‹ Le folk-lore de FranceChapitre 99 sur 403 · LES PILLEURS DE MER · texte numérisé non relu

LES PILLEURS DE MER

tradition du pays de la Hague (Manche), on disait autrefois des messes à gravage (naufrage) dans plusieurs églises de la région”. Boucher de Perthes rapporte que dans le nord du Finistère, vers 1820, des gens faisaient célébrer une messe pour que l’année fût heureuse en naufrages, et qu’on les avait vus parcourir processionnellement le rivage en chantant les litanies pour obtenir la même faveur ?. Une légende des environs de Penmarc'h présente un curieux amalgame de superstitions antiques et d'observances chrétiennes. La grotte de Philopen fut habitée par une sorcière qui y vivait avec un bouc ; elle était censée par ses pratiques mystérieuses amener les tempêtes et altirer les navires en vue de la côte. Les vieillards prétendent que les pilleurs d'épaves se réunissaient dans sa grotte, et qu'après avoir récilé certaines formules, on y allumait un cierge de cire jaune qu'on laissait consumer à moilié et qu'on portait ensuite devant la statue de saint Guénolé pour se rendre favorable ce patron de la côte*.

Les pilleurs de mer ne se bornaient pas à former des vœux ; ils attiraient les navires à leur perte par des feux trompeurs, et cette criminelle pratique a été en usage non seulement au moyen âge, mais à des époques assez voisines de la nôtre. La côte bretonne, et surtout celle de l'extrémité du Finistère, avait plus mauvaise réputation que les autres. Un voyageur disait en 1636: l'isle de Sain ou de Sizun est à présent habitée de gens sauvages qui courent sus aux naufragans, vivans de leurs débris et allumans des feux en leur isle, en des lieux de péril pour faire faire naufrage aus passans le raz, ainsi que Nauplius feit jadis aux Grecs passans le Caphanée *. En Normandie et surtout en Basse-Bretagne, on suspendait une lumière entre les deux cornes d'une vache, puis la bête était entravée dans son allure par une longe nouée à une corde et à sa jambe, ce qui l'obligeait, lorsqu'on la promenait sur les falaises ou sur la dune, à baisser obliquement la tête à chaque pas. Sur les côtes de la Saintonge, et principalement à l'ile d'Oléron, celui qui faisait Llanguer l'âne, après avoir mis en-dessous de ses vêtements, pour s'assurer la chance, une ceinture de fougère mâle cueillie à la Saint-Jean, attachait au cou d'un baudet, dont les pieds étaient légèrement enfargés à l’aide d’une corde, une lanterne allumée, et l’animal, conduit sur le rivage, faisait osciller la lumière qui, de loin, semblait être à bord d’un vaisseau. Les matlelots qui, après le naufrage, arrivaient à terre, étaient pris, dépouillés, massacrés ou précipités dans

A. Jean Fleury. Dict. du palois de la Hague.

2. Boucher de Perthes. Chants armoricains, 1831, in-12, p. 83, n., une scène de pillage y est décrite avec des détails qui sont rapportés d'après nature.

Page 1