CHAPITRE ï
Les Li'GEXDES.
loMME tous les pays, la Beauce et le Perche ont eu, à différentes époques, à souffrir de la peste, de la famine, de la lèpre et autres fléaux. Ils ont éprouvé l'horreur des guerres intestines et étrang(ires. Sur ces misères vint se greffer la frayeur provoquée par la croyance à l'existence d'imaginaires bêtes monstrueuses, aux fées malfaisantes, aux revenants, aux sorciers, au diable, etc.
Le souvenir des misères matérielles et
morales des populations de nos provinces nous a été conservé par les récits fantastiques des rapsodes, récits dans lesquels l'histoire et la légende se coudoient.
Nos traditions populaires ne furent donc pas constituées exclusivement à l'aide des événements survenus dans nos contrées ; les narrateurs firent de nombreuses incursions dans le monde imaginaire, dans le domaine du rêve : de là, une foule d'histoires fabuleuses ou mystiques, merveilleuses ou terribles.
Il nous est impossible de rapporter toutes ces légendes qui n'offrent pas toutes un réel intérêt. De plus en plus rares se font aujourd'hui les vieillards qui conservent le souve- . nir de ces récits d'autrefois. Les légendes qui sont relatées ici ont été recueillies un peu partout ; quelques-unes nous ont été narrées par de vieux amis ; d'autres ont pour auteurs des compatriotes, écrivains distingués autant que chercheurs consciencieux. C'est ainsi que d'anciens almanachs locaux nous ont fourni : de M. Coudray-Maunier, La Bête d'Orléans et Les amoureux de Péromnlle \ les
Chroniques et Légendes de M. Ad. Lecocq :
Lt Violoneux de Saint-'Brice^ Le Moine ressuscité. Le Sire de Montigny ....
Quelque3-unes de ces légendes sont très '^ longues ; ne pouvant les publier in extenso y \ en les résumant, nous en avons conservé fidèlement la forme et le sens.
* * La Bête d'Orléans.
Le veillon est commencé. A la clarté doutclise d'une chandelle résineuse, les femmes filent leur quenouille ou tricotent ; les hommes parlent de la pluie et du beau temps. Sous l'action de la douce chaleur de retable, un sentiment de bien-être et de tranquillité rend les esprits enclins à rappeler les malheurs d'antan et à susciter les émotions. Alors, un des anciens attaque le récit des exploits de La Bête d'Orléans.
En ce temps-là (i), Orléans était une ville presque abandonnée. Une bête féroce en ravageait les environs ; elle était de taille fabu-
(i) Au commencement du XIXe siècle.
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leuse ; son corps était recouvert d'énormes écailles, si épaisses, si dures que les balles des chasseurs ne pouvaient la traverser. Personne n'osait approcher de cette cité, car la bête monstrueuse, cachée dans les fourrés, poursuivait les voyageurs, les mettait en lambeaux et suçait leur sang jusqu'à la dernière goutte. Piétons, cavaliers et rouliers avaient tous vu — heureusement de très* loin ! — la fameuse Bcte qui avait dévoré des familles entières. Elle portait ses ravages à trente lieues de distance, entre le lever et le coucher du soleil.
Les noms des victimes étaient cités : un jour, c'était la mère X. de tel village qui, chargée de son fagot de bois, avait été emportée au fond de la forêt ; le lendemain, c'était le berger de maître Y. qui, ramenant son troupeau, avait été dévoré au fond d'un ravin ; une autre fois, c'était une fillette surprise non loin du village. Vaches, cochons, moutons, tout lui était bon.
Des battues étaient organisées ; mais sans résultat. Ou bien la Bête avait échappé aux recherches, ou bien quelque vantard l'avait
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tirée, presque à bout portant, sans pouvoir la blesser. Et les victimes se succédaient toujours.
Le conteur se livrait à tous les écarts de son imagination. Suspendus à ses lèvres, hommes, femmes et enfants palpitaient et s'apitoyaient sur les malheureuses victimes.
Les yeux étaient fixes, les bouches béantes, les mains inertes.
Impossible de dépeindre Tétat d'exaltation, de frayeur dans lequel se trouvaient conteur et auditeurs. Et si par l'huis disjoint, la bise soufflait un peu fort, nul doute que, les nerfs surexcités, les veilleurs croyaient entendre encore les mugissements de la Bête,
Chaque fois que l'histoire de la Bête revenait — non sur le tapis, mais sur la paille du veillon, — si l'on était en nombre impair, plus de treize et jamais moins de neuf, on terminait la soirée en chantant la Complainte sur la 'Béte. (Voir plus loin, chap, IV, Les ricilles Chansons, Les Coniplainles.)
Cette complainte reflète admirablement l'état d'esprit de nos aïeux, — mélange confus de superstition et de piété naïve, — qui
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se complaisaient dans ces récits où l'ho;
des détails le disputait à Tinvraisemb]
des faits.
t i ■ Enfin, comme tous ses congénères fabi
des autres provinces de la France : Sar I J des Ardennes, Bête du Gévaudan ou Me \ ^ des Alpes, la Bête d'Orléans s'évai
un beau matin. Les ravages cessant, la < 'Ji tudc revint, et Orléans et ses environ
prirent leur physionomie d'autrefois.
Les Amoureux de Péronville (i).
A la légende de la Bête d'Orléans se ratt celle des Amoureux de Péronville, Coi on le verra par l'épilogue, il est même semblable que celle-ci a engendré celle-
Un riche seigneur, le baron de Péron^ avait une fille d'une remarquable beauté belle, qui, en recevant le jour, avait p sa mure.
Un jeune homme, Edgard, dont le
( I ) Village de rarroiidisscnient de Chdtcai
avait été tué aux côtés de son suzerain, était attaché au service du baron ; il prenait soin de sa mère qui avait nourri Isabelle.
Malgré la barrière infranchissable que la naissance avait mise entre eux, les jeunes gens s'aimaient. Le seigneur l'apprit et son orgueil en fut froissé ; mais, ne pouvant croire encore qu'un serf osât lever les yeux sur sa noble héritière, il ne laissa rien paraître de son dépit.
A quelque temps de là, le sire de Péronville offrit aux châtelains des environs une battue dans sa foret et désira que sa fille y assistât. Au cours de la chasse, Edgard sauva Isabelle du boutoir d'un sanglier qui, blessé sérieusement, s'élançait sur elle. En récompense de sa bravoure et du grand service rendu, le jeune homme fut libre et affranchi de tout servage.
Edgard crut alors qu'il pouvait ouvrir son cœur au baron ; mais celui-ci ne répondit que par un refiis insolent à la demande du jeune homme. Edgard embrassa sa vieille mère et quitta le château.
Cependant, dans sa colère de ce qu'il con-
sidérait comme un affront, le sire de Péronville fit enfermer dans la chambre haute du donjon Isabelle qui avait essaye non de défendre, mais d'excuser le jeune homme.
Quelques jours après, le baron se calma et envoya chercher sa fille...
La chambre était vide : la jeune fille était partie, seule, à travers la foret, demandant vainement Hdgard à tous les échos. Epuisée, elle s'assit sur une roche, et, dans un suprême eflbrt, elle appela encore celui que son cœur aimait.
Le hasard — ce dieu si favorable aux amoureux — avait conduit les pas d'Edgard vers cet endroit solitaire de la forêt. Il accourt et reçoit Isabelle dans ses bras : leur bonheur est complet.
Mais un orage se prépare . Ils aperçoivent l'entrée d'une grotte et s'y réfugient. Une bête affreuse recouverte d'énormes écailles, s'élance de cet antre et s'empare de la jeune fille. Edgard veut la défendre : tous deux sont enlacés par le monstre qui, de ses griffes acérées, les déchire et les unit dans la mort.
L'orgueilleux baron, déjà malade, en ap-
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prenant la fuite d'Isabelle, tomba dans un accès de rage indescriptible. Il mourut, dit la chronique, dans Timpénitence finale. Son àme fut condamnée, par le diable, à revenir, deux fois par siècle, dans les environs de son château, sous la forme d'une bctc monstrueuse pour ravager les contrées avoisinantcs.
Le Scrpcnl monstrueux.
La légende suivante que relate M. de Pétigny, quoique née dans le Vendômois, n'en est pas moins beauceronne.
En face de Thoré, sur les bords du Loir, s'élèvent des masses de rochers percés, dans tous les sens, de cavernes qui ont été et sont encore habitées. Si l'on en croit la tradition, une de ces grottes fut jadis le repaire d'un serpent monstrueux, qui, rampant à travers la route (ancien chemin de Vendôme au Mans), taillée en corniche dans le roc, épiait les voyageurs et les dévorait au pas-
sage. Le monstre inspirait une terreur telle
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que personne n*osait plus approcher de ce lieu funeste.
Un héros se dévoua pour le salut de tous.
Monté sur un char dont les roues étaient armées de lames tranchantes, il lança ses chevaux au galop sur l'étroite saillie de la corniche, et passant sur le corps du serpent, il le coupa en trois énormes tronçons qui, roulant jusqu'au bord du précipice, s'engloutirent dans les eaux du Loir.
Cette légende fabuleuse, dit M. de Pétigny, porte tous les caractères de son origine celtique. En effet, les chars armés de lames tranchantes étaient en usage cheic les Gaulois, et l'histoire a conserv'é le souvenir des rois et des chefs de clans qui s'en servaient à la guerre. Le serpent était l'emblème mystique de Baal, dont le culte apporté par les Phéniciens, était en honneur dans toute la Gaule. De là, toutes ces légendes de serpents ou de dragons exterminés par les premiers apôtres du christianisme, et qui ne sont que l'image poétique de la destruction des idoles et des sanctuaires du culte druidique.
Le Violoneux de Saini-Brice.
Cctlc histoire extraordinaire se serait passée, suivant la chronique chartraine, dans la nuit du samedi 6 janvier 1725.
Dans la cave d'une maison du Pavé de Saint-Brice, faubourg de Chartres, se tenait l'un des plus beaux veillons du pays chartrain. Chaque soir, l'immense cave réunissait joyeuse et nombreuse compagnie ; mais, ce soir-là, au contingent habituel de l'assemblée vinrent se joindre huit jeunes gens et huit jeunes filles.
Ce samedi se trouvant être le jour de la Fête des Rois^ on décida de tirer la Jève. Les jeunes filles payèrent le gâteau et les garçons, le vin du crû. Le diapason de la joie s'élevant avec les refrains et les fumées du vin, on dansa des rondes. Enfin on émit cette idée qu'il serait plus amusant de danser au son du violon. Il fallait alors se procurer un ménétrier. L'heure étant avancée, c'était là chose assez difficile ; les jeunes gens partirent
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vers Chartres disant que, « fùl-ce le diable, Us sauraient bien trouver un ménétrier pour les faire danser ».
Après bien des péripéties, après avoir vainement essayé d'entrer en ville par la porte Saint-Michel, ils rencontrèrent, chemin faisant, un inconnu qui leur dit être violoneux de son métier. La bande joyeuse l'engagea à la suivre, ce qu'il fit avec un air de satisfaction.
Parmi les jeunes filles, trois étaient en deuil : l'une de sa mère, les deux autres de leur tante La première ne dansa point ; ses cousines eurent d'abord quelques scrupules ù se livrer à cette partie de réjouissances ; mais elles finirent par se laisser entraîner dans le tourbillon.
Rentrés au veillon, les jeunes gens offrirent à l'inconnu une part du gâteau en lui disant que c'était la pari à Dieu. A ce mot l'étranger eut un tressaillement visible, il refusa de manger et dit qu'il aimait mieux boire.
La danse commença alors et seule, nous l'avons dit, la jeune fille en deuil ne dansa point. Elle regardait attentivement le musi-
cien qui entraînait les danseurs comme dans un violent tourbillon. Sa figure étrange, sa musique infernale lui faisaient peur. Chaque fois qu'il frappait du pied pd\ir battre la mesure, il hochait la tête et ce mouvement soulevait légèrement son chapeau. La jeune fille crut alors apercevoir deux petites cornes au sommet de son front. Sans mot dire, elle sortit de la cave et courut au couvent des Capucins, situé dans le voisinage. Réveillant le père portier, elle lui raconta les détails de la soirée et ce qu'elle venait d'apercevoir. Le père gardien des capucins fut appelé ; après avoir interrogé la jeune fille, il se munit d*urt rituel et, accompagné du portier qui prit un orseau, ils partirent vers le veillon. La cave, à ce moment, offrait un aspect fantastique, le musicien jouait et frappait du pied avec acharnement. Les danseurs sautaient jusqu'au plafond de la cave, au milieu d'une poussière inouîe,àla faiblelueur dequelqueschandelles.
Arrivé à la dernière marche, le père capucin commença les prières de l'exorcisme, fit de nombreux signes de croix et jeta de l'eau bénite. Ausfiitôt une lumière bleuâtre d'un
vif éclat, accompagnée d'une épaisse fiimée acre et sulfureuse, brilla dans la cave et un cri aigu et terrifiant se fit entendre.
Lorsque la fiamée se fut dissipée, les danseurs apparurent haletants, comme hébétés de voir à l'entrée de la cave les deux moines et quelques personnes voisines qui se trouvaient là. Mais le siège du violoneux -était vide et personne ne put s'expliquer sa dispa rition soudaine, l'escalier de la cave étant occupé par les curieux venus à la suite des des moines. Une rumeur circula aussitôt : le diable avait pris l'aspect d'un violoneux et cela à la suite du défi des jeunes gens t!!
Cette histoire satanique fut bientôt connue dans la ville de Chartres et dans toute la contrée beauceronne. On se la raconta en amplifiant les détails ; on la mit en chansons et en complaintes.
Cette légende, vieille de deux siècles, est arrivée jusqu'à nous, grâce à ces poésies populaires que les mères chantent à leurs enfants pour leur inculquer le respect dii à la mémoire des morts et l'aversion de la danse.
Le Sire de Montigny.
Cette légende dunoise a un fonds de véracité indiscutable ; mais elle semble beaucoup plus ancienne que les précédentes et ne doit qu'à la superstition et au fanatisme une partie des détails dont elle a été de siècle en siècle agrémentée.
Après avoir baigné à Châteaudun le pied de la célèbre tour de Thibaut*le-Tricheur, le Loir va deux lieues plus loin passer à Mon^ tigny*le-Gannelon. Là, sur le sommet du coteau, se dresse fièrement un superbe château qui reflète dans les eaux limpides de la rivière un mélange d'art de la Renaissance et d'architecture moderne. Sur l'emplacement de la demeure, aujourd'hui entourée de parterres fleuris et que le touriste admire en passant, existait, il y a dix siècles, un château-fort redouté des paysans.
C'est qu'en effet les seigneurs du moyen âge étaient d'humeur querelleuse et se fai-
saient la guerre sous les prétextes les plus futils. Or, serfs et vilains demeuraient à toute heure à la merci de leur seigneur et maître.
A tout propos, et pour des causes par eux ignorées, ils étaient appelés à prendre les armes.
La légende du Sire de Montigny trouve son origine dans une de ces guerres particulières.
En l'an 1000, le domaine de Montigny et ses dépendances appartenaient à l'abbé Vanelon ou Ganelotiy déjà possesseur du fief de Saint- Avit-lés-Châteaudun et trésorier de Saint- Martin, de Tours. La seigneurie de Montigny était vassale du fameux Thibaut-le-Tricheur, comte de Tours, de Chartres et de Blois.
Quarante ans plus tard, cette vassalité contraignait Ganelon à joindre ses guerriers à ceux de son suzerain, alors Thibaut III, petit lils de Thibaut-le-Tricheur. Mais ne pouvant prendre part aux combats, Ganelon confia la conduite de son armée à son neveu qui fut le Sire de Montigny. Cette guerre eut lieu au sujet du comté de Tours que le roi de France, Henri I*^»", confisqua à son profit parce que l'orgueilleux Thibaut refusait Thom-
mage à son suzerain. Henri ^^ investit Geoffroy Martel, comte de Toulouse. Thibaut vaincu fut fait prisonnier avec cinq cents de ses plus braves chevaliers. Le sire de Montigny resta détenu pendant un an seulement, grâce à son oncle Ganelon qui paya pour lui une forte rançon.
Bon, juste, affectueux, le sire de Montigny vivait heureux dans son manoir en compagnie de son épouse et de son fils lorsque, quelques années plus tard, il fut obligé de reprendre les armes. Il s'agissait cette fois de porter secours à son voisin et ami le s.eijpaeur de Fréteval attaqué à Timproviste par le même Geoffroy Martel. L'alarme fut donnée et l'armée prête au départ. Après avoir donné aux hommes d'armes l'ordre de faire bonne garde autour du château et sur sa famille, le siire de Montigny s'arracha avec regrets aux embrassements de son jeune fils et de son épouse, sur le point d'être mère de nouveau. Le châtelain partait avec Tarrièrepensée de se venger de son ennemi et de le ramener prisonnier à son tour. Il ne devait pas en être ainsi.
Geoftroy Martel faisait le siège de Fréteval. Le sire de Montigny, après une légère attaque faite à l'ennemi, crut habile d'aller ravager la Touraine ; si bien que trois mois s'écoulèrent en marches et en contre-marches. L'hiver approchait. Le sire de Montigny revint vers Fréteval lorsque Geoffroy Martel s'en emparait. Un traité fut conclu ; la dame de Montigny l'apprit à l'heure où lui survenait une étrange aventure.
C'était le soir ; la brune étendait son léger voile sur la vallée. La journée, comme les précédentes, s'était passée calme et oisive, mais remplie d'ennui, au fond du manoir féodal. Le ménestrel, blond et beau jeiine homme, avait, sans y parvenir toujours, essayé de distraire la châtelaine par ses récits, ses chansons et sa musique. Celle-ci eut l'idée de sortir de l'enceinte du château afin de respirer l'air frais des bords du Loir Sa nourrice, la vieille Alix, et le ménestrel marchaient à ses côtés. A distance respectueuse, deux hommes d'armes et un écuyer veillaient sur sa sécurité.
Le groupe arrivait au bord de l'eau,
lorsqu'au détour d'un sentier, à l'ombre d'un buisson, apparut une femme couverte de haillons, suivie de ses huit enfants presque nus. La pauvresse se prosterna aux genoux de la châtelaine, lui demandant quelque aumône qui pût l'aider à nourrir ses enfants, ajoutant que le père était parti à la guerre à la suite du sire de Montigny. La châtelaine d'un air dédaigneux et hautain, loin de s'apitoyer sur le sort de cette malheureuse mère, lui dit durement : a Retirez-vous de ma présence ; une chienne n'a pas plus de petits qu'elle n'en peut nourrir ! » Blessée et humiliée, la mendiante lui répliqua : « Gardez pour vous vos mépris, car, en punition de votre conduite, vous aurez dans une prochaine couche autant d'enfants qu'une truie porte de petits. »
Ces paroles qui firent rire aux éclats le jeune ménestrel impressionnèrent la dame.
Elle fit chasser par ses gardes la mendiante, ajoutant que si ce n'était par pitié pour ses enfants, elle l'aurait fait jeter dans le Loir.
Huit jours après cette rencontre, la châtelaine donnait le jour à neuf petites filles char-
mantes et d'une ressemblance inouïe. Inutile de dépeindre l'efFroi que causa à la dame la pensée d'élever cette nombreuse famille.
Aussi, sans plus tarder, elle ordonna de conserver une seule enfant et de noyer les huit autres, ainsi que la sorcière et sa progéniture. Alix fut chargée de la lugubre tâche de jeter les enfants dans le Loir. Feignant d'obéir aux ordres de sa maîtresse, la bonne vieille partit avec la pensée de déposer les petits êtres innocents dans des métairies du voisinage et l'espoir qu'un jour tout s'arrangerait.
A peine était-elle hors de l'enceinte du château que trois cavaliers la rencontrèrent : c'était le sire de Montigny, accompagné de deux écuyers. Laissant à quelques jours de marche toute son armée, il venait, au plus vite, embrasser son épouse et son fils chéris. En reconnaissant Alix, il s'arrêta. L'embarras d'Alix, sa frayeur compréhensible l'intriguèrent. Il mit pied à terre et apprit bientôt la rencontre de la mendiante, révénement survenu dans la journée même et la décision inhumaine de la mère dénaturée.
Le sire de Montigny réfléchit quelques instants et donna ses instructions à la vieille Alix. Il la fit conduire avec les huit petites filles dans un de ses châteaux éloignés. Trois jours après la nourrice revint disant à sa maîtresse qu'elle s'était foulée le pied. L'enfant fut élevée sous le nom de Béatrix. Le sire de Montigny ne laissa rien paraître de sa colère auprès de sa femme, mais resta vis-à-vis d'elle froid et taciturne.
Deux années s'écoulèrent ainsi lorsqu'un jour le sire de Montigny découvrit, dans un tiroir secret, des poésies galantes à l'adresse de la châtelaine et une mèche de cheveux blonds. Son malheur était certain ; sa décision fut rapide.
Dix jours après, toute sa famille et celle de sa femme étaient réunies au château. Le sire de Montigny les rassembla dans la grande salle des réceptions et leur lut à haute voix la correspondance amoureuse de la châtelaine. Puis*, d'un signe, il fit ouvrir la porte d*une salle voisine et les neuf petites filles entrèrent, conduites par Alix. Leur ressemblance était si parfaite qu'il fut impossible.
même à la mère, de reconnaître Béatrix au milieu de ses sœurs.
Le seigneur courroucé dit alors que l'auteur des poésies avait été précipité de la plus haute tour du château dans le Loir, mais que sa vengeance n'était qu'à demi satisfaite. Ses parents essayèrent vainement de faire fléchir la rigueur de son courroux. Dès le lendemain, à l'aube, la dame de Montigny était, malgré ses supplications, enfermée en présence de son époux dans un tonneau cerclé de fer, jetée du haiit des murs du château dans le Loir. Il avait ordonné de mettre dans sa main, en guise de consolation la mèche de cheveux blonds du ménestrel.
Entraînée par le courant, la futaille glissa sur les ondes, surveillée du regard par deux ccuyers et quatre ser\'iteurs à cheval qui la suivirent ainsi jusqu'à la Loire. Sur le tonneau à demi submergé, les populations riveraines pouvaient lire cette inscription très apparente : « Laisse^ passer la Justice du Sire de Montigny. »
Ballotté par les vagues, le tonneau brisé échoua à l'embouchure de la Loire. Des pê-
cheurs trouvèrent le cadavre et l'inhumèrent sur la grève.
Telle est la légende du Sire de Montigny qui, quelques années plus tard, se fit moine après avoir fait prendre le voile aux neuf sœurs. La vieille Alix devint folle et le fils du sire de Montigny hérita des domaines de son
père.
Variante.
La légende du Sire de Montigny ne se raconte pas aujourd'hui partout de la même façon.
D'après Vallerange, le fond varie peu, mais, vers la fin, la version diffère davantage.
Vers le soir, étant arrivée entre Saint- Qaude et Saint-Jean, villages de Loir-et-Cher situés en amont de Vendôme, la malheureuse dame se mit à crier merci. L'homme d'armes eut pitié de ses plaintes ; il attira le tonneau contre la rive et en fit sortir la pauvre dame qui était dans un état lamentable. On lui apporta un manteau pour la couvrir. Quand elle Teut sur elle, elle s'écria : ul Ah ! froid
200 FOLK-LOfI DE LA BEACCE
mantelf » Ct farcnt ses dernières paroles.
C'est depuis cet événement qoe les vîlkges de Saint-Claude ct de Saint-Jcin portent le surnom de FroidmanteL
fl existe, dans l'église de Saint-Jean-Froidmantel une pierre lumulaire où sont gravés ces mots :
C\ OrSÏ FFXN* N'OBLE HOME JeHAN DE MOX- TÏON'Y, EN' SOV VIVAXT SEIGNEUR DE VlLLE- FUKRR (V'iLLEPROVER), QUI TRÉPASSA LE I4 Ï)K MAY 1545.
Pcut-ctre ce seigneur, s'il n'était celui de la légende, était-il l'un de ses descendants ?
D'après une autre version : Arrivée près de Saint-Jean, la dame demanda où elle était.
I/homme qui la suivait le lui ayant dit, elle s'écria : Ah ! froid mantel l après quoi, le tonneau s'enfonça dans l'eau.
Le Moine ressuscité.
Parmi les légendes qui eurent cours au pays dunois, nous raconterons celle du Moine ressuscité.
Le père Victor appartenait à l'ordre des Récollets, près Châteaudun. Atteint d'une affection nerveuse, il mourut à la suite d'une forte crise, après une dizaine de jours de maladie (1786). Le médecin du roi, médecin ordinaire du couvent qui le soignait, fut fort surpris en venant voir son malade, d'apprendre ce dénouement rapide. Malgré la rigidité cadavérique du corps, il eut un instant de doute. Il fit venir quinze musiciens du régiment de dragons en garnison à Châteaudun, qui, auprès du cercueil exposé dans l'église, exécutèrent successivement leurs airs les plus entraînants pendant que le docteur frottait les tempes et la figure du défunt avec des eaux spiritueuses. A la fin du quatrième morceau, les muscles du visage semblent se distendre ; puis les paupières clignotent et les lèvres paraissent remuer imperceptiblement.
Le corps est emporté à l'infirmerie.
D'habiles violonistes succèdent aux dragons musiciens ; des danseurs sont appelés ; gavottes, valses, menuets se succèdent ; le moine enfin ouvre un peu les yeux et bégaye des paroles inintelligibles. Danseurs et mu-
siciens redoublent d'ardeur ; leurs efforts sont enfin couronnés de succès ; le Père Victor se dresse sur son séant, sourit et parle distinctement. Deux jours après, il était complètement guéri.
Cette cure merveilleuse authentique est relatée pai \ts Affiches Chariraines dit mars 1786 ; elle ne prend place dans les légendes que grâce aux amplifications qu'on lui fit subir par la suite.
La Camuse,
Nogent-le-Rotrou, comme toute ville un peu ancienne, a ses légendes dont les origines diverses se rattachent à ses annales. Conservées pieusement dans les familles, elles arrivent jusqu'à nous agrémentées quelquefois mais toujours rapportées dans toute leur horreur. Telle l'histoire de La Camuse qui, jeune et belle châtelaine, fut mise au couvent afin que la totalité de son patrimoine pût revenir à son frère.
Séduite par un jeune seigneur, elle eut un enfant. La supérieure et les nonnes du couvent offraient le spectacle de la
plus cynique débauche; malgré cela, elles furent impitoyables pour la malheureuse.
Son enfant fut tué et enterré dans le jardin, et elle-même, devenue folle, eut le nez coupé et fut murée dans un cachot.
Délivrée par son père, elle s'enfuit, poursuivie vainement par la foule jusqu'à Nogent. Arrivée au rond-point des promenades, elle se jeta à genoux et se mit à gratter la terre avec ses ongles, croyant découvrir son enfant. Lorsqu'on voulut s'emparer d'elle, elle disparut comme une ombre.
Chaque soir, elle revint agrandir le trou commencé et jamais on ne put approcher d'elle. Si elle voyait des enfants, elle courait après eux, croyant reconnaître le sien. Le peuple crédule crut que les sœurs avaient mis à mort la jeune fille et que son âme seule, prenant une forme visible, revenait chaque soir fouiller la terre. L'apparition ayant le nez coupé, les Nogentais l'appelaient La Camuse, Beaucoup d'entre eux, surtout les enfants, sont convaincus qu'ils ont vu, par les soirs brumeux, errer, vers le rond-point, le fantôme de La Camuse,
La Belle Bourbonnaise oii la Dame de Margon.
Selon un usage antique, — car il date de plus de six siècles — chaque année, le i6 juillet, jour de la fête patronale, Margon (i) offre un spectacle presque unique en France, spectacle aussi réjouissant que burlesque, annoncé la veille avec fracas par Tunique cloche de la vieille église. Un mannequin en paille est recouvert de papier colorié représentant une femme. Rien n'y manque : masque, coiffure, gants et chaussures. Cette femme reste toute la journée exposée aux regards des curieux qui se gaudissent alentour. Au coucher du soleil a lieu le supplice. Comme le célèbre mardi-gras, elle est brûlée au milieu des acclamations générales.
Cette cérémonie burlesque, qui attire à Margon toute la population nogentaise. a
(i) Village situé à deux kilomètres de Nogentle-Rotrou.
pour but de célébrer l'anniversaire de la mort de la très haute et très puissante dame de Margon. D'après la légende, elle fut condamnée à être brûlée vive pour avoir commis par amour, un faux, dans le but de punir un jeune seigneur qui l'avait délaissée.
A la vérité, ladite dame ne subit pas ce cruel supplice. En proie à de cuisants remords et sentant sa fin prochaine, elle avoua sa ruse perfide et expira peu après. Par ordre du seigneur de Nogent, le cadavre de Marguerite de Radrai, châtelaihe de Margon, vulgairement appelée La Belle Bourbonnaise^ fut livré aux flammes. La sentence portait en outre que, pour rappeler ce crime à la postérité, les vassaux de Marguerite, habitants du lieu, brûleraient sur les hauteurs de Margon, le i6 juillet de chaque année — fétedeN.-D. du Mont-Carmel — un mannequin en paille superbement vêtu.
Telle est la légende de la Bourbonnaise de Margon,
Quand on parle dans la contrée d'une fille qu'un jeune homme volage a cessé d'aimer, on dit qu'^ZZ^ a sûrement entendu sonner à Margon.
La légende de Jean Loup à Verrières.
(Extrait du Bulletin paroissial de Verrières(Orne) .
Vers l'année 1 557, il y avait au village que Ton a nommé depuis a La Croix » une chaumière habitée par un homme de mine peu rassurante et terriblement redouté de ses voisins. On l'appelait Jean Loup. Il ne travaillait jamais, et, sans qu'on lui connût aucun bien que sa cabane, il ne manquait de rien et ne demandait rien à personne. Il est vrai que beaucoup d'objets disparaissaient souvent dans le quartier ; sans chercher à éclaircir leurs soupçons, les paysans d'alentour qui le craignaient fort, le regardaient plutôt comme un sorcier dangereux qu'il fallait ménager.
Un jour cependant qu'il avait été surpris en flagrant délit, Jean Loup fut saisi pour être conduit dans la cour du château de Verrières, afin d'y être fustigé devant le public. Le long du chemin, Jean Loup faisait de terribles menaces à ceux qui le traînaient et, à la faveur d'un violent orage, il se dégagea
sans peine des mains de ceux qui ne le retenaient qu'en tremblant. Il gagna rapidement la campagne sans que personne n'osât même le poursuivre. Depuis ce temps-là, on ne le revit plus jamais dans le pays.
C'est ici que la légende commence à se grossir, à travers les récits populaires, de circonstances fantastiques. Peu de temps après la disparition de Jean Loup, ses anciens voisins s'aperçurent avec terreur qu'à la tombée de la nuit, un loup de taille énorme venait presqujs chaque soir rôder autour de sa cabane devenue déserte. Il étrangla net, un jour, un pauvre père de famille chargé d'enfants. A cette nouvelle, tous les gens du pays furent convaincus que l'animal mystérieux n'était autre que Jean Loup, lui-même, qui revenait visiter son ancienne demeure et se venger de ceux qui avaient voulu le faire châtier. Le seigneur de Verrières fit vainement organiser des battues pour prendre ce loup qui, chaque jour, enlevait des volailles, des brebis, s'attaquait aux enfants, jetant partout l'épouvante.
En désespoir de cause, le curé de Verrières
ordonna une neuvaine publique qui devait se terminer le jour de saint Marc. Ce jour^là 25 avril 1558, le ciel était couvert de gros nuages, l'air très lourd et chargé d'électricité.
Alors que la procession, revenant par la croix de Saint-Louis, allait rentrer à l'église, au moment où les fidèles en prières passaient derrière l'ancienne demeure de Jean Loup, tout à coup on vit surgir le terrible loup qui se jeta au milieu du pieux cortège.
A l'instant, un éclair aveuglant déchire le ciel, la foudre tombe avec fracas, renversant une partie de l'assistance. A ce coup, ces gens se crurent frappés par la vengeance dont les avait menacés Jean Loup, le jour de la tempête de la Beuvrière, qui ressemblait si bien à celle-ci. Mais, quand le premier moment de stupeur fut passé, ils virent qu'ils étaient sains et saufs, tandis que le curé, très ému, considérait à ses pieds le cadavre du loup qui venait d'être foudroyé.
La procession se remit en marche au chant de l'action de grâces,
A l'endroit même où le loup avait été tué et qui était également celui où il avait étran->
glé le malheureux père de famille, les habitants de Verrières élevèrent une croix qui fut appelée la croix Saint-Marc à cause du jour mémorable qu'elle rappelait.
Telle est la légende de la croix Saint-Marc, recueillie autrefois près des anciens de Verrières, par un de nos historiens percherons dont nous avons pu compléter le récit en quelques points.
Le fond, la date, les personnages sont historiques, mais il est bien évident qu'ils n'ont pu arriver jusqu'à nous, à plusieurs siècles de distance, sans que l'imagination populaire, surexcitée sans doute à l'origine par quelques faits surprenants, n'y ait ajouté des détails dramatiques et merveilleux.
* * La Vierge Noire,
Nous devons à M. Alphonse Karr (i) la légende suivante sur la Vierge Noire de la cathédrale de Chartres.
(i) Musée des Familles, — Décembre 1834.
p. 89, t. II.
Il y a plusieurs sicclcs, il y avait à Chartres une veuve jeune et encore très belle, qui, repoussant toutes les offres d'un second engagement, avait consacré le reste de ses belles années à un fils sur lequel elle avait rejeté toute l'affection qu'elle avait portée à son mari....
Entre autres faveurs, cet enfant avait été doué de la voix la plus pure et la plus angélique que Ton eût jamais entendue.
Arriva le mois d'août, et Tévôque de Chartres, lui-même, vint prier la veuve de permettre que son fils chantât le jour de la plus grande fête delà Vierge... Le jour de l'Assomption, la mère qui, en mettant son mari dans la tombe, avait enseveli avec lui tout désir de plaire, retrouva sa coquetterie de jeune femme pour parer son enfant.
En effet, après que la procession, aux sons religieux dont l'orgue remplissait la nef, se fut arrêtée devant l'autel de Marie, les enfants de chœur cessèrent un moment de jeter des fleurs, et du milieu d'une foule de jeunes garçons de son âge, le petit Jean s'ayança vêtu d'une tunique blanche, ses longs
cheveux blonds ruisselants sur ses épaules et retenus sur son front par une bandelette bleue. Il baisa respectueusement le pavé, puis leva vers la Vierge ses beaux yeux brillant d'attendrissement.
Alors dans toute l'église, on n'entendit respirer personne, tout le monde était oppressé, et Jean, d'une voix pure, expressive, et telle qu'on se figure celle des anges, chanta :
Regina cœli, Ixtare, alléluia :
Quia quem 7neruisti portare, alléluia.
Sa mère pleurait de bonheur. Quand arriva la fin de l'hymme Gaude et lœiare, o Virgo Maria, les enfants de chœur jetèrent sur lui des roses effeuillées qui restaient dans leurs corbeilles et il se trouva couvert d'un nuage parfumé. Mais, quand le nuage fat dissipé, il n'y avait plus rien sous les fleurs, et Jean avait disparu. Quelque effort qu'on fît, il fut impossible de le retrouver. Sa mère et ses amis coururent toute la ville ; les magistrats le firent chercher partout, mais tant de soins restèrent infructueux. La pauvre veuve alors
refusa de voir personne ; elle passait des journées entières à prier sur la dalle où elle avait vu son fils pour la dernière fois, et les nuits à pleurer et à songer. . .
Mais les malheurs viennent fondre sur les malheureux, avec la même constance que les sources descendent dans les fleuves. La veuve perdit tous ses biens, et, par là même, tous ses amis. Il ne lui restait plus rien que le portrait de son mari et celui de son petit Jean, mais elle serait morte cent fois avant de consentir à les vendre.
Elle n'avait pas mangé depuis deux jours Elle se traîna péniblement à l'église, s'agenouilla sur la dalle et se mit à prier la Vierge de la faire mourir là et de la réunir à son fils...
C'était le jour de l'Assomption, l'anniversaire du jour où elle avait perdu son fils ; elle remercia la Vierge en songeant qu'elle allait mourir ce jour-là, puis elle se mit dans un coin et se couvrit la tête de son voile de veuve...
La procession se fit comme de coutume, puis s'arrêta devant la chapelle de la Vierge.
Alors l'orgue remplit Téglise d'une céleste harmonie, l'encens et les fleurs couvrirent les dalles de l'église.
Il y eut un moment de silence pendant lequel on n'entendit plus rien que les sanglots de la pauvre veuve.
Tous les yeux se tournèrent vers elle, et on la vit mourante, pâle et déguenillée, elle qu'on avait vue si belle et si heureuse un an auparavant. Tout à coup, au milieu du silence, s'éleva^ pure et suave comme la voix des anges, une voix qui chanta : Regina cœli. . .
La mère tomba à la renverse et toute l'assistance se mit à genoux en pleurant, car l'ange qui chantait, c'était le petit Jean sur la même dalle, vêtu de sa tunique blanche, ses longs cheveux blonds encore ruisselants sur ses épaules, et retenus sur son front par une bandelette bleue.
La mère rampa sur les genoux jusqu'à lui, et le saisissant avec force, semblait craindre qu'on vînt encore le lui arracher.
Des enfants de chœur couvrirent la mère et l'enfant d'une pluie de roses...
Le petit Jean raconta son événement comme un songe qui avait laissé peu de traces dans son souvenir. Il se rappelait vaguement qu'une femme, plus belle encore que sa mère quoique son visage fût noir, l'avait nourri d'un miel délicieux, et qu'il avait mêlé sa voix à des concerts plus harmonieux que ceux de la terre.
On fouilla la dalle sur laquelle avait reparu Tenfant de chœur, et l'on trouva la statue de la Vierge Noire.
La légende de r Ane qui vielle.
Bruxelles a son Mannekepîsse. Chartres a son Ane qui vielle^ dont la renommée n'est pas moins grande. Ce vestige singulier, grossièrement sculpté, est placé à l'angle sud de la porte occidentale de la cathédrale. Cet âne debout §ur ses pattes de derrière et pinçant de la harpe (nos pères disaient une vielle), et Ja truie quifde. placée à sa gauche, ne sont pas de simples caricatures. C'est apparemment une étude satirique qui renferme une leçon. Ils semblent dire : N'en remon-
trons pas à de plus habiles que nous, comme un âne qui voudrait pincer de la lyre, ou une truie qui manœuvrerait la quenouille.
Aucune coutume ne se rattache à l'âne qui vielle, mais il a sa petite légende à laquelle, d'après Vallerange, ont donné naissance et le vent impétueux qui souffle toujours en cet endroit, et certaine querelle qui divisa autrefois le Chapitre de Chartres au sujet du port du camail à l'office par les moines.
L'un de ces derniers fit des chansons satiriques sur ce sujet ; il les signa : VAne qui vielle. D'où la légende :
c( Voyageant ensemble, le Vent et la Discorde passèrent un jour par Chartres et s'arrêtèrent à VAne qui vielle. Voulant visiter la cathédrale, la Discorde pria le Vent de l'attendre à cet endroit ; mais depuis qu'elle est entrée dans l'église, elle n'a plus reparu.
C'est pour cela que la Discorde est toujours dans le Chapitre et le Vent toujours à VAne qui vielle à l'attendre. »
Le Vent attend toujours là, c'est vrai ; mais à rencontre de la vieille chronique,espérons
2l6 FOLK-LORE DE LA BEAUCE
que la Discorde s'est enfuie subrepticement par une porte de derrière.
Plusieurs dictons sont communément cités en Beauce pour désigner un endroit où il fait un grand vent ou un froid excessif :
Il fait du vent comme à V^ne qui vielle.
Il y fait froid comme à VAne qui vielle.
Il ne fait pas bon aller mettre sa chemise à VAne
[qui vielle.
Les Fées de Launay.
Les légendes relatives aux fées sont rares dans la Beauce et dans le Perche. Cependant les croyances et les superstitions sur la féerie tenaient une grande place chez nos aïeux ; nous Tavons constaté au Chapitre des Mégalithes. Ignorants et crédules, tout ce qui dépassait la mesure de leur intellect était le résultat d'un pouvoir surnaturel. C'est ainsi qu'ils attribuèrent aux fées le dépôt, sur notre sol, d'un grand nombe de ces pierres gigantesques.
La cathédrale de Chartres, suivant la lé-
gende, aurait été également construite par les fées.
Certains souterrains, certaines fontaines, ne seraient autres que les anciennes demeures des fées.
Une très ancienne légende rapporte que sous les vignes de Launay, près Chartres, un conduit servait de refuge aux fées. Empressons-nous de dire que ledit conduit n'est autre qu'un aqueduc en béton que les Romains construisirent pour amener les eaux de la fontaine de Houdouenne au faubourg La Grappe. Cet aqueduc est appelé par les paysans le Crot-aux-Fées ; d'après eux, les tées l'auraient construit pour s'y loger.
« Ces nymphes, dit Savard^ dans sa Parthénie, prophétisaient sur toutes rencontres dans la ville de Chartres, et espouvantoient le peuple... Si bien que le Prévost commanda que Ton les persécutast jusques à la mort dans leurs domiciles qui estoient entaiîlés sous les vignes de l'Aulnay. »
Au fond de cet endroit marécageux, appelé le Trou d' Houdouenne, se trouve, d'après une tradition populaire, une énorme pierre qui
2l8 FOLK-LORE DE LA BEAUCE .
ferme l'orifice du gouffre. Si cette pierre était enlevée, il jaillirait une source tellement abondante qu'elle inonderait la contrée. De là, ce dicton bien connu en pays chartrain :
Quand le trou d'Houdouenne pétera, Chartres périra.
La légende du Pont de l'Isle.
Dans la vallée du Loir, à Montboissier, prés Bonneval (E-et-L.), se trouve une magnifique fontaine hantée par un revenant.
Abritée des vents froids par le pont de l'Isle, cette fontaine est surtout fréquentée par les laveuses de Montboissier. C'est de la bouche de ces braves femmes que M. Salmon recueillit la légende suivante sur la pauvre Madeleine dont l'âme erre chaque nuit sur les eaux de la. fontaine du Pont de l'Isle.
Autrefois... (il y a bien longtemps de cela) le village de Montboissier se nommait Le Houssay : à cette époque, le château était si grand que ce qu'il en reste aujourd'hui n'en était que les ailes. Pour son scrs'ice, le
baron avait à sa cour des fils de grande maison ; ils y faisaient leurs premières armes, devenaient chevaliers et passaient au service du roi. Il leur était expressément défendu de fréquenter les villageois et surtout les villageoises.
Or, parmi eux, il y en avait un bien gentil, mais bien espiègle aussi. Quand, le soir, le baron avait congédié ses pages, celui-ci se glissait sous les bosquets du parc et venait là rejoindre une jolie petite fillette qui toujours y était la première.
En l'attendant, elle cueillait des fleurs blanches et s'en tressait une couronne ; quand il tardait à venir, elle consultait les fleurs et un baiser ne tardait pas à lui rendre la paix du cœur. Longtemps ils furent bien heureux ; mais enfin arriva ce qui n'arrive que trop souvent en pareil cas.
Un soir, elle se trouvait seule au rendezvous et paraissait bien chagrine : elle avait une couronne de pervenches ; dans sa main étaient des pâquerettes qu'elle mutilait d'un mouvement fiévreux.
Ce soir-là, elle en consulta beaucoup, car
le lendemain la friche en était toute jonchée, et, malheureusement, la fatalité voulut que toutes finissent par dire : il ne m'aime plus. A chaque instant elle prêtait Toreille, mais elle n'entendait que le vent qui sifflait dans les feuillages. Elle articulait son nom d'une voix voilée; l'écho seul lui répondait.
La lune entra dans un nuage ; minuit sonna à l'horloge du château !
Elle compta les douze coups, puis, s'agenouillant sur la berge, elle dit : Je demande pardon à Dieu et à ma mère 1 à lui.,, je pardonne !
Puis elle ferma les yeux, fit le signe de la croix et se laissa glisser dans la rivière !
C'est depuis lors que, d'après les laveuses, on voit, la nuit, errer en ces lieux enchanteurs le fantôme de Madeleine (c'était son nom). Elle marche sur l'eau comme Notre- Seigneur... Elle court sur les roseaux sans que les roseaux fléchissent... Elle a une robe et un voile de gaze blanche... Au temps de l'avent, elle prie et se lamente... Au printemps, elle est occupée toutes les nuits à
cueillir des fleurs... Elle les effeuille... C'est aux pâquerettes qu'elle en veut le plus ; elle les plume en disant : il m'aime, il ne m'aime pasl.,. Quand ça finit mal, elle pleure!...
Quand ça finit bien, elle prend sa volée en riant aux éclats !,..