‹ Le folk-lore des pêcheursChapitre 16 sur 281 · Paul Sébillot, in Hevue des Trad. pop,, t. 1, p · texte numérisé non relu

Paul Sébillot, in Hevue des Trad. pop,, t. 1, p

damanais mettent leurs petits bateaux à notter l'un à côté de l'autre (1).

En Haute-Bretagne» à défaut de bateaux fabriqués et munis de voiles, les petits pêcheurs emploient tout ce qui peut flotter. Ils lancent sur la mer des coquilles de noix ou des coques de patelles, et engagent des paris ; celle qui sera la dernière submergée fait gagner celui qui l'a choisie.

D'autres fois ils mettent à Teau des carapaces de crabes, des coquilles de ricardeaux Cpeclenjacobœus ) et d'ormées (oreilles de mer), et ils les font se heurter comme des navires. Dans les ricardeaux, ils placent du. sable ou des insectes qui représentent réquipage. Lorsqu'on les fait choquer pour simuler un abordage, la coquille qui chavire est censée perdue et avec elle tous ses matelots.

Les petits pêcheurs tirent des présages des coquilles qu'ils mettent à Teau ; celui dont la coquille reste à flot, réussira ; si

1. H. O. FoRBES, in Journal of Anthropological Instiiute, 1883, p. 20. E. H. Man. Andaman Islanders, p. 167.

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«Ue coule, il sera malheureux. Il dit en la lançant :

Coquille que je mets à flotter, Fais-moi savoir le sort que j'aurai, Montre-moi si je périrai ou si je réussirai.

Lorsque le mauvais temps empêche les enfants de sortir, ils prennent une frume (sorte de table qui sert à appréterle lin), et placent des bâtons dans les trous qui se trouvent aux extrémités : ce sontlesmâts; un tablier ou un torchon tig^ure les voiles.

Quand le bateau est ainsi paré, un enfant prend un morceau de bois, et le dispose comme il peut à Tendroit qui est supposé l'arrière ; celui-là est le pilote ; un autre monte sur la table et prend une ligne : un petit morceau représente le poisson et est par terre ; si le pêcheur réussit à prendre ce poisson imaginaire, on l'amène à bord, et on fait mine de le cuire et de le fricasser.

Autrefois on habituait les enfants de la côte à courir pieds-nus sur les rochers.

Quand ils avaient fait souvent cet exercice et s'étaient maintes fois écorchés, ils

étaient, à ce qu'on disait, capables d'endurer toutes les misères de la vie de mer et pouvaient devenir matelots. On traitait de marins d'eau douce ceux qui se plaignaient.

Pour apprendre aux enfants à haler les lignes, on leur donne une corde enroulée autour d'un caillou ; ils doivent la tirer à eux, et on leur enseigne la manière de disposer les mains pour cela.

On retrouve des coutumes analogues chez les peuples primitifs. Dès un âge très tendre les enfants de Timor-Laut commencent à aller sur le bord de la mer dans les endroits peu profonds, avec des arcs et des flèches dont ils tâchent de percer le poisson, de sorte que vers l'âge de six ou sept ans, ils sont déjà très experts en cet art. (1).

Bien avant que les plages de Normandie et de Bretagne fussent fréquentées par les baigneurs, les enfants du bord de la m^r avaient beaucoup d'autres jeux, qui, en

1 H. O. FoRBEh, 1. c. p. 20.

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raison du voisinage de Teau, du sable, du varech et de diverses autres circonstances locales, présentaient une certaine originalité. C'est vraisemblablement à eux que les petits baigneurs ont emprunté une partie de ceux avec lesquels on les voit maintenant s'amuser sur les plages.

Ces jeux, de même que beaucoup de ceux en usage parmi les enfants de tous les pays, étaient souvent une imitation des actes de la vie humaine ; pour la plupart, ils imitent ce que font les hommes, non plus pour jouer, mais pour obéir aux nécessités de l'existence; d'autres ne s'expliquent, aussi bien que les formulettes qui les accompagnent, que par des survivances inconscientes d'institutions et de mœurs disparues. Bien que les preuves écrites fassent souvent défaut, on peut affirmer sans trop de témérité que beaucoup remontentà une haute antiquité. On peut s'en assurer en quelque sorte en comparant certains de ceux usités sur nos rivages parmi des populations purement maritimes, avec ceux qu'on retrouve chez les peuples moins

avancés en évolution,qui représentent pour nous une espèce d'antiquité contemporaine.

Le sable des rivages et la vase des grèves se prêtent aux constructions rapides et fragiles des enfants; à ces matières ils ajoutent les galets et les paquets de varechs que la mer apporte, et qui servent à consolider ou à orner les murs. Ce sont ces matériaux qu'ils emploient pour imiter les travaux des hommes. De même que les enfants de rintérieur des terres s'amusent à bâtir des maisons, ceux du rivage édifient de petites cabanes avec du sable et des galets : à côté sont des champs limités par des talus en sable : des débris de bois ou des fragments de varechs figurent des arbres ; des monticules de grosseurs différentes représentent des chevaux, des vaches et des moutons. Souvent des pierres alignées sont la clôture de champs imaginaires.

(1) Lorsqu'il n'y a pas un appel de note, les faits signalés ont été observés sur la Manche, principalement à Saint-Cast, Saint-Malo et le Légué-Saint-Brieuc .

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Quelquefois, lorsque les maisons sont construites, les enfants élèvent des murailles pour les protéger contre la mer montante, en répétant d'une voix monotone : «Rien sur mon passage. » Ils croient que ce sont les habitants de la mer qui détruisent leurs travaux, et ils murmurent contre eux en disant : « Ils sont toujours saouls ; ils ne savent ce qu'ils font ; s'ils ne buvaient pas tant, ils n'abattraient pas nos maisons. »

Beaucoup de ces constructions se font à la marée montante, et leurs auteurs, après 3' avoir bien travaillé, semblent prendre plaisir à arrêter pour quelques instants la grande mer, qui ne tarde pas cependant à anéantir leur fragile ouvrage. L'idée de lutte et de défi est assez apparente dans quelques-uns des faits qui suivent. Lorsque les monticules sont achevés, les petits pécheurs montent dessus et y restent jusqu'à ce que la marée les ait entourés et ait commencé à en ronger la base. En se retirant devant la mer, ils lui jettent des pierres en disant :

Mer, tu en auras.

Surtout quand tu abattras Les maisons que nous construisons Sur un terrain qui n'est pas le tien ; Va donc dans ton pays, Ne reviens jamais ici, Car tu finis par embêter L«» enfants qui n'peuvent se promener.

Aux environs de Saint-Brieuc, les enfants se placent sur le haut des constructions en criant : i« La mer m'entoure 1 Elle ne Ya pas m'entourer ! Elle ne va pas m'entoiirer ! Elle ne le démolira pas; je resterai plus longtemps que toi î » Et il s'engage des paris à ce sujet. Quand un premier ouvrage a été démoli, on va en reconstruire «n antre un peu plus loin.

Lorsque la construction est achevée, ils n*«ttendent pas toujours que la vague vienne la détruire ; tous s'élancent dessus en criant : « J'en aurai ma part ! » et ils la démolissent, ou tout au moins la détériorent avec leurs pieds .

A Saint-Malo, des jeux analogues sont depuis longtemps en usage sur la gré ve :

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la construction s'appelle four ou fort, et Chateaubrian 1 raconte qu'un des divertissement favoris des enfants consistait à construire avec l'arène de la plage, des monuments que ses camarades appelaient des fours (t). Parfois la bâtisse est entourée d'une sorte de douve où la mer pénètre par un canal creusé, avant d'être arrivée sur 1^ sable d'à côté.

ATimorLaut, les jeunes indigènes bâtissent des forts de sable, et les défendent, au moyen de balles de sable mouillé, contre leurs camarades qui représentent l'ennemi (2

Sur plusieurs grèves, les fours sont faits avec du sable humide : leur gueule est creusée avec la main, le trou de la cheminée est percé à l'aide d'un bâton ou avec le doigt ; on y enfourne des coquillages, généralement ronds, qui sont supposés être

1 Mémoires d'outre- tombe » t. i, p. 47, éd.

Garnier.

2 H.-O FoRBES, in Journal of Anthropological Inslitute. I. c. Cette coutume existe aussi en Haute-Bretagne

des pains. Quand ils ont été quelque temps dans cette fournaise idéale, on les retire et on fait la dînette en feignant de les mang^er. Dans les Asturies, les petits pêcheurs allument des feux surla plage, et s'amusent à sauter par-dessus (i).

Avec des écuelles de bois, appelées bidons, les enfants font des pains ou des pâtés de sable ; ils les alignent et les vendent à leurs camarades ou bien ils modèlent des séries de petits pâtés à peu de distance de la mer, surtout au moment où elle monte. Lorsque la vague a détruit les premiers, il en font d'autres et continuent ainsi, s'amusant à voir la marée les ronger successivement.

Pour jouer au moulin, ils creusent dans le sable un trou beaucoup plus large en haut qu'en bas ; dans le côté ils pratiquent une sorte de petit chemin, le long duquel ils mettent des pois ; puis ils jettent du sable qui descend avec les pois ; quand les pois sont couverts par le sable qui s'é-

I.Braulio Vigon. Contribacion al Folklore de Astarias, p. 21.

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boule, ils s'imaginent qu'ils sont convertis en farine.

Parfois ils plantent sur le rivage trois petits morceaux de bois sur lesquels ils placent une coquille avec un peu d'eau ; ils y mettent des crabes ou d'autres petits poissons, et allumant un peu de feu dessous, ils s'amusent à les faire cuire.

Les enfants vont aussi à se placer sur une pointe de rocher et se laissent entourer par la mer ; ceux qui connaissent le rivage savent sauter d'un rocher sur l'autre et se retirer à temps. En Ecosse à la marée montante, les petits pêcheurs grimpaient sur un rocher, dansaient et chantaient :

Jaw, jaw. cam an loash me au)a, Hyne^hyne, awa VAmerika^ Flot, viens et lave-moi, va t'en jusqu'en Amérique,

jusqu'à ce que le rocher fût entouré (1).

Lorsque la mer monte, et qu'après avoir mouillé le sable, elle se retire comme pour

1 Walter Gregor, in Folk-lore Joarnal, t. III, p. 184.

prendre nn nouvel élan, les enfants s'élancent à sa suite ; pour être adroit à ce jeu, il faut aller jusqu'à l'endroit où la vagxie s'est reculée et revenir sur le sable sec avant d'avoir été mouillé.

Les petits pêcheurs tracent aussi sur le sable, quand la marée monte, des lignes ou de petites dig-ues, et ils parient que la mer passera par tel ou tel endroit.

Dans les Asturies, ils prétendent que ces limites déterminent la plus grande hauteur des eaux (1).

A Saint-Malo , les enfants jouent à l'attrape. Ils creusent dans le sable un trou assez profond et assez large, qu'ils recouvrent avec des ardoises , parfois appuyées sur de petites branches ; cette couverture faite , ils étendent dessus une couche de sable, de façon à ce qu'on ne voie pas que le terrain a été remué, puis ils vont chercher la personne qu'ils veulent attraper, et, en promettant de lui montrer quelque chose, ils l'amènent tout doa-

1 Braijlio Vigon, 1. c.

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