‹ Le folk-lore du pays basqueChapitre 160 sur 177 · Goiz hortzadar, arrais ithurri · texte numérisé non relu

Goiz hortzadar, arrais ithurri

« Arc-en-ciel du matin, fontaine du soir ».

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6 6 ES pastorales ne sont point particulières aux ) Es Basques; les Catalans, les Gascons, les Béarnais, les Bretons, ont des drames populaires tout semblables. Je considère ces pastorales comme un élément du folklore, bien qu’elles aient été écrites, parce qu’elles ont un grand cachet d'originalité et que la personnalité de leurs auteurs a le plus souvent disparu dans la bouche des acteurs rustiques.

Une particularité remarquable des pastorales

basques, c’est qu’elles ne sont conservées que dans la Soule, c’est-à-dire dans les deux cantons français de Tardets et de Mauléon; là seulement on en joue quelques-unes chaque année, malgté la

défense des curés, à l’occasion d’une grande fête, soit le lundi de Pâques, soit le lundi de la Pentecôte, soit au commencement de l'automne.

Tout n’est pas, dans ces vieux dialogues, d’une stricte orthodoxie; le style en est parfois fort libre; en outre, ces représentations occasionnent un grand concours de spectateurs et peuvent donner lieu à certains désordres. Les sexes pourtant ne sont jamais mélés sur la scène; les acteurs sont tous ou des jeunes gens, ou, mais plus rarement, des jeunes filles. Si les Basquaises, au surplus, ont, comme beaucoup de nos paysannes, la réputation de n'être point des vertus farouches, on sait que, dans la plupart des cas, le mariage est au bout de leur faute, et que leur fidélité conjugale est toujours irréprochable. Oihénart le constatait en ces termes, il y a plus de deux cents ans: Wasci sunt fide inclyli, quan... uxores erga maritos, puelle ersa amalores suos sincerissime colunt (Notitia utriusque Vasconie, re éd., 1638 et 2e éd., 1656, p. 408, ft. cartonné dans quelques exemplaires) (1).

« Les pastorales », dit M. W. Webster qui a assisté, en 1864 et en 1879, à quatre représentations différentes, « se jouent toujours en plein

(1) Le carton porte syncerissime par un y; le feuillet primitif a sincerissime avec un £.

air, comme les drames grecs, et avec l’aide de la musique. Le parler des acteurs est toujours une espèce de récitatif; sans cela, il leur serait presque impossible de se faire entendre au milieu des bruits confus d’une multitude debout tout autour, en plein air. Il y a aussi lieu de conjecturer que, dans les drames grecs, aussi bien que dans les pastorales, tous les gestes étaient réglés d’après des lois traditionnelles, que tous furent combinés de telle sorte qu'ils exprimaient les anciens rapports entre la musique et le rhythme, aussi bien du geste et du mouvement, de la marche et de la danse, que de la poésie. On y voit que tous les termes qui ne sont pour nous que des métaphores, tels que mètre, pied, ligne, mesure, version, strophe, antistrophe, étaient originairement l’expression de faits matériels. Aïnsi les pieds ou mètres, dans la poésie, n’étaient que le nombre de pas qu’on faisait en marchant ou en dansant à travers la scène; à la fin d’un couplet ou d’un vers, on tournait (version ou strophe) et on revenait à la même place (antistrophe). Dans les pastorales basques, la cadence de la musique coïncide avec celle des pieds de la danse, et aussi avec celle des vers que lacteur récite au même instant, Le rôle des Satans est tout à fait analogue à celui du chœur dans les drames grecs; seulement, nous ne pouvons nous expliquer pourquoi

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ce rôle est tout à fait interverti : au lieu, comme dit Horace, d’aider les bons, |

Ille bonis faveatque et consilietur amicis,

le chœur des Satans, dans les Pastorales, aide au contraire toujours les mauvais et d’action et de conseil ».

Dans presque toutes les pastorales en effet, il y a des Turcs païens que les Satans aident et que les chrétiens finissent toujours par vaincre ou par convertir. Des rois turcs combattent contre Abraham, contre le prophète Jérémie, contre Vespasien, aussi bien que contre Charlemagne ou Godefroid de Bouillon : Nabuchodonosor n'est pas autre chose qu’un Turc.

Chaque pastorale est précédée d’un long prologue qui résume tout le scenario, et terminée par une conclusion, un épilosue, ou une moralité appropriée au sujet. Ces deux tirades sont débitées avec emphase par l’un des acteurs qui arpente majestueusement le devant de la scène et récite alternativement certains couplet à droite, d’autres à gauche et d’autres au milieu, en faisant face au public. L’emphase est d’ailleurs traditionnelle, ainsi que le ton, le geste, le rhythme et le costume des acteurs. Les jeunes paysans, car les pastorales sont rarement jouées par des personnes âgées de plus de vingt-cinq à vingt-six ans ou

par des hommes mariés, lés jeunes paysans ou ou les jolies villageoises qui ont résolu de monter une pastorale prennent de véritables leçons de récitation auprès des anciens; les répétitions exigent de longs mois, et il n’est pas rare de rencontrer de pauvres bergers étudiant leurs rôles au milieu de leurs troupeaux et lançant leurs répliques ardentes ou leurs humbles supplications aux échos de la montagne.

L'action est toujours très-vive; les mouvements suivent le rythme du chant, et, dans certaines scènes, les interlocuteurs avancent et reculent régulièrement en disant les deux premiers et les deux derniers vers du quatrain. Les bons marchent avec calme et majestueusement ; les mauvais marchent à grands pas, en hurlant et en faisant des gestes horribles. Les Satans dansent, sautent et courent toujours. D’ordinaire, le spectacle, qui est précédé d’une promenade de « toute la troupe » dans le village, ne dure pas moins de sept ou huit heures; mais quelle qu’en soit la durée, l’attention des spectateurs ne se dément pas une minute; leurs impressions se traduisent par des interruptions expressives : la mort d’un héros est notamment accueillie par des « Ail ail » universels, soulignés par les coups de fusil des gardiens ou surveillants du théâtre.

Il est d'usage, en effet, que quatre ou six mon-

tagnards, armés de fusils, en pantalon blanc, en blouse bleue, avec une ceinture tricolore et une cocarde tricolore à leur bérêt, montent la garde des deux côtés de la scène. Celle-ci n’est, d’ailleurs, qu’un simple plancher maintenu par des solives transversales et posé sur une triple rangée de barriques,

Modicis instravit pulpiia Hignis.

Un escalier de quelques marches y donne accès par devänt; large de huit à dix mètres et profonde de cinq à six, la scène est séparée en deux parties inégales par un rideau, le plus souvent un drap vulgaire, ornementé de fleurs et de rubans, suspendu sur une corde à une hauteur de deux à trois mètres ; le tiers postérieur est ainsi réservé : c’est là que, dans les intervalles, se retirent, par les deux extrémités latérales, les acteurs; les bons sortent par la droite et les mauvais par la gauche. C'est là que se tiennent les couturières et les ouvriers dont on pourrait avoir besoin pour des réparations urgentes aux vêtements ou au matériel. Les côtés mêmes de cette sorte de foyer sont ouverts à tous les regards.

Quant à la scène proprement dite, elle est presque absolument nue; un gigantesque mannequin articulé, qu’on fait mouvoir par des ficelles à l'instar des polichinelles d’enfants, s’y voit ce-

pendant presque toujours, sur la gauche : c’est la représentation de Mahomet, le dieu des « Turcs » que ceux-ci et les démons saluent respectueusement chaque fois qu’ils entrent ou qu’ils sortent, car, ainsi que nous l’avons déjà dit, au fond de chaque pastorale se retrouve la lutte des chrétiens contre les musulmans. Des siéges sont aussi placés sur lestrade, quand sa largeur le permet, à usage dés principales personnalités du pays et des spectateurs de distinction : n’en était-il pas de même dans tous nos théâtres en France aux derniers siècles ?

L’orchestre est également sur le théâtre; il se réduit à trois ou quatre ménétriers de village: les uns jouent du violon ou de la trompette ; les autres jouent d’une main sur le chirola (en souletin /chürüla), espèce de flageolet ou de chalumeau rustique à trois trous, tandis que de l’autre ils s’accompagnent sur le tambourin suspendu à leur ceinture. Ce fambourin basque est « une espèce de guitare à six cordes que l’on frappe d’une petite baguette : il donne des notes graves presque comme le bourdon d’une cornemuse, tandis que le chirola donne les notes sifflantes et aiguës. Les tons ordinaires sont : 1° une marche grave pour les bons (indiquée dans le manuscrit par les mots : Sonnez au champ); 20 une marche plus rapide pour les mauvais (Sonnez infidel);

3° l’air de la bataille; 40 la danse des Satans, et 5° l’air chanté par les anges » (Webster).

Le théâtre est ordinairement construit sur la place principale du village, et il est souvent adossé au mur du jeu de paume. Une autre disposition fréquente consiste à l’élever contre la façade latérale d’une maison particulière ou mieux d’une auberge : l’estrade est mise alors au niveau d’une des fenêtres, qui sert d’entrée aux artistes.

Les costumes ne sont point exclusivement de fantaisie. Il y a des particularités obligatoires, pour ainsi dire réglementaires : le bleu est, de temps immémorial, la couleur des bons, des Français, des chrétiens; le rouge, celle des méchants, des Anglais, des « Turcs », des démons; les rois doivent porter de grandes couronnes qu’on a comparées à de grosses cages d’oiseaux, de forme conique, faites de bâtons de sucre de pomme; les rois chrétiens ont deux montres et deux chaînes et chaussent de petits souliers à boucle, tandis que les « Turcs » portent de grandes bottes éperonnées à lourds talons et ont sur la tête les panaches et les plumets les plus extravagants. Les monarques ont toujours sur la poitrine Îa croix de la Légion d’honneur, et leur sceptre est avantageusement remplacé par le makhila, la canne basque, en néflier, dont les brillantes armatures de cuivre dissimulent un ai-

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guillon primitivement destiné à piquer les bœuf. A ces détails habituels, le caprice individue] ajoute mille accessoires empruntés à la défroque des riches maisons du voisinage : l’habit noir et le chapeau cylindrique ont figuré dans beaucoup de pastorales. L'effet de ces accoutrements est d’une naïveté qui les sauve du ridicule. Qu'on s’imagine Charlemagne avec des lunettes bleues, un habit bleu, des gants de coton blanc, un makhila, deux chaînes d’or et la croix d’honneur! Qu’on se représente Clarisse, la belle-fille d’Astolphe, en chapeau rond, en châle, avec un éventail, des gants de coton et une immense crinoline! Les anges, d'ordinaire de jeunes enfants, ont sur la tête une couronne de fleurs; ils portent une tunique et une ceinture blanches, et tiennent constamment entre leurs mains jointes une grande croix de bois doré.

L’habillement le plus remarquable est celui des démons, le rôle le plus fatigant d’une pastorale. Coiffés d’un petit tricorne rouge orné de rubans et de plumets de même couleur, les'« Satans » ont une veste ouverte et un gilet écarlate, une ceinture de soie rouge, un pantalon blanc galonné et ils sont chaussés d’espadrilles rouges garnies de petites clochettes. Naguère encore ils devaient porter la culotte courte et les bas de soie blancs ; cette coutume n’est plus guère observée. Mais la

pièce la plus originale de leur costume est une petite baguette longue de quarante centimètres environ, véritable caducéte avec ses deux rubans rouges, qu’ils agitent sans cesse et dont ils ne se séparent jamais.

Comme nous l’avons déjà dit, les sexes ne sont jamais mêlés sur la scène. Quand les pastorales sont jouées par des hommes, les rôles de femmes sont remplis par de jeunes garçons dont M. Webster a constaté l'adresse et la grâce. La voix bien timbrée d’un garçon s’entend mieux d’ailleurs en plein air, ajoute-t-il, que celle d’une femme. Il a vu jouer des jeunes filles à Garindein : on pouvait les entendre à peine, paraît-il, sur la scène même.

Les filles qui jouent des rôles d'hommes portent généralement des pantalons blancs et de courts jupons de même couleur avec des vestes bleues ou rouges; M. Webster affirme qu’à Garindein ces costumes produisaient l'effet le plus charmant et le plus convenable.

Même dans les pièces où les acteurs sont des femmes, on confie quelquefois le rôle des Satans à des garçons, parce qu’ils sont d'ordinaire trop pénibles et trop fatigants. |

La représentation d’une pastorale est précédée d’une procession à cheval de toute « la troupe » à travers le village. L'ordre de marche est scrupuleusement réglé. Les acteurs s’avancent par

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groupes dans l’ordre indiqué sur le manuscrit par la note : « la manière d’arriver : 1e rang, 2e rang, etc. » D'abord viennent les bons (bleus), précédés d’un drapeau blanc; les mauvais (rouges) suivent, précédés d’un drapeau rouge où l’on a quelquefois dessiné des croissants; les Satans arrivent toujours les derniers. Quelques-uns des acteurs mettent pied à terre et montent immcdiatement sur la scène ; d’autres attendent que le prologue soit récité ou que leur tour de paraître arrive; ils restent à cheval à une courte distance du théâtre et quand le moment est venu, ils poussent leurs chevaux qui ont souvent peine à fendre la foule. Au bas du petit escalier, ils récitent d'ordinaire les premières strophes de leurs rôles, puis ils descendent de cheval et vont sur la scène. Les bleus montent tranquillement l’escalier ; les rouges l’escaladent en quelque sorte, s’y reprennent à plusieurs fois, se précipitent, se bousculent, mais ne manquent jamais de saluer l’idole de gauche qui figure « Allah », Mahoma (sic), Baal ou Pion, le « dieu des Turcs. »

Les « accessoires » ne sont pas nombreux. Sur une copie de la pastorale de Charlemagne, je lis : gaiça necesariag pheça hunen jokhatceco : mahain bat, etc.; « choses nécessaires pour jouer cette pièce: une table, un tapis et des cartes; de l’étoupe et des allumettes; ensuite deux rameaux

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