LES NAINS DES GROTTES
le surprirent, et iln'a pas reparu depuis. Les Korrigans de la grotte de la Govelle y gardaient un trésor qui s'enrichissait des débris des naufrages !, comme celui des nains qui figurent dans un récit de la presqu'ile guérandaise, fort long, très arrangé, et d'une forme prolixe et romantique; il ne semble pas toutefois inventé de toutes pièces, et la tradition a vraisemblablement fourni à l’auteur un certain nombre de traits que l’on peut considérer comme populaires, puisqu'on les retrouve dans d'autres légendes qui lui étaient probablement inconnues. Une mendiante, repoussée de partout et traitée de sorcière, finit par trouver l'hospitalité chez un paludier ; pour le remercier, elle lui remit une petile clé toute rouillée en lui disant d'aller, la nuit suivante, à la grotte des Korrigans de la falaise près de Trégaté, de frapper avec la clé le rocher qui est au fond, et qui s’ouvrirait aussitôt, laissant voir un trésor immense; mais elle lui recommanda d'en sortir avant l'aurore, et elle lui donna aussi un anneau qui devait le rendre invisible. Le paludier arriva à la grotte, la nuit suivante, et il entendit le bruit de l'or et de l'argent que l'on remuait. Il présenta sa clé au rocher, qui tourna sur lui-même, et il pénétra dans une salle immense où brillaient partout l'or et les pierreries. Une multitude de petits hommes noirs, aux pieds de boucs, à la tête cornue, s'agitait dans le palais, où le roi assis sur son trône, faisait l'inventaire de ses trésors: dans un énorme coffre étaient toutes les richesses des navires que les Korrigans avaient fait s’échouer à la côte depuis un an. Le paludier remplit son sac d’or et de diamants, et sortit en regrettant de ne pouvoir en emporter davantage. Il alla cacher son butin dans un menbhir qui s'ouvrit au contact de sa clé, puis il retourna à la grotte dont la porte lui livra encore passage. Il puisa de nouveau dans le grand coffre, mais quand il présenta sa clé au rocher, il ne tourna plus sur lui-même ; il faisait Jour, et comme son anneau avait perdu sa vertu, il cessa d’être invisible, et il fut aperçu par les Korrigans qui l’amenèrent à leur roi. Celui-ci ordonna de l’ensevelir dans l'or qu'il avait si fort convoité, et sa sentence allait être exécutée, lorsque parut la vieille mendiante, qui se changea en une belle princesse, devant laquelle s’inclinèrent les Korrigans. Elle dit au paludier qu'elle avait voulu l'éprouver, et que, pnnr avoir été trop cupide, les richesses qu'il avait emportées la première fois resteraient éternellement cachées dans le menhir. Mais elle lui fit présent d’un petit plat d'étain qui, trois fois par jour, se remplirait des mets quil souhaiterait ?.
Les nains des cavernes de la Basse-Bretagne ne sont pas, comme ceux
1. Henry Quilgars, in Rev. des Trad. pop., t. XIV, p. 615, 2. A. Blanlœil. Récits bretons, p. 165-181.
du pays de Guérande, des gardiens de trésors. La grotte des Korandons, à l’anse de Portzmoguer, en Plouha (Côtes-du-Nord) est hantée par des Korrigans ou Korandons ; ils ont pour jambes des pattes de chèvres dont les sabots sont en fer. Ils exécutent, la nuit, des danses bruyantes, le fracas des galets remués par les vagues est attribué au piétinement de leurs pieds de fer’. Des trous dans les falaises de Bilfot, près de Paimpol, sont habités par des familles de Korandons, et on retrouve ces nains sur plusieurs parties de la côte : entre l'embouchure du Trieux et Lannion, il y en a dans presque tous les trous, mais surtout dans ceux de Æarrek ar sentinel, le Rocher de la sentinelle, au Port-Blanc: audessous est un creux très profond appelé J'oul ar Garandonet, le trou des nains de la mer ; ils en sortaient la nuit pour danser au bord de l’eau, et l’on disait que parfois ils enlevaient des enfants".
D'autres personnages de petite taille habitaient les grottes marines du Finistère , mais leur souvenir est beaucoup plus effacé, et l’on n’a pu recueillir rien de précis sur leur gestes. L.-F. Sauvé qui, en 1882 et 1883, après la publication des légendes des houles de la Manche, fit une enquête sur les grottes du sud de la Bretagne, et en particulier sur celles de Morgate, pourtant assez belles pour être la résidence de personnages surnaturels, ne rencontra aucun fait traditionnel: une seule personne lui dit, et encore avec quelque hésitation, que les Corriquets, qui sont aussi des nains, y avaient autrefois demeuré.
Suivant un récit qui figure dans une relation de voyage écrite par deux poètes, et qui se ressent de l'influence romantique mise à la mode par Souvestre, les nains qui habitaient la grotte des Korrigans, dans l’anse de Dinant, auraient été des génies bienveillants, luttant pour protéger les hommes, avec d’affreux géants du voisinage, qui représentent en quelque sorte l'esprit du mal. Voici, avec de légères suppressions, le récit du 7ro-Breiz. Ces Korrigans formaient une peuplade de nains velus, et à la même époque d'énormes géants résidaient au Château de Dinant. Ceux-ci, méchants et féroces, faisaient de grands ravages sur la côte. Ils s'emparaient pour leur repas des bœufs et des moutons d’alentour, ils ravissaient les vaisseaux qui s'aventuraient près de leur repaire, les écrasaient entre le pouce et l'index, comme on casse une noisette, et ne faisaient qu'une bouchée des matelots. Les nains, au contraire, étaient aussi bons que leurs voisins élaient mauvais, et ils rendaient service aux hommes en toute occasion. Ils jouèrent plus d’un tour aux géants pour soustraire les paysans à leur férocité ; aussi les hôtes du château conçurent-ils contre eux une haine profonde.
1. Paul Sébillot. Légendes de la Mér, t. I, p. 249. 2. G. Le Calvez, in Rev. des Trad. pop., t. XII, p. 390-391.