Boucher de Perthes. Chants armoricains, p
A Audierne on raconte que la merveilleuse cité occupait tout l'espace compris entre Penmarc'h et le Raz, et qu'elle avait neuf lieues de tour"; une femme de Penvenan (Côtes-du-Nord) lui attribuait une étendue encore plus considérable : elle allait de Douarnenez au Port-Blanc; les SeptIles en sont les ruines ; elle avait cent cathédrales et dans chacune d'elles c'était un évêque qui officiait?. Les marins de Tréguier croient qu'elle élait située dans leur voisinage: quelques-uns la placent aux Triagoz ; d'après les habitants de Penvenan, elle était à l'endroit où se trouve maintenant la grève désolée de Trestel, et les empreintes qu'on y voit sur les rochers sont, pour les uns les fers du cheval du diable, pour les autres ceux du roi Grallon ?, ce qui suppose une légende analogue à celle rapportée par Cambry.
Si les récits populaires parlent avec peu de détails des débordements d’Ahès, que le P. Albert Le Grand appelle pourtant, sans rapporter aucun fait, la fille impudique de Grallon, elle aurait élé, d'après un livre récent, impie et magicienne, comme l'Héloïse du Barzaz-Breiz : quarante seigneurs aux manteaux de pourpre se rendaient chaque matin à la messe de Lanval et communiaient tout exprès pour lui rapporter des hosties *.
Suivant une opinion qu'on retrouve au sud du Finistère et sur le littoral de la Manche bretonne, la ville d'Is n’a pas été bouleversée par la mer, mais seulement recouvérte par ses eaux; elle subsiste enchantée au-dessous des flots, qui semblent même former au-dessus d’elle une sorte de voûte. Bien que cette conception soit vraisemblablement plus ancienne, la première trace écrite ne remonte guère qu'à 1830: ses habitants passaient alors pour y jouir depuis plusieurs siècles d'une jeunesse éternelle °. D'après les traditions postérieures, ils n'ont pas changé depuis le moment de la catastrophe ; dans le Trécorrois on dit que lorsqu'elle fut engloutie, chacun garda l'attitude qu'il avait et continua de faire ce qu'il faisait à ce moment, et cela durera ainsi jusqu’à ce que la ville ressuscite et que ses habitants soient délivrés ‘.
On pourrait, au moyen de certains actes, difficiles, il est vrai, la faire redevenir ce qu'elle était à l’époque lointaine de sa punition. D'après une légende qui fut racontée vers 1850, par un vieillard, à up homme aujourd'hui sexagénaire, cette résurrection aurait été prédite le jour même du désastre. Lorsque Grallon eut pris pied sur un rocher avec saint Guénolé, le saint dit la messe sur l’écueil, et le roi la lui
. H. Le Çarguet, in Revue des Trad. pop., t. VI, p. 654. . À. Le Braz. La Légende de la Mort, t. II, p. 38.
. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 299-300.
. Ch. Le Goffic. Sur la côte, p. 131.
. Boucher de Perthes. Chants armoricans, p. 94.
.-A. Le Braz, t. II, p. 39.
répondit. À la communion, le saint, inspiré, dit à Grallon: « Le sang du Christ a sauvé le monde, une goutte de sang divin pourra aussi racheter la ville d'Is ». Et il lanca le calice à la mer. Le saint eut alors une révélation : La ville d'Is resterait vivante sous les flots, dans l’état où elle se trouvait lorsque Grallon l'avait quittée. Elle reparaîtrait pour faire pénitence, après que le sang du Christ, répandu par Guénolé dans la mer, aurait été recueilli et sa messe achevée. Après la mort du saint, le jour anniversaire de la catastrophe, on la recommençait dans la cathédrale, et à la communion, l'ofliciant se rendait sur la plate-forme, puis, après avoir achevé la communion, il lançait dans l’espace le calice portant les traces du précieux sang. La foule se précipitait pour le recevoir. Si l'on avait pu atteindre le vase avant qu'il eût tombé à terre et le porter intact jusqu'à la baie de Douarnenez, pour le précipiter dans la mer, le prêtre eût achevé la messe de saint Guénolé, et Is serait revenue à la vie, aussi belle qu’elle était autrefois ‘. La dernière partie de ce récit est la déformation populaire d'une cérémonie qui avait lieu avant la Révolution, le jour de la Sainte Cécile. À deux heures de l'après-midi, le clergé se rendait sur la plateforme où se trouvait la statue équestre de Grallon, et y chantait un hymme, pendant que le valet de ville, monté en croupe, versait une rasade, la présentait au roi, l'avalait, puis lançait le verre dans la place. On se précipitait pour le recevoir. Celui qui le rapportait sans qu’il fût rompu devait avoir une gratification de cent écus?.
Le plus ordinairement, la résurrection d'Is est subordonnée à l’achèvement d’une messe sous-marine. On raconte à Audierne qu'un prêtre lisait la messe au moment de la catastrophe; il la continue encore ; mais il ne peut la terminer, car il n'y à personne pour la lui répondre. Si un vivant faisait le répons au verset où il s’est arrêté, la cité d'Is reviendrait sur l’eau dans l’état où elle se trouvait au moment du désastre *.
Quelques vivants ont pu, en pénétrant sous les eaux d’une façon miraculeuse, assister à la messe qui se célèbre encore dans la ville enchantée. Suivant une légende recueillie en 1885, un bateau pêcheur de Douarnenez avait mouillé l'ancre au milieu de la baie des Trépassés, et n'avait trouvé de fond qu’en mettant bout à bout toutes les cordes du bord ; après de vains efforts pour la retirer, comme le patron était bon nageur, il se laissa glisser le long du câble, et après une longue descente, il vit son ancre accrochée à la queue du coq doré d’un clocher. L'idée lui vint d'entrer à l'église pour y dire ses prières; elle était
1. H. Le Carguet. Légendes de la ville d'Is, p. 31-33. 2. Cambry. Voyage dans le Finistère, p. 329.