Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. 1, p
Mais les compagnes de la fée survinrent, se saisirent de l'indiscret et allaient le jeter à l’eau, quand leur reine s'éveilla, et leur ordonna de le laisser ; puis, après lui avoir adressé quelques paroles gracieuses, elle s'envola dans un char traîné par des papillons ‘. Lorsque les Chaises de Primel, rochers en pleine mer au large de Plougasnou (Finistère) ont une teinte blanche qui miroite sous le soleil, on dit que Mary Morgan y sèche sa lessive ?. :
S'il en fallait croire Victor Hugo, les rochers des environs de Guernesey auraient été le séjour d'êtres singuliers, qui tenaient de la féerie et de la légende dorée ; d'après sir Edgar Mac Culloch, bailli de celte île, où il était né, et dont il avait bien étudié 4e folk-lore, on ne les y connaissait guère, et la parfaite symétrie du quadrille des dames de mer suffit d'ailleurs pour faire penser que l'imagination du poète a considérablement transformé les fragments traditionnels dont il avait pu avoir connaissance ?, Voici le passage du roman, qui, en effet, est suspect d'embellissements. La Dame Blanche habite le Tau de Pez d’Amont, la Dame Grise habite le Tau de Pez d'Aval, la Dame Rouge habite la Silleuse, et la Dame noire habite le Grand Etacré. La nuit, au clair de lune, ces dames sortent et quelquefois se rencontrent. Ou a cru longtemps que saint Maclou habitait le gros rocher carré Orlach, entre Guernesey et les Casquets, et beaucoup de vieux marins d'autrefois affirmaient l'y avoir vu très souvent de loin, assis et lisant dans un livre. Aussi les marins de passage faisaient-ils force génuflexions devant le rocher Ortach, jusqu'au jour où l'on découvrit que ce qui habite Ortach ce n'est pas un saint, c'est le diable. Ce diable, un nommé Jochmus, avait eu la malice de se faire passer pendant des siècles pour saint Maclou*. Le diable qui fut maître autrefois de l'ile Saint-Honorat (Var) essaie parfois de la reprendre ; c'est pour cela qu’on y entend à certains jours des bruits terrifiants, produits par la lutte entre le démon et le saint qui défend son ile à.
Le souterrain de la petite île de l’Ebihen (Côtes-du-Nord), dans lequel, comme on l'a vu, dormait une fée, était aussi, d'après une autre légende, le lieu où était condamné à vivre au milieu des tourments, un moine de l’abbaye de Saint-Jacut. Ayant refusé d’accomplir la pénitence qui lui avait été infligée en punition d’un homicide, il y fut englouti tout vif; les hiboux lui arrachent la barbe et les cheveux pour en tapisser leurs nids, et il restera là, vivant, jusqu'au jour où une
. Elvire de Cerny. Saint-Suliac, p. 59-61.
. Henri de Kerbeuzec, in Revue des Trad. pop., t. XII, p. 432. . Edgar Mac Culloch, in Revue des Trad. pop., t.'III, p. 160.
. Victor Hugo. Les Travailleurs de la mer, 1. I, ch. 2.
. Albert de Larrive, in Revue des Trad. pop.,t. XVI, p. 188.
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colombe blanche, arrivant jusqu’à lui, déposera sur sa têle des reliques de sainte Anne‘. On dit à Saint-Malo que sur le grand Bé, où se trouve le tombeau de Chateaubriand, commence un souterrain qui va jusqu’en Angleterre ?.
Le plus ordinairement, les petites îles, peu ou point habitées, les rochers isolés et battus par la mer, sont hantés par des personnages de l’autre monde ; ceux qui passent auprès y entendent des cris épouvantables ou voient passer les fantômes des âmes en peine. Sur les écueils de Tévennec et de Creven Deiled, les morts conjurés sont si nombreux que l'on ne pourrait y mettre le pied sans qu'une voix réclame : « À ma, ma, ma flac ! C'estici ma place ! » Les oiseaux même ne peuvent S'y poser. Pendant que l’on construisait un phare à Tévennec, le jour, audessus des travailleurs, tournoyaient des oiseaux de mer, surpris de voir des êtres vivants à un endroit où ils ne pouvaient se reposer à cause des morts. Par leurs cris : « Æerskuit : va-t-en ! » ils semblaient prévenir les ouvriers des dangers qui les menaçaient. La nuit, c'étaient des bruits de gens qui se querellaient ; on aurait dit que tout aurail été bouleversé. Des vieillards parcouraient la roche et le bâtiment, des croix se dressaient, s'abattaient, des gens se suspendaient ; pour faire cesser les apparitions et les bruits, on fut obligé d’'ériger sur le roc une croix en pierre ?. Lorsqu’enfin on put allumer le phare, on y mitun seul gardien ; au bout de quelques jours, il déclara qu'il ne pouvait rester, parce qu'il entendait des bruits terribles et surnaturels. Un gardien marié qui vint y demeurer avec sa femme, dit que, toutes les nuits, des voix lui répétaient : «Æerscuit ! Kerscuit ! va-t'en, va t'en ! » C'était le cri des mouettes qu'il interprétait ainsi. On fit bénir le phare qui, jusque là, n'avait été l'objet d'aucune cérémonie religieuse, et depuis les gardiens ne furent plus troublés *. Les « conjurés » n’ont pas abandonné cet îlot, où les conduisait autrefois une barque spéciale ; un gardien du phare étant descendu pêcher à la ligne sur les rochers fut rudoyé par une main invisible, et une voix en colère lui dit : « Retiretoi de ma place Ÿ ».
Quand on aborde à un rocher au large de l'Ebihen, qui ne découvre que dans les très grandes marées, on entend les gémissements de trois femmes de Saint-Jacut, noyées là il y a environ quatre vingts ans. Un douanier les y avait conduiles dans son bateau, pour pêcher des ormées haliotis\, puis il regagna l'ile. Lorsque la mer monta, le vent se mit à
1. François du Breil de Marzan, in la Vigie de l'Ouest, 2 avril 1839. 2. F. Duine, in Rev. des Trad. pop., t. XVI, p. 508.