‹ Le folk-lore de la Beauce et du PercheChapitre 3 sur 31 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

L'FXOLE.

§ 1. — Aller et Refour.

jEPUis Tapplication de la loi sur Tinstniction obligatoire , la fréquentation scolaire est assez rcgu- ? lière,pendant huit à neuf mois de Tannée. L'époque des grands travaux, seule, a une répercussion sensible sur l'effectif des classes rurales, qu'elle réduit de moitié environ . Le Beauceron et le Percheron tiennent à ce que leurs enfants soient « plus instruits qu'eux », et c'est par nécessité qu'ils les retirent hâtivement de l'école pour utiliser leurs services à la fenaison, à la moisson, ou à la récolte des pommes.

Certains hameaux sont distants de trois ou

40 FOLK-LQKE DE LA B«AUCE

quatre kilomètres de Téçole. Le* enfants qui y habitent arrivent généralement avant ceux du bourg. Garçons et filles cheminent ensemble, et la petite caravane ne manque pas d'un certain pittoresque. Chaussés de forts sabots, Thiver, ils emportent dans de petits paniers ou dans des sacs de toile bleue leurs livres et leurs provisions pour le repas du midi (i). Dès le printemps, les chaussures vont souvent prendre la place des provisions ou les rejoindre ; et, nu-pieds-nu-patte^y la bande joyeuse flâne ou court, s'amuse, cherche des nids et s'attarde le long de la route .

Jusqu'en 1850, avant que ces contrée» ne fussent dotées de leur admirable réseau vicinal, les pauvres écoliers marchaient péniblement dans des chemins défoncés, rocailleux et boueux. Vêtus légèrement, môme pendant l'hiver, pieds^nus dans des sabots que la terre glaiseuse arrachait à chaque pas, ils accom-

(i) Jusqu'au milieu du dernier siècle , chaque enfant emportait, en outre, sa bûche ou son cotret destinés au chauffage de la classe pour la journée.

plissaient la moitié du parcours sur le bord des champs riverains.

Les enfants sont observateurs ; matin rf;' soir,ils ont une notion assez exacte de Theure, par la hauteur du soleil à l'horizon, par les allées et venues des bergers, des charretiers, par le passage des corbeaux ; s'ils arrivent en retard en classe ou chez eux, c'est que c< la partie » était plus amusante et a duré plu»

longtemps que de coutume .

§ n. — Garçons :

/ff/AT, Coutumes, Forniulettes , Conventions.

N'UTTi.K de décrire ici les jeux suivants, connus dans toute la France : barres , billes, toupies, saut-de-mouton, colin-maillard, furet, marelle, enfile-aiguille, etc.; ils sont les mêmes partout, à quelques variantes prôsdans les détails et dans les termes emplovés.

/('// lie la Got.

Parmi les jeux les plus goûtés des Percherons, celui de la Got (i) était le plus répandu M. P . VaUerange nous en donne la description bien détaillée dans ses Curiosités percheronnes et beauceronnes , Ce jeu, assez dangereux, offrait un grand attrait aux écoliers et

(i) Ce jeu est connu dans d'autres contrées , mais sous des noms différents.

FOI.K-LORE DE LA BEAUCE ET DU PERCm: 45

môme aux jeunesgens du siècle dernier. Voici en quoi il consiste :

Les joueurs se munissent d'une boule et de chacun un bâton. On tire au sort pour savoir quel sera le frimeux ou les trimeux, et quels seront les gotteux. Il y a ordinairement un trimeux sur quatre ou cinq joueurs. Pour un plus grand nombre, il y a plusieurs trimeux et, par conséquent, aussi plusieurs gots.

Lorsque le sort a décidé à quel parti appartiendrait chaque joueur, on creuse dans un lieu bien uni un trou peu profond de 20 à 25 centimètres de diamètre. Ce trou se nomme \a grand' ni ère, A i mètre de distance, on creuse, tout autour, autant d'autres petits trous qu'il y a de gotteux et dans lesquels chacun de ceux-ci place le bout de son bâton. Une fois le jeu commencé, il ne faut pas sortir son bâton du trou dont un trimeux s'emparerait, ce qui obligerait celui qui en était possesseur à trimer à son tour. Les petits trous se nomment kio ou quio (i).

(i) Sans doute un diminutif de /v/j7, /¥/to/, p'tiot, p'quio. De là, quio ou kio. De sorte que, dit

44 lOLK-LORE DE LA BEAUCE

Chacun étant à son poste, gottcux et trimeux, on place la got sur le bord de la grand*mère,et, d'un vigoureux coup de bâton, l'un des gotteux l'envoie aussi loin que possible ; le trimeux va la chercher et la ramène à coups de bâton près du jeu, et, toujours à coups de bâton , essaye de la faire pénétrer dans la grand'mère, ce que les gotteux doivent éviter avec soin en la repoussant également à coups de bâton. C'est alors que le jeu devient très animé, car avant de donner à la got son coup de bâton pour la renvoyer au loin, le gotteux doit veiller à ce que le trimeux ne se saisisse pas de son kio, car il devrait prendre la place de ce dernier et trimer à son tour.

Lorsque le trimeux, ou Tun des trimeux, parvient à faire pénétrer la got (ou Tune d'elles, s'il y en a plusieurs) dans la grand' mère, il se fait alors un grand brouhaha et un grand mouvement ; chacun s'écrie : owr/t, ourli, ourli, à plusieurs reprises et s'empresse

M. Viiilerange , on pourrait donner à eu jeu le nom de : Jeu de la grand'mère et ses petits ou p'quios.

de changer de kio. Si dans ce grand mouvement le trimeux ou les trimeux parviennent à se saisir d'un kio pendant qu'il n'est pas occupé, celui qui n'a pas réussi à s'en procurer un prend la place du trimeux, et le trimeux devient gotteux.

Si la got envoyée trop loin n'est pas retrouvée par le trimeux, ce dernier demande aux gotteux de venir la chercher ; chaque gotteux doit alors dire : Jepotirris (je neutralise) mon kio pour aller chercher manigot( i ).

Les gotteux doivent alors être très circonspects, car cette perte de la got est quelquefois feinte et n'est annoncée par le trimeux que pour éloigner les gotteux de leurs kios, parce que dès qu'elle est retrouvée et que le trimeux a pu la toucher de son bâton, il a droit de concourir comme les autres à se saisir d'un kio, de sorte que celui qui arrive le dernier au jeu prend la place du trimeux. Mais si c'est un gotteux qui la découvre le premier,

^^i) Manigot ou ma nigot, c'est-à-dire ma chère got ; c'est comme un petit nom d'amitié qu on lui donne.

il lui applique un vigoureux coup de bâton pour la renvoyer plus loin, où le trimeux est obligé de l'aller chercher pour la ramener 0.'ers la grand'mère.

Nota. — Cest de gottetix que doit venir le verbe français dégoter, enlever la place de quelqu'un, le débusquer; le trimeux prend, se saisit de la place du gotteux, le dégotle et l'envoie trimer à sa place.

Les jeux sont donc bons aussi à étudier, non seulement sous le rapport des mœurs, mais encore sous le rapport du langage.

Nous supposons que le mot ourli signifie au relais, ou relis ; au se prononce toujours ou dans le Perche.

Une petite quille se nomme une billot le ; on abat la billotte avec des disques de plomb, un peu plus larges que la pièce de 5 francs. Il existe différentes manières de pratiquer ce jeu, mais elles varient peu avec celles des autres contrées de la France.

On faisait, à l'extrémité du mouchoir savamment roulé, un nœud bien serré : c'était

une torchette. Le jeu de la torchette était dangereux et a à peu près disparu. (B.)

Avec la tige du sureau, dont la moelle a été préalablement enlevée, les enfants font une sorte de sarbacane appelée /iquoire on ftiquoire . Deux lapons de chanvre y sont introduits au moyen d'une baguette qui les chasse en produisant un bruit sec: de là, le nom de péteuse donné à une fiquoire qui lance la balle le plus loin et la fait le mieux péter. Cet instrument, connu en beaucoup de pays était populaire du temps de Rabelais qui l'appelle une a sar bâtai ne de seu » .

La tige du sureau de Tannée offrant une plus grande quantité de moelle, le trou est plus grand : elle sert à faire la fiquoire à eau . Un bouton de culotte est ordinairement placé ù l'un des bouts et la baguette, garnie de fil ou de chanvre, remplit le rôle aspirant d'un bâton de seringue.

La tige du sureau sert encore à faire des turlututus : sortes de mirlitons rustiques aux extrémités desquels le parchemin est remplacé par une pelure d'oignon.

Lorsque la sève monte aux arbres, Técorce se détache plus facilement ; les enfants font alors des sifflets avec les branches du saule.

Avec les tiges de blé vert ou d'avoine, ils font des flûtes qui ressemblent à une anche et donnent un son très doux.

En général, les jouets préférés des enfants sont ceux qui leur rappellent les occupations de leurs parents. De même, leurs jeux sont souvent une imitation des travaux du père ou de la mère.

Faire le chêne droit ou le chêne fourchu, c'est se planter sur la tête en ayant les jambes droites en l'air ou écartées en forme de V.

C'est celui qui reste le plus longtemps dans cette position incommode qui gagne.

Pour faire les marichaux (maréchaux), deux enfants s'asseyent par terre, face à face, les jambes allongées , les pieds se touchant. Us se tiennent les mains et se soulèvent alternativement à quelque distance du sol.

Pour faire les scieurs de long^ ils se tiennent par les mains de façon à ce que leurs avantbras soient l'un slir l'autre. Ils tirent alors

chaque bras à tour de rôle en chantant

Scions, scions, scions du bois Pour la mère Nicolas.

Il existe au jeu un certain nombre de formulettes à! élimination. En voici quelquesunes indifféremment usitées par les garçons ou par les filles :

Un I — un L — ma tante Michel — des pois cornus — des fèves nouvelles — des raisins doux — à la mi-août — pour nous tertous. (E.-et-L. et L.).

Un I — un L — ma tante Michel — des raves — des choux — des raisins doux. — Ne passez pas — dans mon jardin ; — ne cueillez pas — mon romarin — ni ma violette. — Mistouflette — à vêpres — qui chante comme les prêtres — pimpon d'or — chapeau d'épinette, — la plus belle — ira dehors. (S. -et-O.).

Un I — un A — cari — cara — soupière — bourdon — Joseph-Simon — cric-crac — sors de ta place. (L.).

Une pomme — dix graines — qui filent de la laine — en fin coton — mademoiselle

— retirez-vous donc. (E.-L. et L.).

Une pomme — de Rome — carin — cari

— noro — boreau — cocu — du son — son dix. (L. et S.-O.).

Un plomb — liseron — formin — latin

— gojort — la mort — Bisson — Simon — Laurent — va-t'en. (L. et S.-O.).

Une, deux, trois, du bois ; Quatre, cinq, six, du bouis ; Sept, huit, neuf, du bœuf.

La reine vous demande Pour aller en France, Porter le pain bénit, A la messe de minuit.

Prêtez-moi vos souliers gris Pour aller dans le paradis ; Le paradis est si joli, Qu'on y voit des pigeons d'or Habillés comme une princesse.

Cesse, cesse. (L).

Une pomme rouge — qui vient de Toulouse. — Saint Pierre, saint Paul — gardezbien ma maison. — S'il vient un pauvre, — faites-lui l'aumône. — S'il vient un capucin,

— donnez-lui du vin. — S'il vient la p'tite Jeannette, — donnez-lui un coup de baguette. — S'il vient le p'tit bossu, —flanquez-lui vot' pied au ... (L).

Peck, — sam, — tram, — bour — et bour — etratatani — mistram. (E.-et-L.).

Une poule — sur un mur — qui picote

— du pain dur — picoti — picota — lév' la queue — et puis s'en va — par ce petit chemin-là — et non par celui-là.

Pain d'épice — à la gargarisse — mon enfant — est en nourrice. — A la queue — d'une écrevisse, —pain au riz, -pain au lait,

— tire mon pistolet.

BA-Ba, mon père me bat ; BE-Bé, j'me se ("suis) revanche ; BI-Bi, j'me se jeté sur li (lui) ;

BO-Bo, j'ai pris mon sabot ; BU-Bu, j'y ai jeté au ... (E.-et-L.).

Belle pomme d'or — à la République — Il n'y a qu'un Dieu — qui nous fit enfants, — Allons, mes amis — la guerre est finie — Belle pomme d'or — sortira dehors — Avec son p'tit cheval d'or — Au dedans — Avec son p'tit cheval d'argent. (K.-ct-L.).

La société enfantine a ses lois établies.

Bien qu'elles ne soient ni écrites ni officielles, ces lois n'en sont pas moins respectées. C'est une sorte de « folk-lore juridique », basé parfois sur des débris d'un ancien droit et assez curieux pour être relaté sur divers points :

Lorsqu'un enfant a vu sa parole mise en doute, afin de prouver la véracité de son affirmation, il crache au loin, lève la main au ciel; fixe avec assurance ses camarades et dit : « Si je mens, j'irai dans l'enfer. »

Dans certains villages, l'enfant lève la main, après avoir craché dedans et tracé un signe de croix.

Les mêmes gestes solennels sont faits lorsqu'il s'agit de « donner sa parole ».

Ou bien il dit :

Boule de teu,

Boule de fer.

Si je mens

J'irai en enfer.

J'en lève la main devant tous les hommes, J'en lève la main devant toutes les femmes (B) .

Quand deux entants se promettent quelque chose, ils s'entrelacent le petit doigt en disant :

Crochi, crocha, (X*lui de nous deux qui mentira En enfer, il ira (B.).

Si un enfant veut reprendre une chose qu'il a donnée, on lui dit : « Donner et reprendre, c'est pire que volé. »

Le droit de trouvaille est ainsi réglementé : Lorsque plusieurs enfants aperçoivent en même temps un objet perdu, ils doivent crier : Pie ! au moment même où l'un d'eux

le ramasse. Tous ceux qui ont crié Pie ! ont droit au partage.

Dans les partages, les parts sont faites aussi égales que possible, et le tirage à la courte paille ne donne que la priorité du choix.

Un enfant qui a trouvé un objet le cache dans sa main ou dans sa poche et dit :

Qui qu'a perdu !

J'ai trouve La bourse à Monsieur h curé.

Si je le dis trois fois.

Ce sera pour moi. (B.)

Si un enfant prétend être le possesseur d'un objet trouvé, on le lui remet s'il en a donné le signalement exact et après lui avoir fait « jurer la vérité ».

L'enfant « jure » avec les mêmes gestes que ceux dont il s'est servi pour donner sa parole ». Il ajoute quelquefois :

« Que lucifer m'enlève avec ses cornes ! »

« Que le diable me retourne avec sa fourche I »

Un grand signe de croix accompagne ces paroles.

Lorsqu'une contestation s'élève entre eux, les enfants choisissent un arbitre commun.

Celui-ci écoute les parties et les témoins et juge le différend en u jurant qu'il ne fait aucun jaloux ».

Le droit de propriété sur les livres de classe fait l'objet de suscriptions nombreuses :

Ce livre est à moi

Comme la France est au roi :

En cas de perdition :

Page 1