‹ Le folk-lore de FranceChapitre 61 sur 403 · G.-P. de Pitalongi. Les Bigoudens. Nantes, 1894, p · texte numérisé non relu

G.-P. de Pitalongi. Les Bigoudens. Nantes, 1894, p

Quoi qu'il en soit, celte petite figure debout qui regarde la mer a élé pétrifiée en cet endroil pour porter chance à ses marins chéris, il est encore regardé par eux avec respect, et, en passant auprès ils lui offrent des spirilueux, et le saluent avec leurs pavillons '.

Voici le résumé d'une légende publiée récemment, fort arrangée, mais dont le fond est probablement populaire ; elle a pu être imaginée pour expliquer l'origine de la configuration d'une partie de la falaise en granit rose de l'ile de Bréhat, qu'on a surnommée l'Enclume et le Marteau : les deux méchants fils d'un comte de Goello, ayant tué leur père au moment où, porteur des trésors de l'abbaye de Beauport qu'ils avaient comploté de piller, il avail atteint l'ile par un passage secret, le chargèrent sur leurs épaules pour le précipiter dans les flots. Mais ils furent pétrifiés, el une voix leur cria du fond de la mer: « Durant une éternité, vous porterez votre victime au bord de l'Océan, et ce rocher, simulant votre père, retombera sur vous à chaque flux de la mer, comme le rocher vient frapper l'enclume?. »

Sur la côte de Piriac (Loire-Inférieure), des rochers qui découvrent à marée basse sont des géants mélamorphosés dans des circonstances aujourd hui oubliées *.

On voyait autrefois en bas de la falaise d'Arromanches (Calvados), trois rochers peu distants les uns des autres el qui éveillaient assez facilement l'idée de figures humaines. On les appelait les Demoiselles de Fontenailles, du nom d'un village voisin, et aussi le Tombeau des demoiselles de Fontenailles ; la mer a rongé et renversé ces blocs l’un après l’autre, et le dernier s’est couché en 1902. Un écrivain local a longuement raconté la légende, que voici en substance. Au temps de la contrebande du sel, un pêcheur qui venait puiser de l'eau de mer fut dénoncé au monopolier par la fille de celui-ci, qui vint pour arrêter le fraudeur : mais celui-ci s’élança, l’entraîna sous l'eau, et tous deux se noyèrent. La fille du monopolier, la sœur et la fiancée du pêcheur devinrent folles et passèrent toute leur vie au bord de la mer. Un jour la falaise s'écroula sur elles ; mais trois rochers restèrent isolés au milieu des débris, et c'est sous leur masse que les jeunes filles sont ensevelies*. Je n'ai pris dans ce récit queles traits auxquels on peut attribuer, avec quelque vraisemblance, une origine populaire. On m'a assuré qu'à l'heure actuelle, il était inconnu dans le pays. Suivant une autre tradition, les demoiselles de Fontenailles avaient été noyées dans leur château sans qu'on ait pu leur porter secours. Une d'elles cria un jour

. Edgar Mac?Culloch. Guernesey Folk-lore, p. 146-147. Note de Mme Edith Carey. . Bruk, in Le Chercheur de l'Ouest, avril 1901.

. Joanne. Bretagne.

. Lavalley. Arromanches et ses environs, p. 192-211.

et demi avant de mourir ; depuis, lorsque soufflait la tempête, on entendait des cris que les pêcheurs des environs assuraient être poussés parles infortunées châtelaines!. Unetroisièmelégende s'attache à ces pierres : autrefois trois jeunes filles qui attendaient sur le rivage le retour de leurs fiancés, les virent à bord d'un bateau, qui étail à une si petite distance, qu'ils pouvaient échanger des signaux avec elles ; mais le navire se jeta sur les récifs et les marins se noyèrent; c'est alors que leurs fiancées furent changées en ces trois Demoiselles de pierre?. On parle à Guernesey d'une métamorphose analogue ; un vieillard et sa femme qui, pendant des années, vinrent dans la baie du Moulin Huet, regardant toujours vers le large s'ils ne voyaient pas revenir leur fils, furent à la fin, transformés en deux rochers anthropomorphes *.

On disait autrefois qu'une pierre grosse comme sept chevaux, qui se trouve dans la grève de Saint-Malo, était une dent de Gargantua ; une autre molaire du géant, sous la pointe de Garot en Saint-Suliac (Ille-et- Vilaine) était, non une simple roche, mais un menhir #. A Préfailles (Loire-Inférieure) un rocher s'appelle la toupie du géant Périférigelirémini, ce nom bizarre, qui est celui du héros d’un conte de Ducray- Duminil, est évidemment moderne, et en admeltant que la légende qui S y rattache soit ancienne, il aura été substilué à un autre géant. On raconte que lorsqu'il était jeune, il se promenail le long de la côte en jouant à la toupie ; son jouet rebondit dans la mer qui était haute ; en se relirant, elle laissa à découvert la loupie dont la pointe était prise dans une fente de rocher ÿ.

Certains rochers sont venus, à la suile de circonstances surnaturelles, se placer à l'endroit où on les voit aujourd'hui; les vies des saints de Bretagne en mentionnent plusieurs ; mais ordinairement ils ne sont pas restés sur le rivage comme le gros bloc de granit brut qui supporte la chapelle de Saint Kirec en Trédarzec, sur lequel le saint élait assis quand il traversa la mer pour aborder en Armorique °.

Une émergence rocheuse qui ressemblait à une sorte de haute borne, au fond du petit port de Saint-Jacut (Côtes-du-Nord), était amincie vers le milieu, et comme usée tout autour. On disait que le patron du lieu \ avait attaché son bateau, el que la dépression était due au frottement de la corde. À Saint-Lunaire, dans l'Ille-et-Vilaine, deux pierres voisines du rivage, et qui n'avaient point celte circonstance, passaient pour

1. Louis Quesueville, in Rev. des Trad. pop., t. XVIII, p. 523.

. Paimblant du Rouil, #bid., t. XVI, p. 555.

. Louisa Lane Clarke. Folk-Lore of Guernsey, p. VI.

- Paul Sébillot. Gargantua, p. 91; Elvire de Cerny. Saint-Suliac, p. 76. .- A. Certeux, in Rev. des Trad. pop., t. IX, p. 56.

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