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LA POMMADE DES FÉES

rempli de poissons et d'engins de pêche, amarré à un gros rocher à l'entrée de la Goule-ès-Fées !.

Aïnsi qu'on la vu ci-dessus, ces fées de Dinard seraient maintenant méchantes; elles ne l’étaient pas il y a trente ans. Voici le résumé d’un épisode de leur vie qui était alors populaire à Saint-Briac et à Saint-Cast, où l’on ne parlait point de l'origine merveilleuse de la Gouleès-Fées. Son début présente une grande ressemblance avec la légende guernesiaise qu'on lira plus loin. Une sage-femme est appelée auprès d’une femme en mal d'enfant qui résidait dans cette grotte; on lui remet, pour frictionner le nouveau-né, une boite pleine d’onguent, en lui recommandant d'éviter de s’en frotter le tour des yeux. Elle dés obéit; alors tout change autour d'elle; elle voit la houle belle comme un château, et les fées lui semblent habillées comme des princesses. Elle ne manifeste aucun étonnement et retourne chez elle, bien payée. Quelque temps après, comme elle pouvait, grâce à Ja pommade magique, voir les fées, invisibles pour d’autres, elle en aperçoit une en train de voler; elle ne peut s'empêcher de le dire tout haut, et la fée lui arrache l'œil qui avait été frotté avec l'onguent merveilleux ?. Cet épisode se rencontre dans les légendes de fées terrestres (cf. L. I, p. 438) et il figure aussi dans un autre conte de houles de la Manche, et dans un parallèle guernesiais.

Le plus ordinairement, il s'agit d’une femme qui, ayant été opérer la délivrance d’une fée, porte involontairement à ses yeux un onguent ou un objet qu’on lui à remis pour oindre ou frotter le nouveau-né*. Un conte de la Haute-Bretagne ne présente pas cette circonstance : un pêcheur voit deux fées, au sortir d'une houle, se frotter les yeux avec une espèce de graisse qui les fait immédiatement changer d'aspect et paraître semblables à des femmes du pays. Il entre dans la grotte et ayant vu sur la paroi un peu de la pommade qui avait servi à la transformation des fées, il s'en met tout autour de l'œil gauche pour savoir si par ce moyen il pourrait acquérir leur science. Il les reconnaît en effet sous leurs divers déguisements ; mais, comme dans les légendes similaires, l'une d'elles se sachant devinée, lui crève avec sa baguette l'œil devenu clairvoyant.

4. A. Orain. Géographie de l'Ille-et-Viluine, p. 461-468. L'auteur ajoute que bien des marins ont aperçu, au milieu des récifs, une procession de jeunes filles vêtues de blanc, se dirigeant vers l'ouverture de la houle.

2. Paul Sébillot. Littérature orale de la Haute-Bretagne, p. 19-23. On connaissait au moyen âge, en Provence, une légende dans laquelle figure l'épisode de l'œil rendu clairvoyant par un procédé analogue ; Gervasius de Tilbury. Olia imperialia, p. 38-39, éd. Liebrecht; cf. aussi Paul Sébillot. Contes de la Haute-Bretagne, th p:1192:

3. Paul Sébillot. Littérature orale de la Haute-Bretagne, p. 24-21.

114 LES GRÔTTES MARÎNES

Les nombreuses légendes des fées des houles les représentent comme vivant en famille, et formant parfois une sorte de clan. Il y avait tout au moins une exception, ainsi que le montre cette tradition de la Rance maritime, racontée sous une forme romantique, et dont je ne reproduis que les parties les moins suspectes : Souvent au coucher ou au lever du soleil, on voit sortir de la Grotte de la Fée du Bec Dupuy une vapeur blanche, bleue, rose, verte, qui s'élève, s’abaisse, grandit, s'évapore el laisse enfin voir une femme divinement belle. On l'appelle dans le pays la Fée ou la Dame du Puy ; elle se promène sur les grèves, et ses vêtements brillent de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle s'assied parfois sur le gazon des falaises, ou passe, légère comme l'oiseau, sur les hautes tiges des landes ; elle ne parle à personne, et fuit à la vue de l'homme. Autrefois elle était souveraine en ces lieux ; aujourd'hui elle pleure sur les rochers déserts sa puissance détruite. À sa voix jadis, les vents soufflaient moins fort et les vents se calmaient. Aussi voyait-on chaque marin, en partant pour la pêche, venir sur la grève offrir ses hommages à la fée qui lui rendait le vent favorable et la pêche abondante. Les femmes, les sœurs, les filles, les amantes des absents, déposaient des guirlandes de fleurs à l'entrée de sa grotte, gardée par une meute de chiens invisibles, toujours aboyants et prêts à dévorer l'imprudent qui se hasardait à en forcer l'entrée. Depuis que le culte des idoles a disparu, la fée ne se montre plus souvent; Sa vue n’annonce rien de bon, et elle laisse souvent sur les grèves de sanglants souvenirs de son passage. La dernière fois qu’elle apparut, c'était pour annoncer à une bergère que son amant qui, pour la voir, traversait à Ja nage l'embouchure de la Rance, s'était noyé, et qu'elle-même allait mourir. Le clergé de Saint-Suliac alla l'exorciser dans sa grotte ; depuis, on la voit encore parfois se promener au clair de lune ; mais elle s'enfuit aussitôt qu’on approche d'elle, et elle n’a plus aucun pouvoir’.

Dans certaines houles, des nains habitaient avec les fées, dans un état voisin de la domesticité ; parfois, et cette circonstance se rencontre aussi à Guernesey, des cavernes élaient tantôt le séjour de fées, tantôt celui de lutins. Cette conception se retrouve à Saint-Suliac, et, d'après une légende recueillie quarante ans après celle rapportée ci-dessus, on donnait aussi le nom de Trou aux Jelins à la Grotte du Bec Dupuy. Une vieille femme qui la raconta à M. Harvut, tenait de son grand père que les Jetins étaient des petits hommes hauts d’un pied et demi, qui sortaient tous les soirs de leur trou pour s'amuser dans la campagne; car ils étaient très « jouasses ». Ge sont eux qui, la nuit, viennent embrouiller la queue des chevaux, mettre les cochons à courir, et ouvrir les poulaillers. S'ils ne sont pas grands, ils sont très forts, et ils

1. Elvire de Cerny. Saint-Suliac et ses traditions, p. 18-22.

LES GROÏTES DES ILES NORMANDÈS 115

peuvent, sans se gêner, lancer à près d'une lieue des roches grosses comme une maison; c'est ainsi qu'ils ont jeté les pierres qu'on dit tombées du ciel et les gros cailloux qu'on voit dans le milieu des prés sans savoir qui les y a mis. Ils se plaisaient aussi à enlever des enfants et mettre à leur place de vilains petits êtres qui ne grandissaient pas, tétaient toujours et avaient une figure vieillote. Les Jetins prirent un pelit garcon que sa mère avait apporté aux champs et posé à l'écart, et ils lui substituèrent un de leurs rejetons. Comme :ïl ne grandissait pas, la femme alla consulter un de ses voisins, qui lui recommanda de mettre à bouillir devant le feu une douzaine de coquilles d'œufs remplis d'eau. En s’éveillant, le petit s'écria: « J'ai quatre-vingt-dix ans, et je n'ai jamais vu tant de petits pots bouillants. » La bonne femme lui demanda où était son gars et il répondit que les Jelins l'avaient emporté chez eux, pour en avoir de la race. Elle alla encore consulter le bonhomme, et, d'après son conseil, elle porta l'enfant au bord du trou, et cria qu’elle allait le tuer si on ne lui rendait pas son gars. Le petit Jetin se mit à jeter les hauts cris. Elle commenca à frapper tout autour de lui: au bout d’un quart d'heure, on vit venir un petit homme qui tenait par la main un beau petit gars, et qui, ayant pris le petit Jetin dans ses bras, l'emporta bien vite dans la grotte !.

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