Lucie de V. H., in Rev. des Trad. pop., t. XIV, p
Des rochers, ordinairement au fond de la mer, remontent parfois tout exprès et se placent entre deux eaux, pour que les bateaux viennent sans défiance se déchirer sur leurs pointes. Dans les parages des Héaux et des Triagoz, au pays de Tréguier, des bancs de sable et des écueils surgissent sur la route des navigateurs. Sables, pierres ou marchandises, quand ils sont sacrifiés à temps, apaisent ces bancs qui disparaissent ayant eu une proie. On racontait au Port-Blanc qu’en 1868, un navire long-courrier, chargé d'huile de palmes, se perdit sur l’un d'eux, parce que l'équipage ne voulut pas jeter un baril à la mer, comme offrande au mauvais génie qui hante cet endroit‘.
La présence de bancs sablonneux, aussi redoutables que les rochers, est expliquée par des légendes. Un écueil de sable se forma miraculeusement, à la prière de saint Gildas, pour faire échouer, à l'entrée d'un port du pays de Vannes, les bateaux des pirates?. La Basse à Chiambrée, au large de Saint-Cast (Côtes-du-Nord) doit son nom et son origine à Gargantua qui s’accroupit un jour dans le voisinage et s'y soulagea copieusement *. Dans les mêmes parages, des hauts-fonds sont devenus dangereux à la suite de circonstances surnaturelles. Le Banc maudit est la résidence du diable, depuis que des pêcheurs ont injurié la Vierge qui leur reprochait de violer le repos dominical; celui des Collets du Château après qu'un marin y eut pris une sirène qui avait un anneau d'or à la queue. Lorsqu'il l'eut enlevé, la métamorphose cessa; mais le dragon qui la gardait, furieux de l'avoir perdue, se promène en tous sens à sa recherche, et fait trembler la mer, surtout quand il aperçoit des bateaux *.
Certains hauts-fonds sont le théâtre des ébats de Nicole, lutin protéiforme qui s'amuse à enlever les ancres des bateaux, à les entrainer à la dérive, à couper leurs amarres, à embrouiller si bien les lignes, qu'on ne peut Ics démêler. Il se montre le plus habituellement sous là forme d’un gros poisson ; parfois, il s'élève au-dessus des flots pour se mettre à rire de ses tours, et il parle comme une personne ; les pêcheurs sceptiques disent que c’est un marsouin qui, en poursuivant les petits poissons, enlève les grapins ou brouille les lignes ; pour beaucoup c’est une âme en peine, un ancien garde-pèche trop dur aux pauvres gens, et qui les tourmente encore après sa mort ; d’autres le regardent comme le diable lui-même ; c'est en cette qualité qu'il fut exorcisé par le recteur de Saint-Jacut, d'autres disent par celui de Saint-Cast, qui monta sur son dos, et ne le laissa partir
. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. 1, p. 324, 333.
Albert Le Grand. Vies des saints de Bretagne, saint Gildas, p. 12. Paul Sébillot. Gargantua, p. 32.
Paul Sébillot. Légendes locales, t. 11, p. 8, 11.
AR
76 LES ILES ET LES ROCHERS EN MER qu'après lui avoir fait signer un parchemin, par lequel il s'engageait à ne plus tourmenter ses paroissiens .
Sur la côte de Tréguier des banes de sable et de coquillages se montrent Lout à coup, se forment en rond, s'élèvent hors de l'eau et gardent les bateaux au milieu de cette espèce d'entonnoir. De grandes pieuvres attendent au passage les navires qui s’approchent de l'archipel rocheux des Triagoz, pour les entourer de leurs longs tentacules. Autrefois tout bateau ou navire qui s'aventurait trop près d'eux était fatalement perdu, s'il ne jetait à la mer un sabot ayant appartenu à l'équipage, une coquille de noix ou une mèche de cheveux du plus jeune matelot en disant:
Botez, cogeu, cogeu vihan, Et da gavoul an erouan, Et da gavout ar pot ru, Kesset dezan ma blew dü.
Sabot, coquille, petite coquille, — allez trouver le diable (le génie du mal), — allez trouver l'homme rouge, portez-lui mes cheveux noirs ?.
Les traditions localisées dans les îles d’une certaine étendue diffèrent en général assez peu de celles des rivages de la terre ferme de la région voisine, etilest inutile de les traiter à part. Il n’en est pas de même de celles qui s’attachent à des îlots isolés, peu ou point habités, ou à de gros rochers en pleine mer. Les pêcheurs en font la résidence de personnages surnaturels, presque toujours redoutés, dont ils rapportent les gestes avec détail.
Si les îles un peu grandes sont, comme le littoral, peuplées de fées et de sirènes, ces dames de la mer résident assez rarement sur les flots. Pourtant les fées de Dinard se rendaient quelquefois à celui de l'Ebihen (Côtes du Nord) ; l’une s’est endormie dans un souterrain qui s'y trouve, Celui qui pourrait arriver jusqu'à elle, serait à même de l'épouser et vivrait heureux à jamais ; mais il faut, pour la réveiller, traverser l’eau, la terre et le feu’. Une Groac’h vor ou femme de mer, habitait une caverne à l'île de Groagez, l'ile aux femmes, près du Port Blanc #. La reine de fées de la Rance venait parfois dans sa nacelle à l'ile Notre-Dame, dans la partie maritime du fleuve; un jeune candidat au long cours qui, un jour d'orage, y avait amarré son bateau en attendant que la mer fût calmée, la vit aborder et s'étendre sur le gazon ; quand elle fut endormie, il s’approcha pour mieux la regarder.
1. François Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. Xl, p. 268; F. Duine, ibid, t. XVI, p. 479.