II
Le Loup gobeur et le Renard rusé.
Il y avait une fois un loup qui, un soir, sortant des bois, vint se promener autour du village à la recherche de quelque bon coup à faire. Il rencontra un renard qui mangeait le reste d'une poule.
— Partage avec moi, lui dit i c loup, ou je vais te dévorer, car j'ai grand'faim.
— Je ne le peux, répondit le renard, puisque je n'ai plus que ce bout d'aile qui ne paraîtrait guère sous ta grosse dent. Mais, si tu veux, je vais t'indiquer un bon moyen pour en avoir autant que tu voudras.
— Je veux bien, dit le loup, dis-moi ce qu'il faut faire.
— Eh bien ! C'est demain jour de marché à Chartres ; il passera sur la route beaucoup de marchands de volailles. Tu te coucheras,
tout ton long, en travers de la route, et tu feras le mort. Les marchands diront : voilà un beau loup, jetons-le dans notre voiture, nous vendrons sa peau. Ils te mettront dans le fond de leur charretée de volailles et, quand ils ne feront plus attention à toi, tu en jetteras beaucoup par terre, puis tu sauteras et nous nous régalerons. C'est comme ça que je fais toutes les semaines.
— Ton idée est bonne, camarade, dès demain matin je la mettrai à exécution.
Le loup partit en remerciant le renard ; la nuit lui parut longue, car il pensait au régal qu'il ferait le lendemain matin.
Dès la pointe du jour, le loup était dans le fossé de la route de Chartres ; il entendi au loin le roulement d'une voiture ; il regarda et reconnut une voiture de poulailler ; aussitôt il se coucha en travers de la route et fît le mort .
Quand les marchands furent arrivés auprès de lui, ils l'aperçurent. L'un dit :
— Voilà un vilain loup, passons notre voiture dessus, s*il n'est pas mort, ça Tachèvera.
Sitôt dit, sitôt fait, et cela avant que le pauvre loup, qui ne voyait pas le cheval s'arrêter, ait eu le temps de se sauver. Il se releva tout meurtri, pouvant à peine se traîner, mais courant quand même vers le bois, sa demeure.
— Ah ! se disait-il, c'est un vilain tour que le renard m'a joué, il me le paiera.
Et il se mit à sa recherche avec la ferme intention de lui casser les reins. Il le retrouva bientôt qui mangeait du poisson.
— Tu es un faux frère, renard ; car tu savais bien ce qui m'arriverait : ils m'ont passé leur voiture sur le corps.
— C'est que tu n'as pas su t'y prendre, dit le renard en avalant le dernier morceau.
— Ah ! je n'ai pas su m'y prendre, traître ; eh bien ! si tu ne me donnes pas ton poisson, tu vas voir comment je m'y prends pour manger un renard.
— Mon cher ami, dit le rusé renard, ce serait avec grand plaisir que je partagerais avec toi, mais c'est fini. Voyons, nous avons toujours été bons amis, ce n'est pas ma faute si ces imbéciles de marchands ne t'ont pas mis sur leur voiture. Ah ! j'y pense, ils se
sont souvenus de mon dernier vol et se sont dit : Si nous avons été roulés par un renard, nous ne le serons pas par un loup.
— C'est possible, dit le loup.
— Mais si tu veux, — le poisson vaut la volaille, — je vais t'indiquer le moyen de prendre du poisson tant que tu voudras et tu n'auras pas à craindre les roues de la voiture.
— Que faut-il faire ? dit le loup ; mais gare à toi si tu te moques encore de moi, je ne me moquerai pas de ta carcasse.
— Sois tranquille, compère ; Viens me prendre ce soir ici et nous irons ensemble à la pèche .
— Oh ! dit le loup, je souffre trop pour courir jusqu'à mon logis, j'aime mieux rester avec toi en attendant la nuit.
— A ta guise, camarade ; nous allons nous reposer, car cette nuit nous ne dormirons guère.
Et ils se couchèrent côte à côte. Le renard bien repu, dormit d'un sommeil paisible ; mais le loup, souffrant de ses meurtrissures et delà faim, ne put fermer l'œil.
La nuit arriva ; les deux compères se diri-
240 FOLK-LpRE DE LA BEAUCE
gèrent vers un étang situé à peu de distance.
— Voici, dit le renard ; toi qui as de bonnes griffes, tu vas faire un trou dans la glace ; le trou fait, tu y mettras ta queue ; tu resteras tranquille jusqu'au petit jour. Alors seulement tu tireras, plus ce sera lourd, plus il y aura de poisson.
Dès que le renard vit le loup installé, assis au bord du trou, il lui dit :
— Ami, il est inutile que je reste oisif; je crois qu'il y a moyen de prendre une poule cette nuit, à la ferme voisine ; avec ton poisson, nous aurons un déjeuner de fête.
— Va, dit le loup confiant.
Le renard prit, en efîet, une poule qu'il mangea en riant de la naïveté du loup.
Le petit jour arrivant, le loup se mit en devoir de retirer son poisson de l'eau ; il tira d'abord doucement ; sentant de la résistance, il se dit : j'ai fait bonne pêche. Il tira plus fort, rien ne venait ; sa queue était gelée et enfermée dans la glace. Il tira tant et si bien qu'il l'écourta au ras du derrière.
Tout triste, souffrant beaucoup, le loup, très en colère, se mit à la recherche du renard,
avec la bonne intention cette lois de lui faire son affaire.
Dès qu'il le vit, il s'écria :
— Ah î gredin, tu peux me léguer ton gardemanger, car je t'étrangle sur l'heure.
— Où est ton poisson ? dit le renard d'un air naïf.
— Tu veux dire ma queue, vaurien ; car tu savais bien qu'un gros poisson me la mangerait.
Et le loup montra son trognon de queue au renard qui s'écria :
— Mais non, mon ami, je vois ce que c'est ; tu as été trop gourmand, tu as attendu trop longtemps, et ta queue est restée dans la glace. Mais viens, je connais un moyen de te la remettre. Tu vois que ce n'est pas ma faute, mais la tienne.
La queue fut retirée ; puis le renard conduisit le malheureux loup chez un de ses amis qui était maréchal afin de lui faire souder sa queue.
Ils étaient dans la forge une dizaine de maréchaux. Le patron, aidé de ses compagnons, mit le derrière du loup au 'feu pen-
dant qu'un apprenti soufflait de toutes ses forces. Le loup hurlait, mais il préférait souârir et avoir sa queac Emuile, on le mit
sur l'enclume et tout le monde de frapper dessus à tour de bras. Le rusé renard, qui était resté à la porte, criait de temps en temps : Soudez la queue, maréchal î
Enfin la queue soudée, le loup fut lâché ; il sortit pensant trouver le renard à la porte et le croquer sur le coup ; mais il l'aperçut, au loin, courant vers le bois. Le loup courut après lui ; il allait l'atteindre lorsque le renard, avisant un chêne, y monta aussitôt. Il était temps, le loup arrivait au pied de l'arbre.
Il regarda en l'air et vit le renard se moquer de lui. Il ne savait comment faire pour l'attraper; soudain il lui vint une idée. Il plaça sa patte dans sa gueule et hurla de toutes ses forces. Aussitôt, de tous les côtés des loups sortirent des bois voisins, qui vinrent au secours de leur ami. Celui-ci les met au courant de la traîtrise du renard. Ils délibèrent et conviennent de se mettre tous les uns sur les autres jusqu'à ce qu'ils atteignent le renard.
— Qui va se poser en dessous ? dit Tun d'eux.
— Moi, dit le loup à la queue soudée.
Qui fut dit. fut fait, et les voilà qui
grimpent les uns sur les autres.
Le renard commençait à trembler. Il grimpa jusqu'au haut de l'arbre ; mais les loups s'empilaient toujours Tun sur l'autre. Il n'en fallait plus qu'un pour l'atteindre, et il était déjà à moitié route. Le renard était dans des transes mortelles ; mais ce n'était pas son habitude de rester longtemps embarrassé ; il avait plus d'un tour dans son sac. Il se met tout à coup à crier :
Soudez la queue, maréchal, soudez la queue !
Le malheureux loup, placé en-dessous, crut que son supplice allait recommencer ; il fit un mouvement pour se sauver et toute la colonne de loups de dégringoler les uns sur les autres. Ceux du bas reçurent le choc de ceux du haut et ceux du haut se firent plus ou moins de mal en tombant.
Alors ils entrent tous dans une grande colère contre celui qui les avait fait venir pour
une telle dégringolade ; ils se jettent sur lui, le dévorent en un instant et chacun retourne à sa demeure.
Le renard riait de bon cœur pendant tout ce temps et pensait que le proverbe n'est pas vrai qui dit que les loups ne se mangent pas entre eux. Il pensait peut-être aussi :
quiî ne faut jamais jouer avec plus fin que soi, parce quon perd toujours la partie.
* * Une Ame en peine ou les Bornes déplacées.
Il y avait une fois (dans la Beauce pouilleuse) un homme qui s'appelait Lucas, mais qu'on nommait toujours Lucas-le-déborneur.
Il vint à mourir et, dès la nuit suivante, il se fit un grand bruit dans le grenier. La veuve et ses enfants furent remplis de frayeur, mais ne dirent rien à personne.
Le bruit se renouvela chaque nuit pendant plus d'un mois. N'y tenant plus, la veuve s'en fut trouver le curé de la paroisse à qui elle raconta la chose. — C'est une âme en peine, ma brave femme, lui dit le curé, c'est
sans doute l'âme de votre mari ; lorsque le bruit recommencera, mettez-vous en prières et attendez.
La nuit suivante, pendant que les enfants dormaient dans la chambre voisine, la veuve se mit en prières ; aussitôt elle aperçut son mari qui lui montra la porte et sortit. Elle le suivit jusque dans les ousches du village, dans un champ qui leur appartenait. Se plaçant d'abord sur la borne, il sauta ensuite de quatre ras (rayons) dans son champ. Il la conduisit ainsi dans tous leurs champs et fit le même saut à l'intérieur de sa terre.
La veuve avait compris. Dès le lendemain, aidée de ses enfants, elle alla remettre à la place qu'elles devaient occuper les bornes que Lucas avait déplacées.
Depuis lors, le bruit cessa (i).
(i) Il existe dans le Puy-de-Dôme un conte presque identique. Cf. P. Sébillot : Littérature orale de V Auvergne. (^Paris. Maisonneuve.)
24b FOLK-LORE DE LA BEAUCE
Un Revenant pour rire.
,f I II y a eu des revenants, c'est sûr. Le p
''. ' Martin, la mûre Toinon, le meunier Zid
I et bien d'autres en ont vu î mais celui-là é
\ un revenant pour rire.
I ". Presque chaque soir dans le bois de P
f • nay (le nom varie), un bruit de chaînes
[ faisait entendre. Un fantôme, deux i
1 j .; grand comme un homme, sortait sur le cl
\ ' min et se promenait en gambadant et
, i poussant des grognements épouvantabl
Les vieillards disaient que c'était un reven et personne, la nuit venue, n'osait s'aven ''i ' rer vers le bois, pourtant peu loin du villa
Tous ceux qui avaient des jardinets aup J du bois voyaient chaque jour diminuer le
planches de choux, d'oignons ou de pomn de terre. On accusait bien le revenant d'é l'auteur de ces vols; mais on n'osait pas fa le guet.
Un dimanche soir, au cabaret, il fut qu lion du revenant du bois. Le maréchal-f
rant qui, depuis l'aube, avait vidé force bouteillesj paria avec ses voisins de table qu'il irait bien jusqu'au bois et se leva. Le cabaretier et quelques amis essayèrent de le retenir.
— Je suis brave, dit-il en titubant, je veux qu'il me rende mon cent de choux et mes deux boisseaux de pommes de terre ou je lui casse la figure.
Le maréchal, en passant chez lui (c'était son chemin), s'arma d'une barre de fer et partit vers le bois. Plusieurs personnes le suivirent à distance. La nuit était noire.
N'osant s'approcher, de peur du revenant, les personnes restèrent à moitié chemin.
Tout à coup, elles entendirent des grognements et le bruit de chaînes, et dans l'ombre elles aperçurent la forme blanche du fantôme. Presque aussitôt, elles entendirent des coups sourds et des cris plaintifs ; elles crurent que c'était le maréchal : plusieurs détalèrent vers Prunay.
Mais bientôt, on perçut distinctement les pas de deux hommes et ces paroles :
— Ah I chenapan I voleur ! Je te tiens !
Et le maréchal rentra au café, suivi d'un homme habillé d'un drap et tenant un bâton dont il se servait pour rallonger la taille du •fantôme.
C'était le bedeau !
UOrigine des Puces,
Jésus-Christ, un jour, traversait la Beauce avec saint Pierre. C'était au mois d'août ; il faisait une grande chaleur . Jésus marchait vite et saint Pierre, portant les provisions dans un bissac, avait beaucoup de peine à le suivre.
Maître, dit saint Pierre, le soleil est brûlant, le bissac est lourd et nous marchons depuis plusieurs heures sans nous être arrêtés ; reposons-nous quelques instants, je vous prie.
— Allons ! un peu de courage, reprit Jésus ; nous devons avant la chute du jour atteindre la Loire. Regarde autour de nous ; vois tousces moissonneurs ; ils sont là à peiner depuis la pointe du jour et ils ne se reposent pas ; ils sont plus à plaindre que nous.
Saint Pierre ne répondit rien ; il continua sa route derrière son maître.
Les champs se succédaient le long du chemin, les moissonneurs coupaient partout le blé ; Jésus marchait toujours, saint Pierre suivait péniblement. Ils longeaient le mur d'un grand parc, et l'ombre des arbres invitait au repos. Saint Pierre dit à Jésus :
— Arrêtons-nous ici quelques instants, Maître, l'endroit est frais ; voyez cette femme étendue, elle se repose, faisons comme elle.
Et saint Pierre montrait du doigt une femme richement drapée, mollement étendue sur l'herbe, la tête appuyée sur un coussin, à quelques pas d'eux, derrière la grille du parc.
Jésus eut pitié de saint Pierre. Ils se reposèrent. Alors, à voix basse, il dit à son disciple : — Regarde cette femme, elle n'a pas travaillé, ne sait que faire et s'ennuie; je vais lui donner une occupation.
Et en partant, Jésus tira de sa poche une poignée de puces qu'il lança sur la femme en disant :
— Femme, l'oisiveté est la mère de tous les
vices; désormais tu pourras occuper tes loisirs. C'est depuis ce jour-là que les femmes ont des puces, (i)
Les Deux Bossus.
Il y avait une fois un pauvre berger, maigre, chétif, petit, et bossu par-dessus le marché : il s'appelait Casimir.
Dans le même village était un autre bossu, petit aussi, mais gros, gras et surtout riche : il était tailleur et s'appelait Isidore.
Casimir était bon, gai, et entendait bien la plaisanterie ; le premier à parler ou à rire de sa bosse, bien que très ennuyé de l'avoir, il était aimé de tout le monde.
Isidore, au contraire, arrogant parce qu'il se savait riche, n'avait point d'amis. Dès qu'il voyait rire autour de lui, il croyait qu'on se moquait de sa bosse. Il méprisait tout le monde, et surtout Casimir.
(i) Avec quelques variantes, ce conte existe en Auvergne et en Bretagne. (Cf Sébillot : Littérature orale de l'Auvergne, Paris, Maisonneuve.)
ET DU Perche 251
Casimir, un soir, revenant de souper à la ferme, regagnait sa cabane, ses chiens et ses moutons parqués au milieu de la plaine ; il suivait, seul, le grand chemin de Saint-Mathurin, lorsqu'en passant près du petit bois de la Folie, il lui sembla entendre des voix de femmes chanter des rondes. Casimir vivait, jour et nuit, la moitié de Tannée dans la plaine ; il la connaissait dans tous ses détails : champs et bois. Il savait bien qu'au milieu du bois de la Folie se trouvait une grosse pierre, très ancienne, appelée Pierreaux-Fées ; mais il n'y avait jamais vu de fées. Les rondes continuaient ; Casimir, intrigué, s'avança doucement dans le petit sentier qui conduisait vers la pierre
Il faisait un beau clair de lune ; avançant toujours dans l'ombre, Casimir aperçut enfin des fées qui dansaient en rond et chantaient, en se tenant les mains. Tout habillées de blanc, elles étaient belles à ravir ; le pauvre Casimir ébloui les contemplait à son aise, à peine à dix pas d'elles . Voulant encore s'approcher plus près, il heurta du pied une branche sèche ; au bruit, toutes se détour-
nèrent de son côté. Il fut aussitôt entouré par les fées qui, toujours dansant, toujours chantant, remmenèrent auprès de la pierre.
Casimir n'était pas rassuré, bien qu'elles n'eussent pas Tair méchantes. Ses craintes redoublèrent lorsque la plus belle des fées (c'était la reine) lui dit :
— Comment oses-tu, petit homme, venir dans nos domaines et troubler nos réjouissances ? Sais-tu que nous punissons tous ceux que la curiosité amène parmi nous ? '
La belle fée s'arrêta de parler, car toutes se mirent à crier :
— Il faut le punir I II faut le punir I Casimir aurait bien voulu être loin de là,
auprès de sa cabane. Heureusement, la belle fée reprit :
— Je te connais, tu es Casimir le bon berger ; je te vois, le soir, rêver auprès de tes moutons ; je sais que, malgré ta pauvreté, tu aimes à faire le bien. C'est pour cela que, non seulement ta curiosité ne sera pas punie, mais tes bonnes actions seront récompensées.
Les autres fées regardaient maintenant Casimir avec bonté et répétaient* :
— C'est le bon Casimir ! c'est le bon Casimir !
La belle fée continua :
— Dis-moi ce que tu désires ; veux-tu être riche ? j'ai là, sous cette pierre beaucoup d'or et beaucoup d'argent. Veux-tu être débarrassé de ta bosse ? Choisis.
Casimir hésita un moment. Etre riche, c'était bien tentant ; mais n'avoir plus cette bosse, devenir semblable à tous les autres hommes, c'était encore plus séduisant, il dit :
— Gardez votre or et votre argent ; soulagez-moi de ce fardeau que je porte depuis ma naissance et je vous bénirai.
Aussitôt toutes les fées l'entourèrent, lui frottèrent le dos avec un onguent merveilleux, puis disparurent sans qu'il pût se rendre compte par où elles avaient passé.
Casimir porta la main à son dos : plus de bosse I Heureux et léger, il regagna sa cabane, mais ne put dormir de la nuit.
Le lendemain, tout le pays fut étonné de voir Casimir sans sa bosse. On l'interroo^ea ; il répondit que les fées du bois de la Folie la lui avaient enlevée.
Isidore, avant midi, connaissait la nouvelle ; il en fut d'abord jaloux ; puis il pensa que les fées pourraient le soulager de la sienne. Mais auparavant, il voulut être certain que Casimir était droit. Il partit à travers la plaine, afin d'y rencontrer le berger. Il le vit, en effet, droit, alerte auprès de ses moutons. Pour la première fois de sa vie, il alla lui parler.
— J'ai appris avec plaisir l'heureux événement qui vous est arrivé, et comme ancien confrère, je viens vous en féliciter.
— Je vous en remercie, monsieur Isidore, répondit Casimir, je suis bien heureux, Je vous assure.
— Moi aussi, je voudrais bien être débarrassé de ma bosse, est-ce bien vrai que ce sont les fées de la Folie qui vous ont enlevé la vôtre ?
— Oui, monsieur Isidore ; mais je ne vous engage pas à aller les déranger ; je crains qu'elles ne vous rendent pas le même service qu'à moi .
— Et pourquoi, monsieur le berger! répliqua Isidore qui supposa aussitôt que
Casimir désirait le voir conserver sa bosse.
— Je ne sais pas, monsieur Isidore ; c'est une simple idée du pauvre berger ; à votre place je n'irais pas.
Le soir même, Isidore était caché auprès de la Pierre-aux-féeSy avant le lever de la lune.
Il était là, inquiet de ce que lui avait dit Casimir, impatient de ne voir rien venir, quand tout à coup, sans qu'il pût voir d'où elles sortaient, les fées apparurent, Elles se tenaient les mains et allaient commencer leurs rondes et leurs chants quand elles aperçurent Isidore, tapi dans son coin.
Alors la belle fée qui avait parlé à Casimir dit à Isidore :
— ' Comment oses-tu, petit homme, venir dans nos domaines et troubler nos réjouissances ? Sais-tu que nous punissons tous ceux que la curiosité amène parmi nous ?
— Il faut le punir î II faut le punir ! crièrent les autres féçs.
Isidore tremblait de tous ses membres ; il se hasarda à répondre :
^^ Madame la fée, vous avez soulagé Casimir de sa bosse, débarrassez-moi de la
mienne, je vous apporterai beaucoup d'argent, car je suis riche.
— Casimir est bon, charitable, reprit la belle fée, il méritait une récompense ; tandis que toi, tu es méchant et arrogant ; nous n'avons pas besoin de ton argent ; tu vas être puni.
— Il faut lui ajouter la bosse de Casimir, dit une des fées.
— Oui, oui, oui ! répétèrent les autres fées. Isidore se sentit bousculé, frotté, et ne vit
plus rien autour de lui. Mais il sentit comme un fardeau sur son dos : il y porta la main ; elle ne put atteindre le sommet de sa bosse.
Depuis ce jour Isidore n'ose plus sortir de chez lui tellement il est honteux de lui-même, jaloux de Casimir et furieux contre tout le monde. Il doit porter maintenant la bosse du berger et la sienne, (i)
(i) Il existe en Bretagne plusieurs contes sur les bossus. Dans ces versions, ce sont des nains qui remplacent les Jées. Les bossus sont punis de la même manière : l'un pour avoir préféré l'argent, l'autre pour n'avoir pas su ajouter un couplet bien