral, et nous saurions assez exactement l’état de la légende à la fin du XVIII siècle ; mais, ainsi qu'on va le voir, il semble éprouver le besoin de s’excuser d'avoir pris la liberté grande de rapporter cette fable : La superbe ville d'Is, c'est ainsi qu’en parlent les légendes, les cantiques et les bardes de la Bretagne, était sous la puissance du roi Grallon ; toute espèce de débauches et de luxe régnaient dans cette opulente cité. En vain les plus saints personnages y préchaient les mœurs et la réforme ; saint Guénolé luimême y perdait son latin. La princesse Dahut, fille du roi, y donnait l'exemple de tout genre de dépravation. Le roi Grollon seul n'était pas insensible à la voix du Ciel ; il assistait aux saints offices et fréquentait les serviteurs de Dieu. Un jour Saint Guénolé prononça d’une voix sombre ces mots devant le roi Grallou : « Prince, le désordre est au comble, le bras de l'Eternel se lève, la mer se gonfle, la cité d'Is va disparaître, partons ». Gralon, docile à la voix du saint homme, est à cheval, s'éloigne à toute bride, sa fille Dahut le suit en croupe. La main de l'Eternel s'abaisse ; les plus hautes tours de la ville sont englouties, les flots pressent en grondant le coursier du saint roi qui ne peuts'en dégager, une voix terrible se fait entendre : « Prince, situ veux te sauver, secoue le diable qui te suit en croupe ». Le prince obéit, et s’il noya sa fille, si la princesse, se précipitant, se sacrifia pour son père, *i Lucifer saisit Dahut pour épargner au prince le désagrément de Ia aoyer, je n’en sais rien : les historiens du temps n'ont pas bien raconté Le fait et les commentateurs ont oublié de l'éclaicir. La belle Dahut perdit la vie, se noya près du lieu qu'on appelle Poul-Dahut. La tempête cesse, l'air devint calme, le ciel serein ; mais depuis ce moment, le vaste bassin sur lequel s'étendait une partie de la ville d'Is fut couvert d’eau ; c’est la baie de Douarnenez".
Cambry parle, comme le chanoine Moreau, de ce que l'on peut appeler la partie poétique de la légende, mais sans beaucoup de précision. Si elle subsistait encore au moment de la Révolution, elle semble avoir disparu depuis; car on ne saurait considérer comme réellement populaire la version du Barzaz-Breiz, que l’on n'a point
4. Cambry. Voyage dans le Finistère, éd. Fréminville, p. 3017.
rencontrée, même à l'état fragmentaire, ni avant ni après ce livre : F. M. Luzel la rangeait parmi les pièces supposées ou entièrement fabriquées, dont on ne trouve rien dans la tradition, comme vestiges de chants ayant existé. Il résulte aussi de ce passage du Voyage dans le Finistère que l'épisode de la princesse qui se met en eroupe derrière son père, iguoré des auleurs précédents, figurait dans la légende à la fin du XVIII: siècle ?.
Voici maintenant l’abrégé du long récit de Souvestre, rédigé plusieurs années après la note de Kerdanet ‘1837) et le Barzaz-Breiz (1839). On remarquera que saint Corentin y est substitué à saint Guénolé. Toutefois une note assure que ce changement est dû aux conteurs. La ville d'Is était bâtie plus bas que la mer et défendue par des digues dont on ouvrait les portes à certains moments pour faire entrer et sortir les flots. La princesse Dahut, fille de Grallon, portait sans cesse suspendues à son cou les clés d'argent de ces portes. Comme c'était une grande magicienne, elle avait embelli la ville d'ouvrages que l'on ne peut demander à la main des hommes. Les bourgeois élaient si opulents qu'ils mesuraient le grain avec des hanaps d'argent. Mais Ja richesse les avait rendus vicieux et durs ; les mendiants élaient chassés de la ville comme des bêtes fauves : la seule église qu'il y eût dans la cité élait si délaissée que le bedeau en avait perdu la clé ; les habitants passaient les journées et les nuits dans les auberges, les salles de spectacle, uniquement occupés à perdre leur âme. Dahut donnait l'exemple ; c'était jour et nuit des fêtes qui atliraient beaucoup de monde, Si quelque jeune homme lui plaisait, elle lui donnait un masque magique avec lequel il pouvait la rejoindre secrèlement dans une tour bâtie près des écluses ; le lendemain quand il prenait congé d'elle, lé"masque se resserrait de lui-même et l'étranglait. Un homme noir prenait alors le cadavre, le placait sur son cheval et allait le jeter au fond d'un précipice entre Huelgoat el Poullaouën. Un soir qu'il y avail fête chez Dahut, un étranger se présenta, accompagné d'un petit sonneur qui joua un passe-pied infernal si puissant que Dahut et ses gens se mirent à danser comme les tourbillons de la mer; l'inconnu en profila pour enlever les clefs d'argent des écluses et pour s'échapper. C'est alors que saint Corentin vint trouver Grallen daus le palais où il était isolé, et lui dit que la ville allait être livrée au démon.
1. De l'authenticité des chants du Barzaz -Breiz, Saint-Brieuc, 1872, in-80, p-38-39 Le gwerz du Roi Grallon et de Keris, devenu très populaire en Basse-Bretagne, qui y a été chanté, qui y a circulé à l'état de plaquette, est un pastiche très bien fait, dont l'auteur est, dit-ou, Olivier Souvestre, neveu d'Emile ; s'il n'a aucune importance comme document, il à certainement contribué à la diffusion de la légende (V. Annuaire de Bretagne, 1897, p. 330).
2. Cambry. Voyage dans le Finistère, éd. Fréminville, p. 307.
Le roi appela ses serviteurs, prit son trésor, monta sur son cheval noir et marcha à la suite du saint. Au moment où ils passaient devant la digue, on entendit un sourd mugissement : l'étranger, qui avait repris sa forme de démon, était occupé à ouvrir toutes les écluses, et la mer descendait déjà‘en cascade sur la ville. Saint Corentin dit à Grallon de fuir, et il s’élanca vers le rivage: son cheval traversa ainsi les rues, poursuivi par les flots et toujours les pieds de derrière dans la vague. Quand il passa devant le palais de Dahut, celle-ci s'élança derrière son père ; le cheval s'arrêta subitement et l'eau monta jusqu'aux genoux du roi ; il appela à son secours Corentin, quiluidit: « Secouez le péché que vous portez derrière vous, et par le secours de Dieu vous serez sauvé. » Comme Grallon hésitait, le saint toucha de sa crosse d'évêque l'épaule de la princesse, qui glissa dans la mer et disparut au fond du gouffre, appelé depuis le gouffre d’Ahès. Le cheval délivré s'élança en avant et atteignit le rocher de Garrec où l'on voit encore la marque d’un de ses fers. Le roi tomba à genoux pour remercier Dieu; mais quand il se retourna, à la place de l'opulente cité, on ne voyait plus qu'une baie profonde qui reflétait les étoiles ".
De tous les récits qui racontent la submersion de la ville d'Is, celui de Souvestre (4844) est le plus complet et le plus connu. Il est même si bien agencé, il contient tant de circonstances merveilleuses que si, après en avoir goûté le charme littéraire, on l'examine d'un peu près, on ne peut guère s'empêcher de le considérer comme une adaptation d’un thème traditionnel, très travaillée, très ciselée, très bien venue, et il semble légitime d’émettre des doutes sur la popularité de tous les épisodes, et ils sont assez nombreux, que l'on ne rencontre ni dans Albert Le Grand, ni daus Cambry, ni dans les écrivains qui, postérieurement au Foyer breton, ont recueili, de bonne foi, sur le littoral de la : Bretagne, les traditions des villes disparues. On peut supposer que
4. Le Foyer Breton, éd. in-18, t. I, p. 235-245, 1re édit., p. 119-127.
Dans une version que l'auteur dit avoir recueillie oralement, on rencontre dépouillés de leurs embellissements, plusieurs traits du récit de Souvestre; mais il n'est pas certain que le livre de l'écrivain romantique, qui à été très répandu en Bretagne, n'ait pas influé quelque peu sur la tradition. Le diable sous la forme d'un beau jeune homme, persuada à Dahut de soustraire à son père les clés d'or qui fermaient les écluses, également en or, pratiquées dans une immense jetée qui défendait la ville, en prétendant qu'il voulait faire une expérience sur la sécurité que ces écluses pouvaient présenter pour la cité. D'après cet auteur, un vieux gwerz disait que saint Guénolé avait assommé Dahut avec un bâton. (G.-P. de Pitalongi. Les Bigoudens, p. 497-498.)
Suivant un passage de Guionvac'h, qui semble rapporter une tradition du Morbihan, il existait un puits merveilleux dans la ville d'Is, et ce fut lui qui lança des montagnes d’eau, comme un volcan vomit des flammes, sur la ville coupable. (L. Kerardven. Guionvac'h, p. 298.) Une légende recueillie par M. Le Carguet dit qu'il y avait douze écluses qui la défendaient contre la mer, et que la plus grande s'appelait le Puits. (Légendes de la ville d'Is, p. 33).
même en réunissant, avec un enchainement logique, les versions dont il avait puavoir connaissance, Souvestre ne serait pas arrivé à rencontrer une si grande abondance d'incidents merveilleux. Il en est que lui seul a rapportés, et dont l'origine bretonne est au moins problématique ; à d’autres il a fait subir, pour embellir son récit, une certaine déformation. Tel semble être le cas d’un épisode que Boucher de Perthes nous a conservé sans le rattacher à Keris: Ahès, et selon d’autres Dahut, eut plusieurs maris : après la première nuit des noces, elle les faisait jeter dans un gouffre qu'on voit encore à Pontaven, près d'Huelgoat!. Il n’est pas impossible que Souvestre, qui se préoccupait avant tout de plaire au public, ait cru l'intéresser davantage en transformant la princesse bretonne en une sorte de Marguerite de Bourgogne ; le succès retentissant de la l'our de Nesle (1832) venait justement de rappeler l'attention sur cetle ancienne légende parisienne. Le masque magique, qui après avoir servi de déguisement aux amoureux de Dahut, se resserre automatiquement pour les étrangler, ne figure pas dans les traditions armoricaines, et je ne sais où Souvestre a pu le prendre. Le déguisement du démon en beau prince était courant dans la littérature romantique ; il figure dans l'opéra de Meyerbeer (1831) et l’un des couplets de la ballade de Robert le Diable ressemble assez à l’arrivée de l'étranger au palais de Dahut :
Quand vint à la cour de son père
Un prince, un héros inconnu,
Et Berthe jusqu'alors si fière,
D'amour sentit son cœur ému ;
Funeste erreur, fatal délire,
Car ce guerrier, c'était, dit-on,
Un habitant du sombre empire.
L'épisode des clés est moins suspect, quant au fond, puisqu'elles figurent dans la version d'Albert Le Grand, expliquée par la note de Kerdanet, et dans le récit de la submersion d'une contrée de la Manche que l'on verra plus loin; mais, dans le Barzaz-Breiz lui-même, elles ne sont pas en la possession de la princesse qui, avant d'ouvrir les écluses, est obligée de les dérober à son père.
Postérieurement au Foyer Breton, la légende d'Is n'a été retrouvée qu'à l'état fragmentaire, et F.-M. Luzel dans sa longue enquête, n'en a rencontré que des débris, qu'il n’a pas jugés dignes de figurer dans ses recueils. Comme ces divers récits ont une grande parenté, que les narrateurs placent la ville d’Is sur la côte de Tréguier ou dans la baie de Douarnenez, je réunis les épisodes des deux groupes, en ayant soin toutefois de dire celui auquel il se rattache.