CHAPITRE VI
La Mort
§ 1. — Présages,
UAXD on dit, à la campagne : « La Mort a passe dans telle famille »
ou (( La Mort est descendue che^ Il II tel )), on entend naturellement par là qu'une personne a cessé de vivre ; maïs pour certains paysans (heureusement devenus rares de nos jours), ces expressions signifient que la Mort,elle-même, de passage en ces lieux, est venuè-iacpomplir sa tâche funèbre. Ces esprits simples, se 'représentent la Mort comme une entité. Ils la personnifient et se la figurent telle qu'ils Tout toujours vue sur les images de quelque livre de piété, c'est-à-dire sous la forme d'ui^
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squelette armé d'une faux et enveloppé d'un suaire, parcourant sans cesse la terre et tranchant fatalement, sur son passage, le fil de la vie des humains.
Cette fausse interprétation d'une simple allégorie est la source d'un grand nombre de préjugés et de superstitions :
Quand la mort descend dans un village^ clle/rt/7 le trépied^ c'est-à-dire que les maisons où elle passe forment les angles d'un triangle.
Quand la mort visite une famille, elle revient deux autres fois dans la même année.
Certains vieillards prétendent avoir entendu la mort lorsqu'elle vint, à telle date, frapper un de leurs voisins : « Je ne l'ai pas vue, disent-ils, mais je l'ai entendue passer. » Le bruit produit par son passage ressemblerait, d'après eux, au sifflement aigu du vent et à un cliquetis d'os. Toujours le squelette 1
Quand on sonne la cloche pour un trépas, on tinte à intervalles de quelques secondes. Si, par malheur, un coup vient à se répéter, (si la cloche rehindc) sans la volonté du sonneur, il y aura un autre décès dans la semaine (P.).
Quand la terre sainie s'ouvre le dimanche,
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c'est-à-dire si Ton fait un enterrement, c'est signe d'autres décès dans la semaine (P.)»
Lorsque la chouette passe en jetant son cri lugubre sur le toit d'une maison, où se trouve une personne malade, elle annonce sa mort.
C'est de tous les signes avant-coureurs de la mort, le plus répandu. C'est pour cette raison, sans doute, que le chat-huant était crucifié, vivant, aux portes des fermes, jusqu'à ce que la mort s'en suivît. Considéré par les paysans comme un oiseau de mauvais augure et très nuisible, ceux-ci s'ingéniaient à le faire souffrir. Ils choisissaient de longs clous, afin qu'il y eût du jeu et qu'il pût remuer dans les affres de l'agonie : préjugé absurde et cruel à l'égard d'un oiseau inoffensif et utile à l'agriculture.
La personne qui coule la lessive ou met une chemise blanche un vendredi mourra dans l'année.
Un grand nombre de personnes (des vieillards principalement) prétendent avoir été averties par un signe, qu'elles appellent une avisiotiy de la mort d'un parent : elles ont assisté en songe à son enterrement ; elles
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ont VU un cierge allumé monter vers le ciel ; elles ont entendu sonner un glas ; elles ont entendu un bruit effroyable ; leur pendule s'est arrêtée, sans cause connue. Et, à rfieure même où se sont produits ces phénomènes, le parent expirait.
Si les poules chanient le coq, elles annoncent la mort de leur maître.
Si, pendant la nuit, le chien a un aboiement prolongé : on dit qu'il hurle à la mort.
Les pies et les corbeaux, vus dans des conditions déterminées, annoncent la mort.(C/'.
IV^ partie, chap , V, § //).
§ II. — La Mort et r Enterrement,
IL est d'usage, dès qu'une personne meurt dans une maison, d'arrêter pendules et horloges et de fermer les persiennes. On allume une chandelle et on asperge le lit d'eau bénite.
Autrefois, on jetait dehors l'eau qui était dans les seaux, de peur que l'âme du mort ne vînt s'y laver : c'était apparemment une réminiscence des cérémonies funèbres du paganisme et des ablutions des cadavres.
Les abeilles sont considérées comme faisant partie de la famille, aussi recouvre-t-on leurs ruches d'un crêpe, sans quoi, elles mourraient dans Tannée . On a vu des parents du mort frapper légèrement trois coups sur chaque ruche, et dire : « Votre maître est mort, vous changez de maître. »
La toilette, l'ensevelissement, l'enterrement offrent peu de particularités à signaler : ce sont
les usages funèbres communs à toute la France.
Dans la Beauce, les proches parentes du défunt (femme, filles et sœurs) présentent à l'offrande chacune un morceau de pain et une bouteille de vin. Dans le Perche, le pain et le vin sont remplacés par un cierge.
Le mort est ordinairement porté à bras :
les hommes mariés par des hommes mariés, les femmes mariées par des femmes mariées, les jeunes garçons par des garçons, etc.
Dans beaucoup de villages, les suicidés et les enfants morts sans avoir été baptisés sont enterrés, à lentrée du cimetière, dans un coin de terre non bénit.
Les enfants mort-nés ne doivent pas sortir de la maison par la porte : on sortait autrefois la petite bière par la fenêtre (P.).
Le drap qui a recouvert un mort est lavé à part, et Ton va jeter l'eau sur la fosse.
Au retour du cimetière, un repas est servi à la maison mortuaire pour tous les parents qui ont assisté à rinhumation. Les plus proches parents président, mais personne n'a
sa place désignée. On entrebaille les persiennes et les conversations ont lieu presque à voix basse, entre voisins de table. On ne sert que des viandes bouillies, ni salade, ni café, ni liqueur. Avant de quitter la table, on dit un De profundis pour l'âme du défunt.
Le deuil est rigoureusement porté par la famille du défunt ; il est cependant moins sévère qu'autrefois . Les femmes mettent un bonnet uni, sans dentelle, et le châle. Il y a un demi-siècle, elles portaient la longue pelisse noire à cape qui les recouvrait entièrement.
A la campagne on a le culte des morts ; certaines tombes sont soigneusement entretenues et ornées de fleurs ; l'orgueil des survivants s'épanouit jusque dans la cité des morts. Si l'on voit des cimetières entièrement envahis par les ronces, il ne faut point en déduire que l'oubli a crû dans le cœur des survivants , aussi vite que les mau^vaises herbes sur les tombes des défunts car, vienne le dimanche, ces dernières seront aussi pieusement fréquentées que les petits mau-
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solées les mieux parés. La douleur n'est pas extérieure, dit-on, et, les nombreux travaux des champs aidant, on néglige la tombe du disparu, mais on conserve dans le cœur son souvenir.
§ m. — Les Revenants.
A croyance aux revenants, autrefois si répandue, tend à s'affaiblir de jour en jour. Les histoires d'apparitions sont nombreuses, et les. conteurs assuraient en avoir été les héros ou les avoir connus.
En général, les apparitions sont attribuées à des âmes du purgatoire qui reviennent pour demander des messes, ou pour accomplir un vœu, ou pour satisfaire à un engagement contracté pendant qu'elles étaient liées à un corps sur la terre.
D'autres revenants semblent avoir pour but d'avertir ceux qu'ils ont aimés de changer de conduite ou de faire pénitence : ce sont les plus redoutés, car ils poursuivent sans trêve leur victime en la menaçant des tournients éternels.
D'autres reviennent sur la terre pour leur propre compte comme pénitence posthume
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afin d'expier leurs fautes d'autrefois. D'autres enfin viennent, la nuit, dans les cimetières, s'agenouiller sur la tombe de leurs parents et amis défunts. Il faut bien se garder de troubler le recueillement de ces dernières catégories de revenants, car la punition serait terrible.
Il existe peu de villages qui n'aient eu leurs revenants dont les noms sont transmis de génération en génération. On cite les gens qui les ont vus, l'heure (toujours la nuit), les circonstances, le motif de l'apparition.
Pour revenir sur la terre, les morts aftectionnent particulièrement la nuit de la Toussaint. Ils sortent de leurs tombes à minuit. Ils envahissent les cimetières, les églises, se promènent sur les routes. Malheur au passant attardé qui a quelque forfait sur la conscience ! Il est poursuivi et frappé par tous ces vencreurs célestes. ■. On serait tenté de croire que Beaucerons et Percherons du commencement du siècle dernier n'étaient ni sans peur ni sans reproche, car, en ce temps-
là, des hommes réputés très braves n'auraient jamais osé passer seuls, la nuit, dans un cimetière ou dans un lieu hanté par les revenants.
Les anciens châteaux, les maisons abandonnées étaient presque toujours hantés. Certains bas-fonds dans la plaine, des carrefours où se dressait la grande croix de pierre, des bois situés près d'une route étaient les rendez-vous préférés des spectres.
De là, cette diversité de récits au sujet des revenants : les solitaires donnèrent naissance à des légendes mystiques; les apparitions multiples éveillèrent l'imagination des conteurs qui nous léguèrent des histoires terribles accompagnées de détails effroyables.
Nous ne pouvons développer longuement ces récits de meubles renversés, de vaisselle cassée, de bruits de ferraille, de fracas de portes, qui accompagnaient toujours la visite des revenants. Nous nous contenterons de rapporter la singulière légende suivante qui se raconte au pays chartrain .
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Une mes^e d'oint (i).
Dans le Perche comme en Beauce, la croyance populaire veut que, si un prêtre vient à décéder sans avoir célébré les messes à l'intention des défunts — dites tiiesscsd'obit, — il soit obligé après sa mort d'accomplir ses engagements, s'il en a touché le prix, sous peine de rester toujours en purgatoire.
L'histoire suivante,quiseraitarrivée à Chartres dans la nuit du 51 décembre 1766 au 1^^ janvier 1767, est basée sur cette croyance.
Il était minuit. Le guetteur du clocher de la cathédrale venait de tinter le coup de surveillance et de crier aux Charlrains endormis le traditionnel « Repos ! », lorsque la cloche de l'église Saint-Aignan résonna sous des coups cadencés comme A l'appel des messes matinales.
Disons, pour la clarté du récit, que le curé
(i) Cette histoire de la messe d'obit fut raconicc à M. Ad. Lecocq par M^i* Louise- Elisabeth Lcfloc, dcccdce à Chartres, en 1839, à l'âge de 92 ans.
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de Saint-Aignan, M. Lcvassort, député à la Chambre du Clergé, était décédé subitement le 20 décembre précédent.
Réveillés par cet appel insolite, les habitants voisins se levèrent et vinrent devant l'église où arrivèrent bientôt le sacristain, le vicaire et le nouveau curé, M. Marie. Plus de cent personnes se trouvèrent ainsi réunies. L'étonnement régnait sur toutes les figures . Quelques curieux, regardant au trou de la serrure de la porte principale, dirent apercevoir de la lumière. Tout le monde crut que des voleurs avaient pénétré dans l'église et fait sonner les cloches. Le curé regarda à son tour ; il vit les cierges du maître-autel allumés et crut apercevoir une forme humaine revêtue des habits sacerdotaux et un jeune clerc agenouillé près de lui. Il ouvrit la porte doucement et, d'un geste, recommanda le plus grand silence. Tous entrèrent et prirent place dans la nef.
La messe commença, la forme humaine célébrait la messe, le jeune clerc répondait. Lorsque l'officiant se tourna pour prononcer le Dotnintis vobiscumy les assistants terrifiés
reconnurent leur ancien curé Levassort. La messe finie, l'enfant éteignit les cierges et l'obscurité envahit l'église.
Le curé Marie fit rallumer les cierges et dit à ses paroissiens que le spectacle auquel ils venaient d'assister semblait s'expliquer ainsi : surpris par la mort, son prédécesseur n'avait pu dire une messe d'obit pour laquelle il avait touché les honoraires, et il venait accomplir ses engagements.
Nous nous abstenons de tout commentaire au sujet de cette légende. Les chroniques locales nous l'ont rapportée, nous la livrons à nos lecteurs, avec toute sa saveur naïve et son merveilleux mysticisme.
Les ana beaucerons, et surtout les conteurs inventifs, ont rapporté nombre de faits sur les revenants. Ces récits d'apparitions nocturnes, parfois sans aucune mise en scène, le plus souvent bruyantes, faits avec conviction par le narrateur, n'étaient jamais mis en doute par les auditeurs.
Toutes ces histoires, racontées le soir à la
veillée, ont, pendant les deux premiers tiers du siècle dernier, jeté la terreur dans nos campagnes. La malheureuse guerre de 1870- 71, en offrant un aliment nouveau à l'imagination des conteurs, leur a fait abandonner leur thème favori.
QUATRIÈME PARTIi:.