LES ÊTRES SURNATURELS ET LES SORCIERS
Le folk-lore de la partie du rivage comprise entre la limite des plus hautes marées et celle des plus basses n'est pas très considérable, et il n'existe guère que dans les pays où la mer couvre et découvre tour à tour de vasles espaces. Les personnages dont les gestes ont pour théâtre le fil de l'eau, les sables, les herbiers ou les groupes rocheux que les flots cachent durant une période plus ou moins longue pour les laisser à découvert pendant quelques heures, sont moins nombreux que ceux qui fréquentent les falaises. Les fées des grottes qui y sont creusées, et dont le seuil est pourtant baigné par les eaux, accomplissent dans leurs demeures ou sur la terre ferme des actes variés ; mais on parle rarement de leur présence sur le sable ou dans le voisinage immédiat de la mer. Par contre, quelques-unés de celles qui ont leur résidence sous les flots, et qui appartiennent à un groupe différent, en sortent pour se montrer sur les plages, et surtout à une petite distance de la mer elle-même.
Les divers êtres surnaturels qui fréquentent les grèves y viennent parfois en plein jour ; mais on est plus exposé à les rencontrer vers le soir, au moment où le crépuscule donne aux choses des aspects mystérieux et fantastiques, et surtout lorsque les ténèbres enveloppent la terre ; au reste, suivant une croyance à peu près générale sur les côtes de la Manche, les fées sont d'ordinaire invisibles le jour, excepté pour les gens dont les yeux ont été frottés avec la pommade magique qu'elles possèdent et qui sert à leurs enchantements; mais, la nuit, tout le monde peut les voir !.
Bien que le sable à la fois doux et solide de certaines plages semble inviter à la danse, les dames de la mer, qui, comme les fées terrestres, aimaient ce passe-temps, formaient d'ordinaire leurs rondes sur le
{. Paul Sébillot. Contes de la Haute-Bretagne, t. I, p. 54, 68.
gazon des falaises ou des prairies plutôt que sur les grèves. Pourtant les sept fées de la houle de la Chanouette se plaisaient à danser au clair de la lune sur le sable moelleux d'une petite crique voisine de leur grotte.
À l'île d'Ouessant, les 7é0-fall où méchants esprits, appelés aussi Danserienn noz où danseurs de nuit, mènent leurs rondes sur le rivage, et y accomplissent les mêmes actes que sur les falaises (cf. p. 88). Les lutins du pays de Tréguier venaient, au crépuscule, prendre leurs ébats entre le bord de l'eau et la rive : un Jeune homme de Penvenan étant descendu à la grève, un peu avant le coucher du soleil, pour chercher ses vaches, vit une bande de Corandons qui S'y divertissaient en formant une ronde ; ils lui firent signe de venir avec eux, etil se mit à danser avec les petits hommes. Il y prenait grand plaisir, lorsqu'au bout de quelque temps, il se souvint qu’il était venu pour ramener son troupeau. Il regarda autour de lui, mais, ne reconnaissant pas l'endroit où il se trouvait, et ne voyant plus ses vaches, il se mit à pleurer. « Ne vous chagrinez pas, lui dirent les nains de la mer, vos vaches sont dans tel endroit, tout près d'ici ». Le garçon les y trouva en effet, mais il s'aperçut qu'en dansant avec les Corandons, il avait fait plusieurs lieues, sans s'en douter?.
À Guernesey les sorciers et les sorcières se réunissaient pour danser sur les sables de la Baie de Rocquaine, et ils chantaient une ronde dont le refrain étail : « Qué-hou-hou! Marie Lihou®?!»
Avant d’avoir éprouvé la malice des hommes, les Morganed de l'ile d'Ouessant et les Morganezed leurs femmes, qui avaient, ainsi qu'on l’a vu p.36, leur résidence sous les eaux, venaient, beaucoup plus fréquemment qu'aujourd'hui, jouer et folâtrer sur le sable fin el les goëmons du rivage; on les voyait surtout au clair de lune, et ils démêlaient leurs cheveux blonds avec des peignes d’or et d'ivoire. Le jour, ils faisaient sécher au soleil, sur de beaux linceuls blancs, des trésors de toutes sortes. On jouissait de leur vue tout le temps qu'on restait sans remuer les paupières, mais. comme le linge des fées marines de la Haute-Brelagne, ces richesses disparaissaient au premier battement. Cependant ils les laissaient voir quelquefois aux hommes. Un jour, deux jeunes filles de l’île, occupées à chercher des coquillages, virent une Morganès qui étalait ses trésors sur deux belles nappes blanches. Elles arrivèrent, en se glissant derrière les rochers, jusqu’auprès de la Morgane, sans être aperçues d'elle. Au lieu de se Jeter à l’eau