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CHAPITRE II

Les Contes.

^ ES contes, en Beauce, sont presque aussi nombreux que les épis de blé à l'époque des moissons. Les narrateurs sont féconds d'inventions et prolixes de détails ; ils se hasardent dans tous les mondes, ils embrassent tous les genres.

Il y a les contes moraux, les contes merveilleux, féeriques et fantastiques, les contes mystiques, les contes enfantins, les contes familiers, les contes facétieux, les contes grivois ; ces derniers sont quelquefois indécents, obscènes même. Dans ces récits, à variantes nombreuses, il est parlé des fées, bonnes et mauvaises ; des rois ou des reines qui épousent des bergères ou des bergers ;

des Ogres qui mangent les petits enfants ; des géants qui, d'une enjambée, traversent le plateau de la Beauce ; de Gargantua qui terrifie par sa force ou son appétit ; des nains aussi malins que petits ; des animaux parlants ; de Dieu ; de la Vierge ; des anges ; des saints ; des miracles ; des revenants ; des sorciers ; du diable ; etc.

L'origine de tous ces contes est-elle purement locale ? Non, certes. On y remarque fréquemment des versions, — altérées et adaptées au milieu — d'autres contes connus dans toutes les provinces de la France, peutêtre môme dans toutes les contrées de l'Europe. Nous ne chercherons pas à expliquer par quelles infiltrations ils ont pu arriver dans les plaines de la Beauce ou franchir les collines du Perche. Quelques-uns sont très anciens. Remontent-ils aux premiers habitants de nos contrées ? Emanent-ils du fonds commun de notre race ? Viennent-ils de l'Inde ? Autant de questions que nous nous avouons incapable de résoudre.

ET DU PERCHE 22j;

Il nous a été donné d'ouïr personnellement des centaines de contes, soit de notre bisaïeule maternelle (née en 1788, morte en 1878), soit d'un vieillard, surnommé Polka, mort en juillet T901, soit d'autres vieux paysans, à la verve intarissable, à la mémoire prodigieuse. Ces contes appartiennent à tous les cycles ; mais, à part quelques-uns, réellement imprégnés de couleur locale et pouvant passer pour les prototypes du genre, combien sont autochtones ? Très peu ; nous nous en sommes convaincu en parcourant la Revue des Traditions populaires, la collection des Littératures populaires de toutes les nations ^ etc.

Cette raison était suffisante pour éviter de nous étendre sur des récits de seconde main, mais elle n'était pas unique: nous nous sommes défié de notre mémoire pour la reconstitution, dans leur forme primitive, des récits dont nous n'avons qu'un souvenir plus ou moins précis ; en outre les limites de notre publication nous mettent

22é FOLK-LORE DE LA BEAUCE

dans rimpossibilité de rapporter tous ceuxmêmes que nous avons recueillis.

Avant de transcrire ici quelques-uns de ces contes, nous essayerons, dans une succincte analyse, de résumer les différents cycles qu'embrassent tous ces récits qui firent les délices de nos veillées rustiques.

Dans le cycle biblique ou antéhistorique, les contes sont moraux : Dieu punit et récompense ; Satan lutte contre le Créateur, mais il reste vaincu... Des faits, empruntés à l'Ancien et au Nouveau Testament, traversent l'époque païenne et se continuent, ajustés bout à bout par des soudures assez grossières, par d'autres faits tirés de l'élément chrétien... Dans l'histoire de la création du monde, l'homme, la femme, les animaux, les plantes, les choses parlent et agissent d'une façon toute fantaisiste ; ils sont souvent inspirés par Satan... Sous des noms différents, avec des péripéties diverses, on retrouve l'histoire de Joseph vendu par ses frères, son aventure scabreuse chez la femme

de Putiphar : Jésus et la Vierge apparaissent parfois dans l'épilogue... Ruth et Booz sont considérés comme étant d'anciens moissonneurs beaucerons, et les événements se déroulent, avec les phases de la véritable histoire, dans les pays avoisinants... Tout porte à croire que, greffées sur le vieux fonds, ces interventions sont d'introduction toute moderne.

Le cycle mythologique offre un grand nombre de contes variés et mélangés dans lesquels le merveilleux bat son plein. Les héros accomplissent des voyages au pays du soleil, vers des palais enchantés (palais de glace, palais de cristal) ; — le soleil est un Prince — ; des Reines d'une remarquable beauté, des Princesses aux cheveux d'or, des Magiciennes, aussi belles que méchantes, apparaissent sur des chars dorés traînés par des chevaux de feu.... Ces contes, très anciens aussi, renferment des versions de presque toutes les fables connues en Europe ; les épisodes varient dans chaque loca-

lité, dans la bouche du même narrateur, si bien que les variantes ont fini par devenir des contes nouveaux.

Un type de contes très répandus est celui dans lequel le héros (ou l'héroïne), de naissance obscure, de condition malheureuse, arrive, à travers des événements tragiques, des épreuves effroyables, grâce à un acte de dévouement ou à son amour filial, à une situation extraordinaire. Dans ces récits, qui se passent toujours au temps où les rois épousaient les bergères, l'élément merveilleux joue son rôle au dénouem<.iii.

Les contes féeriques nous semblent moins nombreux : les fées apparaissent bien de temps en temps, mais elles sont souvent remplacées par les sorciers, par le diable ou par le bon Dieu. Les traditions locales cependant ont conservé des souvenirs vivaces desfées, dans les Grottes-aux-Fées, les Pierresaux-Fées, etc.

Le cycle chrétien parait, en général, composé des légendes vulgarisées, dans lesquelles Dieu, la Vierge, les anges, les miracles, les pèlerinages, les revenants, les âmes en peine, forment, avec la superstition, un amalgame

étrange.

Mais les contes les plus communs (que Ton peut classer sous le titre : « Contes divers ») sont ceux dans lesquels nains, géants et ogres évoluent tour à tour. On y voit surtout Gargantua se livrant à ses exploits connus. La vaste capacité de son estomac lui permet, étant enfant, de manger sa nourrice ; devenu homme, d'engloutir, en un seul repas, un bœuf, un cochon, 'des moutons, des fournées entières de pain ; de boire une barrique de vin sans désemparer ; d'avaler par mégarde un navire de guerre, en se désaltérant dans la mer. Sa force herculéenne lui permet d'abattre des chênes en y appuyant une main seulement ; de lier et de porter un seul fagot

de bois qui suffit à chauffer une famille pendant sept ans; de jouer aux palets avec des monolithes énormes (Cf. II'^ partie^ chap. /c"*, § /// ; Culte des Pierres) ; enfin, par des enjambées gigantesques, de traverser la plaine, les montagnes, la mer ; de semer la terreur sur son passage.

Ces Contes divers comprennent encore les contes familiers, enfantins, facétieux, grivois; les animaux y parlent, les événements de la contrée y prennent place, des allusions transparentes y sont intercalées ; la vieille gaîté gauloise et le sel rabelaisien les assaisonnent. On y sent, plus que dans tous les autres genres, l'influence locale, l'esprit particulier de nos populations dont ils reflètent les qualités et les défauts, les vices et les vertus. Quant à savoir s'ils sont autochtones ou simplement le résultat de la reconstitution d'autres contes mutilés, les observateurs les plus sagaces et les plus consciencieux peuvent s'y tromper ; car, de même que l'influence des Mille et une Nuits se fait sentir dans nos contes merveilleux,les Contes de Perrault n'ont pas été sans inspirer nombre de Contes divers .

Voici quelques contes recueillis de la bouche même des paysans ; nous avons essayé, autant que possible, d'en reproduire, non seulement l'idée, mais les expressions locales dont ils sont émaillés, ainsi que la forme et la tournure particulières que leur donnent les narrateurs.

* * A la foire du Puiset.

Oh I il y a bien longtemps de cela : c'était en 1828, le jour de la Madeleine, au Puiset.

Le père Jacques et sa femme Catherine avaient quitté de grand matin leur village pour aller acheter une vache.

Ils en marchandèrent un grand nombre sans pouvoir se mettre d'accord sur le prix.

Le jour tirait à sa fin que leur choix n'était pas encore fixé. Catherine, ramenant pour la dixième fois son homme auprès d'une belle caille, au pis plantureux, lui dit :

— Jacques, il faut se décider pour celle-là.

Le marchand en veut dix-sept pistoles ; dislui en seize et j' l'aurons.

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r^'^rr/on^i r;por.<.îit aussitôt le maqui-

(;»r/|iK'-i jctr» une lor//e autour des cornes fie I.i -Mcho, ff, "^iiivi du maquicrnon et de ( :.\\\\cï\\u\ <,{: Hiri^en ver-î l'auberî^e voisine. f/,? rmir /t;>it arriv/:c. Pendant que le mar- ( ImtmI f.îi<î;îit «îcrvir troi<î ^^ww, Jacques tirant î;i l>/*tc, (liitJicrInc In poussant, ils pénétrèrent (l;iiîi 1.1 ((»iir (le riiuhcrgc. Une porte était (Mîvittr. (cdcviiit ftrc une étable ; tous trois V «niM'KMt. lùi tAtonnant, au milieu de l'obsnifltt*', |rtc()ncs rencontre de la main ce \\\\\\ \\\\\\> Otir un piquet ; il y attache la v:ulir. rt irjoinl. .ivoc ('«ithcrinv. le maqui-

gnon qui attend son argent. On paie, on trinque, le marchand retourne au marché, et Jacques et Catherine décident de souper avant de remmener la vache chez eux.

L'heure du départ arrivée, Jacques et Catherine vont chercher leur bête ; ils croisent dans la cour les garçons d'écurie, le patron, d'autres paysans ; ils pénètrent dans l'étable sans rien dire à personne. A peine sont-ils entrés qu'ils s'aperçoivent de leur méprise : une odeur de vin se dégage du sol ; leurs sabots s'emplissent. Jacques ferme bien vite la porte pour ne pas être vu ; il bat le briquet et constate, ainsi que Catherine, qu'ils se sont trompés ; ce qu'ils avaient pris pour une étable était le cellier ; le piquet que Jacques avait senti était la cannelle d'un tonneau rempli de vin. La vache en tirant l'avait arrachée et, altérée par cette journée de chaleur passée sur un champ de foire, avait bu à plein gosier. Elle était collée contre la muraille, soûle comme la bourrique à Robespierre.

Jacques et Catherine, à la vue du désastre, ne savaient plus que faire ; avisant une petite

fenêtre assez élevée, ils regardent : elle donne sur les champs. La décision est rapide ; se hissant sur le tonneau, ils passent par la petite fenêtre, se sauvent à travers la plaine et regagnent leur village sans avoir été vus.

Ici le narrateur s'arrête ; il attend une question qui d'ailleurs est toujours posée par quelque auditeur intéressé au dénouement :

— Et la vache, qu'est-elle devenue ?

— Elle est restée au Puiset ; elle attend que tu ailles lui baiser le...

Le Barbier beauceron (ï autrefois.

Les barbiers d'aujourd'hui suivent la mode ; ils savonnent la figure du client avec un blaireau et de la poudre de savon ; mais autrefois, du temps de nos grands-pères, ils n'y regardaient pas de si près. A preuve l'histoire arrivée à un voyageur de passage dans notre village, il y a une cinquantaine d'années.

Ayant besoin de se faire raser, il demande

à l'aubergiste la demeure du frater. On lui indique la maison située en face, chez le cordonnier.

Il entre, s'installe et, une serviette autour du cou, attend le bon plaisir du barbier.

Celui-ci, debout derrière la chaise à dossier élevé, tient, dans la main gauche le rasoir, dans la droite un gros morceau de savon blanc de Marseille avec lequel il frotte durement sur les joues du client.

De temps en temps, le frater cesse de frotter, se détourne, crache et repasse le savon sur la figure.

Intrigué par ce manège, le voyageur dit au frater :

— Pourquoi crachez-vous toujours ? étesvous malade ?

— Dieu merci ! non, mon bon monsieur ;

je me porte ben ; je crache sur le savon afin

de faire de la broue

Puis ajoutant :

— C'est que, voyez-vous, avec monsieur qui est étranger, je n'ose pas faire comme avec mes clients du dimanche.

— Ah ! comment faites-vous avec vos clients ?

— Je leur crache drait (directement) sur la figure .

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