LA TEINTE DES FALAISES
rouge contraste avec celle, généralement grise, des roches granitoschisteuses de tout le voisinage. Ces pierres étaient aussi grisâtres autrefois, et c'est à la suite de circonstances merveilleuses qu'elles prirent la couleur qui les distingue aujourd'hui. Lorsque les saints arrivèrent d'Irlande pour prêcher la religion chrétienne en Bretagne, les habitants d'une partie du littoral étaient encore païens, el il fallait des miracles pour les convertir. Un de ces apôtres, qui élait débarqué dans la baie de la Fresnaye,; y commença ses prédicalions et beaucoup de personnes le suivirent. Un jour qu'il avait rassemblé un grand nombre de gens sur la lande de Fréhel, il leur montra du doigt l'ilot Saint-Michel, et leur parla longuement de l'archange et des miracles qu'il avait faits. Alors un de leurs chefs lui dit: « Saint Michel était un envoyé de Dieu, et l’on m'a raconté que lorsqu'il mit le pied sur son île, les rochers qui élaient gris comme ceux-ci, devinrent rouges. Si tu viens de la part de Dieu, fais comme lui, rougis ceux de celte presqu'île ». Le saint se mit en prières, puis il se rendit au bord de l’escarpement et jeta sur la pierre grise une goutte de son sang: aussitôt toute la falaise prit une teinte rougeâtre semblable à celle de la pointe du Folet et du Rocher Saint-Michel. Cet îlot n'étant séparé du rivage que par un intervalle de quelques mètres, sa légende, de même que celle des tranchées élroites et escarpées qui forment un couloir entre la côte et les rochers, m’a paru être ici plus à sa place qu'au chapitre des iles: au temps où le diable voyageait en Bretagne, saint Michel voulut l'en empêcher; mais Satan, pour se débarrasser de lui, se mit à sa poursuite à la têle de tous ses démons. L'archange s'enfuit vers la mer, et arrivé sur le bord de la pointe que termine aujourd'hui le Rocher Saint-Michel, il vit ses ennemis qui accouralent ; il frappa la terre du pied. et au même instant s'ouvrit entre eux et lui une tranchée par laquelle la mer entra. Les diables qui se trouvaient à l'endroit où le sol s’effondra, furent engloutis par les eaux ; l'ilot et la pointe du Folet qui lui fait face devinrent rouges quand l’archange eut posé le pied dessus; d'autres disent que ce miracle se produisit lorsqu'on eut érigé là une chapelle ?.
Le rocher sur lequel est bâtie la vieille forteresse de La Latte en Plévenon, est séparé de la terre ferme par une coupure à parois presque verticales, dans laquelle la mer s'engouffre avec fracas. C'est Gargantua dont on voit, à une-pelite distance, le bâton fiché en terre, qui la fit en donnant un coup de pied ?. Suivant une autre tradition, un jeune homme de Plévenon ayant enfoncé son couteau dans la poi-
. Francois Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 351. . Francois Marquer, 1. c.
. Paul Sébillot.. Gargantua, p. 63.
trine d’une « Seraine » qui voulait le toucher de sa main et l'entrainer dans son palais enchanté, celle-ci, qui était une princesse métamorphosée, repril sa forme naturelle dès que son sang eut coulé, et tous ceux qu'elle retenait captifs sous les flots furent délivrés. Elle gravit la falaise avec eux et son libérateur ; quand ils arrivèrent à l'endroit où se trouve maintenant le second pont-levis, la langue de terre qui réunissait le rocher au rivage se rompit comme si elle avait été coupée avec un couteau, et la mer se précipita dans la tran chée'. Une autre coupure, située non loin de là, a aussi sa légende. Le rocher de la Teignouse, à côté du Trou d'enfer, résidence du diable, est maintenant détaché de la falaise à laquelle il tenait autrefois : un dimanche qu'un pêcheur Jaguen fort impie naviguait auprès, une grosse lame fit chavirer son bateau ; il se sau va à la nage, et aborda, en jurant, sur l’étroite chaussée de terre qui reliait la Teignouse à la côte; mais elle s’effondra presque aussitôt sous lui, et un petit homme, vilain comme le diable, l'emporta?.
Le trou que l'on remarque dans le Yoh, rocher en forme de pain de sucre, à une centaine de mètres de l'île de Houat (Morbihan) rappelle une mésaventure du diable. Lorsqu'il s’élança à la suite de saint Gildas
qui, d’un saut, était arrivé à Houat, il prit mal son élan ; au lieu
d'atteindre le rivage, il se heurta contre le Yoh, et le perçant de part en part avec sa tête, 1l alla tomber dans la mer. En passant auprès les
pêcheurs prennent des précautions contre la rafale du trou du diable.
Certains endroits, surtout ceux par lesquels on descend à la grève, ont un mauvais renom; il est parfois justifié par la nature du lieu et les dangers qui s'y présentent. Bien des gens ne prennent pas volontiers le sentier de Sous la Rue, près du cap Fréhel (Côtes-du-Nord), dont le nom rappelle le souvenir des gens qui habilaient auprès, avant que la mer eût rongé celte partie du pays. Il semble qu'il soit hanté, comme l'est, non loin de là, celui qui conduit dans la baie des Cévenniers : le diable s'y tient, et l’on assure que personne n'y est descendu sans éprouver quelque accident“. D'après une notice manuscrite qui accompagne un dessin du Musée de Dieppe, exécuté à l’époque romantique, un sentier qui serpentait sur le plateau opposé à celui de la cité de Limes, était au contraire fréquenté par une fée aimable. Elle se montrait à un pêcheur, loujours au même tournant, et quand elle lui avait
. Paul Sébillot, in Annuaire de Brelagne, 1897, p. 343.
. Francois Marquer, in Revue des Trad. pop., t. XII, p. 356. 3. P.-M. Lavenot, ibid., t. VI, p. 414.