AUTRES GROUPES DE L'OCÉAN ET DE LA MÉDITERRANÉE
En dehors de la péninsule armoricaine, les légendes de villes englouties sont assez clairsemées, et encore celles qui subsistent constatent parfois simplement la catastrophe, sans dire les circonstances merveilleuses qui l'ont précédée ou accompagnée.
L'une des moins frustes est celle qui raconte la ruine de la cité de Belesbat en Vendée ; mais comme elle est ensevelie sous les sables el non sous les eaux, c’est au chapitre des dunes que je reproduirai le récit qui la concerne. Il présente cependant un épisode en relation directe avec la mer, et qui rappelle un incident assez fréquent dans les traditions de la Bretagne française : c'est à la suite de la malédiction prononcée par les prêtres que l'Océan se gonfla et détruisit la ville, qu'il abandonna après l'avoir couverte de monceaux de sable’. Au xvirr° siècle, on conservait sur le littoral de la Vendée le souvenir d'une rangée d'ilots placés entre l'île de Noirmoutier et l'embouchure de la Loire, et qui avaient disparu. La tradition raconte mesme, dit Joussemet, qu’une de ces isles avoit assez d'étendue pour contenir une forêt de chesnes où des sorciers avoient leur résidence ?.
Sur les côtes de la Saintonge, qui ont en effet subi de profondes modifications, plusieurs légendes parlent des envahissements de la mer; mais quelques-unes seulement rapportent l'origine de la catastrophe. Un riche habitant, qui avait une belle propriété, et était père de plusieurs enfants, était un Jour à la pêche avec sa femme, lorsqu'il prit une sirène dans ses filets : elle le supplia de la rendre à la liberté, el il y était disposé; mais sa femme insista pour garder la curieuse capture qu'ils venaient de faire. La sirène la menaça de l’en faire « repentir », mais, malgré ses pleurs et ses menaces, elle fut conduite à la maison. Quelque temps après, la mer envahit le rivage et détruisit la propriété, en enlevant le mari et les enfants avec la sirène, qui laissa ainsi veuve, ruinée et repentie, la femme qui n'avait pas voulu la remettre à l'eau *. Ici encore on peut supposer que le nom de La Repentie, que portait le château détruit, a eu quelque influence sur la formation de la légende. La ruine de la forteresse et de la ville de Châtelaillon eut lieu aussi à la suite de la mort d’une sirène, tuée par un pêcheur ; suivant une autre version, elle est due à la vengeance d’une fée qui, déguisée en mendiante, supplia vainement le seigneur du
1. Abbé F. Baudry, in Annuaire de la Vendée, 1862, p. 173. 2. Joussemet. Mémoire sur la configuration du litloral poilevin, 1155, p. 3. 3. G. Musset. La Charente-Inférieure avant l'hisloire, p. 124.
château de lui donner asile. Ce n'était autre que la puissante Mélusine : elle lui jeta sa malédiction, puis, arrachant quelques pierres de la falaise, elle adjura la mer de continuer son œuvre, et de détruire cet arrogant donjon. Depuis ce temps, Mélusine revint souvent joindre son effort à ceux de l'Océan !. C'est avec l'engloutissement de Belesbat, le seul exemple que j'aie relevé en France d'une cité maritime détruite pour punir ses habitants de leur manque de charité, alors que, dans les légendes des lacs, le cataclysme à la suite duquel ils se forment est dû, la plupart du temps, au refus d'hospitalité.
Suivant une tradition charentaise qui place une cité d'Antioche près des écueils redoutés de Chancardon, dans les parages de l'ile de Ré, elle aurait été engloutie pendant une tempête?. D'après une version moderne, fort suspecte d’embellissements romantiques, Barbovir, le chef de cette ville, allait mettre à mort l’apôtre Cœlestius, lorsque la terre trembla, et une crevasse s'ouvrit sous la cité, qui est à jamais ensevelie au fond de l'Océan*. La ville des Olives, à l'embouchure de la Gironde, a été abimée sous les flots, et l'on assure que, par un temps calme, on aperçoit ses maisons à travers les eaux *.
Ni mes lectures, ni les enquêtes que plusieurs folkloristes de la Gascogne et du pays basque ont bien voulu entreprendre, ne m'ont révélé la moindre légende de ville submergée, de l'embouchure de la
Gironde à celle de la Bidassoa. Sur la Méditerranée, la même lacune paraît exister entre la frontière espagnole et les environs de Marseille. C’est seulement à l’est de ce port que l'on rencontre quelques souvenirs de cités englouties. Ils sont assez peu précis, et le nom même de celles qui ont disparu, et que l’on place d'ordinaire dans le voisinage de villes réellement ruinées jadis, semble aujourd'hui oublié.
Non loin de La Ciotat, près du lieu où s’éleva Tauroentum, on raconte qu'une irruption de la mer fit disparaître une ville. Lorsque l’eau est bien tranquille, on voit au fond des traces de murs, de maisons et de jardins ; seule l’église n’a pas subi de dégradation, et on l'aperçoit toute entière avec son clocher. Dans son roman de la Chévre d'or, Paul Arène a rapporté une légende semblable qui est populaire chez les pêcheurs des environs de Fréjus. Près de Saint-Raphaël on parle aussi d’une cité ensevelie sous la mer, et la croyance est assez enracinée pour que des marins aient plongé pour s'assurer de sa réalité ; ils n'ont point vu la ville, mais ils ont rapporté des briques. Il semble
1. Léo Desaivre. Le Mythe de la Mère Lusine, p. 90. . Elisée Reclus. Géographie, t. II, p. 503.