LES PORTS ET LES BAIES
L'origine des baies et des ports tient peu de place dans les légendes françaises. Du Laurens de la Barre, qui embellissait volontiers ses récits, raconte que le géant Hok-Bras, plus grand encore que Gargantua, ayant eu envie de posséder un petit étang pour s’y baigner, se mit à l'ouvrage en se servant de chalands en guise d’écuelles ; il creusa le premier jour un bassin de Daoulas à Lanvéoc, le second jour de Lanvéoc à Roscanvel, le troisième jour il donna un grand coup de pied dans la butte qui fermait le goulet de Brest, et la mer entra par cette ouverture ?. Ainsi qu'on le verra au chapitre des Eaux dormantes, Gargantua créa de la même facon le lac de Genève, et c’est aussi en frappant du pied qu’il enfonca la plaine de Mordreuc, qui forme une baie dans la Rance maritime. Une autre fois il produisit, en urinant copieusement, la rade de Paimbœuf (Loire-Inférieure) qu'on appelle la Goule de Mer *.
Quelquefois des rochers s'ouvrent pour permettre à des bateaux de passer ou d’entrer dans un petit port. Une brèche se forma tout à coup dans la chaussée de Beg ar Gador, la pointe de la Chaise, dans l’anse de Morgate, devant une barque dont l'équipage en détresse avait invoqué sainte Marine. Un rocher, heurté par le navire qui portait saint Mathieu, se sépara en deux‘.
En Provence, le Port-Miou est une anse cachée dans la terre; on n’aperçoit qu'une ouverture étroite et peu profonde; quand on s’approche du fond, elle forme un coude, et l'on pénètre dans une baie assez longue, bordée de chaque côté de rochers à pic. La difficulté apparente de son entrée a donné lieu à une légende qui fut racontée, au commencement du siècle dernier, à un célèbre archéologue par les matelots de la barque qui le conduisait dans ces parages. Un capitaine génois surpris par la tempête ne savait où trouver un abri lorsque son fils lui montra l'ouverture de Port-Miou, et lui conseilla d'y entrer. Le père suit d’abord ce conseil, et se dirige vers cette ouverture ; mais il croit que son vaisseau va se briser sur le rocher qui est en face de lui ; saisi d’effroi et de colère, il frappe son fils avec sa hache, et l’étend
4. À. Le Braz. La Légende de la Mort, t. If, p. 82-83. 2. Du Laurens de la.Barre. Nouveaux fantômes bretons, p. 133, 3. Elvire de Cerny. Saint-Suliac, p. 15 ; Paul Sébillot. Gargantua, p. 16. 4. À. Joanne. Bretagne; Albert Le Grand. Vies des saints de Brelagne, Saint Tanguy, & 12.
mort à ses pieds. À peine le coup est-il porté que le navire, sans toucher le rocher qui le menace, tourne de lui-même vers la droite et entre dans la calenque. Le père reconnut trop tard son erreur et se jeta dans la mer. Des versions modernes racontent la même chose, à ce détail près que le fils fut tué d’un coup de barre et que son meurtrier ne se jeta pas dans les flots”.
Une légende qui figure dans un roman dont la scène se passe dans le même pays raconte que des rochers vinrent au contraire obstruer l'entrée d'un port. Un méchant ermite ayant vainement tenté de séduire la femme d'un pêcheur dont le mari était absent, prit une poignée de sable et la jeta dans la mer en proférant tout bas des paroles mystérieuses. Aussitôt l'onde s'agita, les vagues s'enflèrent en bouillonnant, et soudain l'entrée de la baie se trouva fermée par une chatne de rochers qui s'éleva du fond de la mer. Le soir lorsque le pêcheur revint, plein de confiance, sa barque fut brisée contre les pierres, et il fut englouti par les vagues ?.
L'origine du nom du petit havre de Porz-Spern en Trelevern (Côtesdu-Nord) est expliquée par une tradition: un jour des pêcheurs, surpris par les forbans anglais, se hâtèrent de lever l'ancre el de se réfugier dans une anse. Les forbans les y poursuivirent ; mais ils se trouvèrent bientôt au milieu d'une forêt d'épines d'où ils ne purent se sauver, et ils périrent tous *.
On n’a relevé jusqu'ici qu'un petit nombre de faits traditionnels sur les hantises des porls et des rades. À Saint-Cast et dans les baies voisines, le poisson Nicole, dont la première mention écrite remonte à 1835, avait conduit l'un après l’autre, du port daos la rade, quatre à cinq bateaux dont les maîtres étaient absents. Quand les embarcations étaient trop fortes pour qu'il pût les entrainer, il saisissait le cäble de la bouée et l’entortillail dans le càble de l'ancre ; parfois il s'amusait à changer les ancres des bateaux, mettant à un navire le grappin d'un canot de pêche et réciproquement. On prétend d’ailleurs qu'il avait des mains, et d'autres assurent qu'il riail et même parlait comme une personne*. Les gens de l'ile d’Arz appellent Zegul an od, le gardien de la côte, un esprit de la mer d’un caractère désagréable. La nuit, on l'entend calfater des navires arrivés on ne sait d’où, et qui disparaissent aux premiers rayons de la lune. Parfois il profite du sommeil ou de l'absence des marins pour couper les amarres de leurs esquifs, lever
1. A.-L. Milin. Voyage dans le Midi, t. II, p. 380; Ch. Lenthéric. La Provence marilime, p. 61; Bérenger-Féraud. Contes des Provençaux de l'antiquité, p. 178.
2. Eugène Sue. La Coucaratcha, 1846, in-12, t. 11, p. 235-2317. °
3, Paul Sébillot. Légendes de la Mer, t. I, p. 293.
%. Magasin piltoresque, 1835, p. 350; Paul Sébillot. Traditions, t. T, p. 1992, Marquer, in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 268.
testament cotes de other do)