‹ Le folk-lore de FranceChapitre 59 sur 403 · Eugène Sue. Le Coucaralcha, 1846, in-12, t. IT, p · texte numérisé non relu

Eugène Sue. Le Coucaralcha, 1846, in-12, t. IT, p

Les pêcheurs de la côte Ouest de Guernesey disaient qu'ils étaient avertis de l'approche de la tempête par une lumière brillante qui se montrait dans le Sud-Ouest, et aussi par un sourd rugissement, comme celui d’une grande bêle en détresse, qui semblait partir d'un rocher connu sous le nom de la Pendue, et ils parlaient de ce bruit comme de celui de la Bête de la Pendue ‘.

Les spectres de ceux qui ont péri de mort violente se montrent sur les falaises où a eu lieu la catastrophe. Un chevalier de Fréfossé, ayant aperçu à l'église d'Etretat trois jeunes sœurs, modestes autant que belles, les fil arrêter au sortir de la messe et conduire dans son château. Mais n'ayant pu triompher de leur vertu, il ordonna de les transporter au haut de la falaise, et de les lancer, dans un tonneau garni de clous, à travers les rocherset les précipices. A partir de ce jour, les pêcheurs d'Etretat crurent voir souvent les trois sœurs se promener sur la plate forme, voilées de la robe blanche des fantômes et chantant une hymme pieuse, comme au moment de leur martyre. Lorsque le soir Fréfossé quittait son château, elles aussi quitlaient leur chambre de pierre, et accompagnaient tous ses pas. Ces apparitions répétées finirent par amener la mort Gu coupable seigneur. Depuis lors, les blancs fantômes des trois sœurs ne se montrèrent plus. La femme grosse du Pollet qui, s'étant précipitée du haut de la falaise, se brisa sur un rocher qui s'élève au-dessous, presque au sein des flots, n’a point abandonné ce lieu : attirée par la tourmente des nuits orageuses, elle vient encore, vêtue d’habits blancs flottants, et poussant des cris de détresse, errer sur le rocher auquel elle a donné son nom. Ce fantôme, disent les femmes du Pollet, est pour celle qui l’aperçoit le signe certain de la mort d’un de ses proches ?.

De nombreux récits de l’intérieur des terres racontent que des quadrupèdes diaboliques présentent leur dos aux passants, et vont ensuite plonger dans l’eau,ou même noyer, ceux qui ont l'imprudence de se laisser tenter. Cet épisode est assez rare sur les côtes ; on le retrouve pourtant à La Ciotat : un soir six garçons de ce pays prirent place sur le dos d'un âne qui s’allongeait complaisamment à mesure que l’un d'eux y montait. Quandil y furent tous, il se mit à lrotter, puis, marchant comme le vent, arriva au bord de la falaise du Bec de l’Aigle ; ils eurent l'idée de faire tous ensemble le signe de la croix, et l'âne les jeta par terre, puis il disparut en disant. « Vous avez eu raison de vous signer ; car sans cela je vous aurais précipités du haut du Bec de l’Aigle dans la mer. » :

1. Edgar Mac Culloch. Guernsey Folk lore, p. 249. 2. Amélie Bosquet. La Normandie romanesque, p. 413, 218. 3. Bérenger-Féraul. Superslitions et survivances, t. I, p. 329.

Bien que certains promontoires battus par le vent soient, de même que les abords de plusieurs falaises, des solitudes aussi propres aux sabbats que les grandes landes, on ne voit pas qu'ils aient souvent servi aux réunions du diable et de ses suppôts. Cependant, la pointe du Devin à Noirmoutier passe pour être le rendez-vous des sorciers dans la nuit du samedi au dimanche; ils y allument des feux autour desquels ils dansent et festoient, en s'occupant des affaires de leur communauté ; l'assemblée se disperse dès l'apparition de l'aube. Mais aucun homme du pays n’a été témoin de ces choses, car dès que l'un d'eux rencontre, le samedi soir, un sorcier ou un individu prétendu tel, il se signe et se met sur la tête une motte de terre, parce que, suivant Ja croyance populaire, les sorciers ne voient pas entre deux terrest.

On voit au bas des falaises des roches qui en ont fait autrefois partie et qui sont remarquables par leurs dimensions, leurs formes régulières ou bizarres et par diverses autres particularités. Les riverains assignent à quelques-unes une origine merveilleuse. Les « pierres dérublées » qui S'entassent bizarrement sous le Cap Fréhel sont, ainsi que leur nom l'indique (dérubler, glisser, dégringoler), tombées de la falaise. A l'endroit où elles gisent s'élevait jadis une maison, dont les habitants avaient, à plusieurs reprises, tracassé les fées des grottes voisines. Pour se venger, elles firent écrouler ces pierres et écrasèrent la maison, le jour même où l’on célébrait les noces du fils aîné de leurs ennemis *, On désigne sous le nom de « Pierres sonnantes » les gros blocs qui parsèment une des criques du Guildo (Côtes-du-Nord), au dessous du bois du Val. Ce sont des roches amphiboliques, généralement arrondies, qui ont toutes une certaine sonorité ; elles sont semées sur la grève, assez voisines les unes des autres, et à distance, elles éveillent facilement l'idée d’un troupeau de moutons noirs qui se serait couché pendant la chaleur du jour. La plus curieuse est celle qui repose, presque en équilibre, sur deux énormes blocs, comme elle de forme oblongue ; de temps immémorial on a, pour la faire résonner, frappé sur l'une de ses extrémités avec un caillou rond, et le frottement a fini par y creuser une sorte de cuvette?. C'est Gargantua qui les a déposées. Un jour qu'il était à Dinan, on lui dit que dans une carrière, on avail trouvé des pierres sonnantes. Il demanda aux Dinannais de les

1. Dr Viaud-Grand-Marais. Guide à Noirmoutier. Nantes, 1892, p. 146.

2. Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. 1, p. 221. + Paul Sébillot. Gargantua, p. 25.

lui donner, pour les emporter à Plévenon, où il voulait les faire sonner pour s'amuser. Afin de les transporter plus commodément, il les avala,

et se mit en route, en passant par la mer, car son intention élait de les placer sur le rivage, pour ne gêner personne. Malheureusement, à l'embouchure de l'Arguenon, le vent lui porta l'odeur des raies de Saint-Jacut, et il eut si mal au cœur qu'il vomit toules ces pierres. Jl y en a qui assurent quelles ne viennent pas de si loin ; mais que Îles plus grosses se trouvaient dans la houle des fées du Val de l'Arguenon: quand elle s'écroula, à la suite d'un coup d’eau qui écrasa ou noya ses habitants, elles restèrent au milieu des ruines, dans la position qu’elles ont aujourd'hui Lorsque les fées de la grotte de la Chanouette, qui est voisine, avaient dansé au clair de lune, et qu'elles avaient envie de se rafraîchir, elles cognaient sur la pierre sonnante en criant : « Au bon Jait ! à la bonne galette ! » el aussitôt, à son extrémilé elles trouvaient les mets qu'elles avaient demandés!. À Noirmoutier, une pierre en équilibre sur des blocs entassés, non me de la grotte de saint Filbert, se romme la Roche qui sonne : frappée par un Caillou, elle rendaitun son argentin; ilest vraisemblable qu elle é tait autrefois l’objet de quelque tradition oubliée aujourd'hui ?.

La légende, si fréquente dans l'intérieur des terres, des rochers qui cachent des richesses, ne s'applique pas souvent à ceux du bord de la mer. Cependant la résonnance métallique des pierres sonnantes du Guildo est due à cette circonstance qu'elles ferinenl l'entrée du trésor du diable : ce lieu s'apélle la Goule (gueule) d'enfer ?, à Noirmoutier, les rochers du Lutin, à l'extrémité de l'anse de Luzeronde, recouvrent un trésor gardé par un follet *.

Bien qu'un grand nombre de rochers qui se voient sur les falaises ou au bas de leurs escarpements aient un aspect anthropomorphe, il est assez rare qu'ils passent, comme on le constate si souvent dans les pays de montagne, pour être des personnages pél rifiés en punition de leurs méfaits. On raconte pourtant au Port-Blanc qu'un rocher qui

1. Paul Sébillot. Contes populaires, t. 11, p. 58 et 88. La formule était plus complète ; Au bon lait ! à la bonne galette ! mon cul brûle! » Ne voyant dans on dernière phrase qu'une grossièreté, je ne l'ai pas donnée dans mon récit. Elle es cependant curieuse, COmINe exeMP le d'intercalation dans un conte populaire, d'un cri des rues contemporain, car elle reproduit exactement le cri dont se servaient, il y à soixaute ans, les femmes qui ve iduient de la galette daus les rues de Saint- Malo et dans celles de Dinan. Je tiens d’uue dame aujourd'hui presque octogénaire, et qui appartient à une des plus vieilles familles de Saint-Malo, que dans sou enfance, lorsqu'il s'agissait de pénitences de jeux, garçons ou filles devaient aller, en frappant sur une porte du salon, répéter celte formule naturaliste.

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