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leur parût moins long^ ils se faisaient dire, par des matelots conteurs, des récits merveilleux, des aventures diaboliques ou des histoires grasses, dont quelques-unes ne pourraient trouver place que dans des recueils de KpuTrraôia. Quelques-uns de ces narrateurs semblaient viser avant tout à faire durer leur récit le plus longtemps possible, s'arrêtant aux moindres détails, prolongeant le dialogue jusqu'à satiété, et entrecoupant la narration de formules consacrées : (c Marche aujourd'hui, marche demain, à force de marcher, on fait beaucoup de chemin. » Les auditeurs s'endormaient quelquefois. Si le conteur ayant dit pour réveiller l'attention : Cric ! personne ne lui répondait : Crac ! il remettait la suite au lendemain. A ces conteurs prolixes, bien différents de ceux des villages de pêcheurs, une seule soirée ne suffisait pas pour dire un ou plusieurs contes ; ils arrivaient parfois à faire durer un seul récit une semaine entière. J'ai donné dans mes Contes de Marins quelques-unes de ces longues narrations.
Les matelots bretons semblent avoir transporté avec eux, dans les lointains parages de TAmérique, les superstitions de leur rivage natal. Pour les Terreneuvats, les glaçons sont les spectres de la mer qui errent au ras des flot s . demandant sans trêve des messes et des prières. Parles nuits claires, racontent les légendes des vieilles pêcheuses terre-neuviennes, ce sont parfois des danses macabres, des rondes fantastiques, telles les rondes des sorciers, dans les landes de Bretagne.
Les Terreneuvats qui voient de gros oiseaux noirs voltiger autour de leurs navires disent que ce sont les âmes des capitaines banquiers qui ont, de leur vivant, maudit le bon Dieu, et qui viennent sous cette forme, tourmenter les pêcheurs. Ils s*amusent à tourner les lignes au moment où la morue va s'y prendre. On dit aussi qu'ils viennent chercher les marins pour les emmener avec eux, et leur apparition est regardée comme le présage de la mort de quelque matelot. Parfois les bateaux semblent remorqués par des mains invisibles,
et Ton entend parler sans rien voir. Ce sont les âmes des matelots qui ont fait naufrage dans ces mers brumeuses (1) .
Lorsque les Terreneuvats ont fini leur pêche, et qulls sont prêts à s'en revenir, ils chantent à tue-tête cette petite chanson :
La v'ia pourtant finie,
La maudite campagne, mes frères ;
La v'ia pourtant finie
La maudite campagne du banc.
Voici quelques détails sur les coutumes, au milieu de ce siècle, des pêcheurs terreneuvats ; ils ont été rapportés par un capitaine qui avait fait une vingtaine de campagnes à la pêche de la morue.
Jadis les hommes comptaient les paquets de morue en chantant à haute voix :
Premier adieu grâce.
Deux s'il passe, Trois à bon passage, Quatre à bonne décharge.
Cinq pour l'équipage,
1. E. Herpin, Terreneuvats, p. 149-151 ; Paul SÉBILLOT, in Revue des Trad. pop. A. xii, p. 994.
ô six, ô sept, etc., jusqu'à trente, où ils avaient Thabitude de dire : « Dieu donne la gagne aux marchands et le fouet aux petits gars. »
Le débarquement du sel a aussi sa chanson. On compte cent pellées pour se défatiguer ; puis on dit : « En voilà une, une s'en vient, une s'en va, la voilà partie, » ce qui fait les cinq pellées : de cette manière, ils n'en jettent pas plus les uns que les autres.
Quand il n'y avait plus de morue à habiller dans la poissonnerie, on faisait autrefois chanter aux mousses :
Que le bon Dieu nous en veuille donner d'au très. De la plus belle, aussi de la plus grosse.
Et davantage
Pour faire un bon voyage.
Vive le roi ! vive le roi ! vive le roi ! vive le roi !
Quand le décolleur a rempli son panier, il le prend et crie mannée I en passant.
Presque toujours la plus grande galtè règne à l'étal : c'est à qui chantera les chansons les plus joyeuses ; mais cette chan-
son: Quand la belle au moulin s^en va, n*est jamais oubliée, car un des refrains est : â boire, à boire, ce qui peut faire rappeler au capitaine qu'un coup de vin ne serait pas de trop.
La dernière semaine qu'on passe à Terre- Neuve s'appelle « la semaine que diable veux-tu, » parce qu'il arrive que, n'ayant point beaucoup d'ouvrage, quelques hommes, surtout ceux qui n'ont pas très bien rempli leur mission, disent : « Ma foi, que diable veux-tu ? qui a mal fait a mal fait, aussi je ne me gêne plus ; si on ne veut pas de moi l'an prochain, il ne manque pas de places ailleurs. »
Quand on quitte les parages de Terre- Neuve, on voit, lorsque le temps se trouve beau, quelques hommes montés sur le pont : les uns font de petits navires, les autres des balais avec des morceaux de bouleau. La plus grande partie font des bat-drap ou « batoués » en bouleau très blanc ; c'est ordinairement pour la bonne amie. Mais tous ne savent pas les graver :
il faut payer vingt-cinq ou cinquante cen-
times à un savant pour le faire. On barbouille un des côtés avec de la sanguine, ensuite on grave deux cœurs enflammés, entourés de guirlandes, ou des colombes portant un panier où se trouvent aussi deux cœurs percés de Ja môme flèche. Quelquefois, c'est le navire lui-môme qu'on représente. Les pères de famille font des marques pour marquer le pain au four, ou creusent un morceau de bouleau pour mettre la farine pour enfourner.
La nuit quand ils se trouvent réunis sur leurs « paillots, » l'un chante les litanies de la sainte Vierge et tous les autres y répondent. Ensuite les crics, les cracs, les contes, commencent et se prolongent une grande partie de la nuit.
Aperçoit-on la terre du haut des mâts»
tous ces hommes montent dans les haubans, se croient déjà rendus et s'en réjouissent. Autrefois, sitôt qu'on approchait, plusieurs jetaient leurs guenilles à la mer., se mettaient en dimanche et prenaient le bâton pour descendre à terre.
Mais comme il est arrivé que souvent ils
ont compté sans leur hôte, ils n*osaient plus descendre, crainte de la vermine, et j'en ai vu rester plus d'un jour et une nuit sur le pont pour s'être trop pressés.
Lorsque le navire qui va à Marseille débarquer son poisson, arrive au détroit de Gibraltar, si quelques personnes du bord ne Font jamais passé, ou n*ont pas franchi un des tropiques ou la ligne, la veille du passage on se prépare au baptême : un des joyeux du bord se fait des moustaches, se déguise du mieux qu'il peut, monte dans la hune avec des pois en poche, les jette sur le pont à plusieurs reprises , ce qui annonce l'arrivée du bonhomme Mont-au-Singe. Il demande à parler au capitaine, qui toujours se prête volontiers à cette farce. Il lui demande oti 11 va, d'où il vient, s'il y a quelques personnes à bord qui n'aient pas reçu les eaux salutaires du baptême, et de le déclarer sous peine de quelques malheurs.
Il descend ensuite , grelottant, transi de froid, demander un verre de vin pour se remettre de ses fatigues, et ordonner
le baptême pouf le lendemain, c'est-àdire pour le moment où on passera le détroit. Sitôt qu'on se trouve sous Montau-Singe, on prend le bout d'une corde qu'on amarre à un hauban ; on passe Tautre bout dans une poulie placée à une certaine élévation. On en approche ceUx qui n'ont pas été baptisés, on les y amarre par les pouces ; on embraque la corde, ce qui les force à élever les bras ; on prend alors un entonnoir qu'on présente dans leur manche» on y verse de l'eau, ainsi que sur la tête; on mollit ensuite la corde. On les fait s'asseoir , l'un après l'autre, sur une planche placée sur une baille pleine d'eau, on les rase avec un rasoir de bois ; on enlève tout d'un coup la planche sur laquelle ils sont assis et ils tombent le derrière dans la baille ; on leur fait promettre du vin à l'arrivée ; ensuite on les démarre. Aussitôt commence un arrosement général. Le timonier seul est excepté, et le capitaine se sauve, en promettant à chacun un verre de vin. Si c'est la première fois que le navire passe le dé-
troit, les matelots menacent de couper la g^ibre du navire. Un d'eux se met sur Pavant-pont à frapper ; mais alors le capitaine dit qu'il donnera double ration et on est content.
Autrefois, au départ comme à l'arrivée, on tirait des coups de pierrier, on chantait des cantiques à la Vierge, pour se rendre le voyage favorable, ou pour remercier Dieu de l'avoir terminé heureusement.
Aujourd'hui on ne tire plus le canon, plusieurs accidents étant arrivés ; mais on n'oublie pas d'invoquer la protectrice des marins. Pendant tout le voyage, soir et matin, un des anciens du bord fait une courte prière, à laquelle assiste tout l'équipage (1).
Au retour, comme au départ, les terreneuvats se livrent à la joie, et sont assez souvent prodigues de l'argent si péniblement gagné .
1. Desury, Notice sur la navigation et la pêche de la morue à la côte de Vile de Terre^ Neuve, dans Le Maout. Collection de pièces inédites ou peu connues. Saint-Brieuc, 1851, in-8, p. 639-681.
Dans les ports de la Manche, on a vu jadis, quand la campagne avait été bonne, des pêcheurs de morue montés en voiture avec une chatte (petite ancre à plusieurs branches) amarrée à une corde et parcourant au grand galop les rues de la ville ; quand ils passaient devant un cabaret d'aspect séduisant, le chef criait : « Mouille 1 » en laissant tomber la chatte, et tous balaient sut la corde. La voiture s'arrêtait, mais en piteux état souvent. Un jour un équipage descendit à terre au moment où finissait la représentation d*un café concert. De gré ou de force, le propriétaire dut rouvrir ses portes, et la troupe joua pour Téquipage tout seul (1).
§ 2. — Les Islandais.
Les vieux loups d'Islande racontent aux novices, à propos de cette île, les histoires les plus saugrenues ; ils leur donnent à croire, par exemple, qu'elle est la mère des baleines, baleine elle-même démesurée,