‹ Le folk-lore de FranceChapitre 38 sur 403 · H. Le Carguet, in Rev. des Trad. pop., t. VI, p · texte numérisé non relu

H. Le Carguet, in Rev. des Trad. pop., t. VI, p

pleine de monde et un prêtre y célébrait la messe. Ille vit se détourner en disant à diverses reprises : Dominus vobiscum ; personne ne lui répondant, le marin se pencha vers son voisin de stalle pour lui demander pourquoi l'enfant de chœur ne faisait pas le répons : il était en face d'un mort, et tout autour de lui étaient des morts, habillés comme des gens d'autrefois. Le prêtre lui-même, un mort, s'était avancé au coin des marches de l'autel, répétant toujours, mais cette fois sur un ton de menace, et en semblant s'adresser au patron: Dominus vobiscum. Celui-ci se sauva épouvanté, et comme il arrivait sous le porche, une vieille lui saisit le bras en lui disant avec un air irrité que s’il avait répondu au prêtre lorsqu'il était dans l’église, il aurait sauvé tous les assistants. Ceux-ci étaient à la messe quand la ville d’Is avait été engloutie pour ses péchés. Quand cette messe sera achevée, Is reparaitra pour faire pénitence ‘. D'après une variante de Douarnenez, c’est un plongeur qui trouve l'ancre engagée dans les barreaux de la fenêtre d'une église, et qui voit par le vitrail la foule agenouillée, et le prêtre à l'autel qui demandait un enfant de chœur pour répondre la messe. Les marins ayant été raconter la chose au recteur, celui-ci répondit: « Vous avez vu la ville d'Is; si vous vous étiez proposé au prêtre pour répondre la messe, la ville d'Is toute entière serait ressuscitée des flots et la France aurait changé de capitale ? ».

D'autres actes peuvent amener la résurrection de la cité enchantée ; on raconte dans la baie d'’Audierne qu'elle se produirait si un vivant, descendu sous les flots, mettait une pièce de monnaie réelle dans la tasse que lui présente le bedeau vers la fin de la messe. Un navire chargé de vin était en panne, faute de vent, dans la baie des Trépassés, lorsqu'on vit sortir de l’eau un homme vêtu d’un costume que personne ne connaissait. Il monta à bord, et, s'adressant au capitaine, demanda à acheter une barrique de vin ; le marché conclu, il lui dit de jeter la barrique à l'eau, pour qu'elle aille chez lui au fond de la mer, et que c’est là qu'il recevra son paiement. Il se précipite alors dans les flots, et le capitaine s’y lance à sa suite ; après une longue descente dans les ténèbres, il finit par voir au-dessous de lui une petite lumière qui grandit peu à peu; ils continuent à plonger, et bientôt, comme dans un brouillard, apparaissent des clochers et des maisons ; ils descendent toujours, le brouillard se dissipe, et à leurs yeux se montre une ville éclairée, plus grande même que Paris. Ils entrent dans une cathédrale dont le portail était ouvert ; elle était pleine de monde et à l'autel un prêtre disait l'office des morts. Il était rendu à la Préface, mais personne ne répondait à l'Orate fratres. Le bedeau com-

4. H. Le Carguet. Légendes de la ville d'Is, p. 1-5. 2. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. 11, p. 31.

mença la quête pour les trépassés, et chacun des assistants mit dans la tasse des sous, de l'argent et de l'or, mais ces pièces ne faisaient aucun bruit en tombant. Quand le bedeau passa devant le marin, celui-ci ne donna rien, n'ayant pas d'argent dans ses poches, et alors il entendit des cris lamentables et vit pleurer tous les assistants. Lorsque le prêtre eut chanté l'/te missa est, auquel personne ne répondit, il vit tout le monde sortir de l’église, et il interrogea son compagnon, qui lui dit: « C'est ici la ville d'Is; quand elle fut engloutie, nous étions en prières, et elles furent exaucées. Is ne doit pas périr. Elle restera sous les flots jusqu’à ce qu’un vivant vienne la délivrer. J'étais allé te chercher pour cela. Si tu avais mis à la quête seulement un liard, ton offrande eût suffi pour finir de racheter les crimes d'Is, et elle serait revenue sur l'eau avec toute sa splendeur, dans l’état où elle se trouvait quand elle fut engloutie ! ». La possibilité de racheter la ville submergée au moyen d'une pièce de monnaie réelle est aussi connue au nord de Bretagne. Une femme de Pleumeur-Bodou, qui était allée puiser de l’eau de mer dans la grève, vit tout à coup surgir devant elle un portique immense. Elle le franchit et se trouva dans une cité splendide, où les marchands se tenaient sur leurs portes en lui offrant des marchandises. Elle finit par répondre à l'un d'eux qu'elle n'avait pas un liard en poche ; le marchand lui dit que si elle avait acheté seulement pour un sou de quelque chose, tous auraient élé délivrés. Dès qu'il eut parlé la ville disparut. Suivant deux légendes, il semble que l’enchantement peut être détruit par une simple parole prononcée en certaine circonstance par un vivant. Deux jeunes gens qui coupaient du goëmon sur la grève ayant refusé à une très vieille femme de porter à sa demeure un faix de bois mort, elle s’écria : « Maudits soyez-vous! si vous m'aviez répondu : oui, vous auriez ressuscité la ville d’Is ? ». Une femme de Lannion racontait que Keris était à Jeaudit. Un jour que le Juif-Errant faisait sa tournée en Bretagne, il rencontra sur la route de Koz-Guéodet un paysan qui se rendait au marché; ils lièrent conversation et arrivèrent au milieu d'une grande foire, où le paysan vit des merveilles. L'heure vint à sonner, et le Boudedeo disparut soudain, pendant que son compagnon considérait les marchandises et le marché. Sept ans après repassa le Juif-Errant, et revoyant le paysan à l'endroit où il l'avait quitté, il lui dit: « Sais-tu qu'il y a sept ans que je t'ai laissé là ? — Alors, repartit l’autre, on doit êlre chez moi bien inquiet. » Le charme cessa tout-à-coup, et ils se retrouvèrent sur le chemin de Koz-Guéodet, revenant de la ville d'Is. Elle est restée depuis sous les flots, parce que le visiteur, muet d'étonnement, n'avait

1. H. Le Carguet. Légendes de la ville d'Is, p. 6-12. 2. A. Le Braz. La Légende de la Mort, t. 11, p. 42, 44.

pas eu la pensée d'en interroger les habitants et de rompre le charme en faisant retentir dans ce lieu une voix humaine, pendant l'absence fatidique du Juif-Errant !.

Ailleurs on assure que s'il se trouvait un plongeur assez audacieux pour aller mettre en branle le bourdon de Ker-Is, la ville renaîttrait dans toute sa splendeur à la surface des flots qui l'ont engloutie ?.

A l'époque des grandes marées, il peut être donné de voir émerger tout à coup, mais pour un instant seulement, des cheminées, des pignons de maisons et jusque des escaliers tournants dont chaque marche est pour le moins haute d’une coudée *. D'autres ont vu s'élever la cilé au-dessus des eaux ; la mère d’une femme du Port-Blane qui jouit de ce spectacle, entendait distinctement le son des cloches et le murmure de la foule dans les rues. Un marin qui naviguait avec un mousse dans une barque, jeta l'ancre à mi-chemin de la côte aux Sept- Iles ; le patron s'endormit, et le bateau se trouva à sec. Le mousse fut bien surpris en voyant tout autour, non pas des goëmons, mais un champ de petits pois. Il cueillit un grand nombre de cosses vertes, et quand le patron se réveilla, il comprit qu'il avait mouillé dans la banlieue de Ker-Is, là où les maraichers de la grande ville avaient autrefois leurs cultures “.

Il semble, d'après la plupart des légendes que la cité d'Is soit en quelque sorte prisonnière sous les eaux, et que si certaines conditions s'accomplissaient, elle reviendrait à son état primitif, telle qu'elle se trouvait lorsqu'elle fut engloutie. Elle subit un enchantement analogue à celui que la Belle au bois dormant a rendu célèbre. Dans son introduction à la Zégende de la Mort en Basse-Bretagne, Léon Marillier avait émis sous une forme hypothétique l’idée que la ville d'Is pouvait bien être une demeure sous-marine des morts ÿ. Une légende, isolée il est vrai, publiée postérieurement, se rattache à cette opinion : d'après elle, les morts habitent sous les eaux une grande ville engloutie, dont les palais et les clochers reparaissent une fois Lous les sept ans, le matin de Pâques, au moment de l'élévation ; c’est la ville d'Is, si vaste et si peuplée, qu'elle allait de l’île de Batz aux Epées de Tréguier.

Page 1