‹ Le fond de Giboyer dialogue avec prologue et pièces justificativesChapitre 4 sur 14 · D'AIGRE MONT · texte numérisé non relu

D'AIGRE MONT

Allons, 'marquis, vous jme donneriez envie de faire l'avocat du diable ! Notre auteur ramasse aussi dans de bons endroits. Il a lu notre ami Déodat. Quand Giboyer révèle sa gloire cachée, il annonce qu'il a fait un livre « beau et vrai, » dont il est fier, qu'il ne signera point par respect pour l'œuvre. Il ajoute : « Si je ne signe pas mon livre, comment voulez-vous que je signe mon fils t » Le mot a été trouvé dans les Libres Penseurs, et Giboyer ne le gâte presque pas.

Digitizod bv Côôgle

Mais même lorsqu'il puise au baquet, tout uniment, comme il filtre et comme il colore ! L'angélique Maximilien Giboyer, dégageant son démocratique père de la servitude cléricale, lui dit, en lui mettant la main sur le front : « Je ne veux « plus que tu avilisses le grand asprit qu'il y a là. « — Mon vieil ami, comme tu dois souffrir à vili- « pender tes belles idées dans ce journal d'écre-

* visses! Quitle-Ie, je t'en supplie, pour que mes-

* sieurs les membres du comité aient un pied de < nez à leur réveil. Quelle joie de leur souffler leur « boxeur! » Vous avouerez que voilà du délicat, et un joli rhabillage de plusieurs vieilleries.

LE MARQUIS

Et un vrai style de jeune gentilhomme, aussi distingué par l'expression que par l'élévation des pensées et des sentiments! On s'explique la faveur générale dont le petit Giboyer, tils illégitime d'une plieuse de journaux, est l'objet, non-seulement dans la maison de Maréchal, mais jusque dans le salon aristocratique de la baronne Pfeffers.

COUTURIER

Voyons, voyons, messieurs, n'accOrdez-vous

rien à notre Aristophane? Car enfin, c'est Aristophane, puisque Paris est Athènes.

LE HABQU1S.

Excellent Aristophane de cette Athènes-là t Scribe- en fut le Mémmdre, et Ponsard le Sophocle. Nous sommes jolis 1 Cependant, puisque Aristophane il y a, je reconnais un mérite à notre Aristophane.

C0BTUMEB.

Bien. Il sied aux vaincus d'être justes. Allons, monsieur le marquis, décrivez-nous le mérite du vainqueur.

Devinez. Je veux contrôler mes impressions par les vôtres.

COUTURIER

L'observation?

LE MARQUIS

Aucunement.

d'aigrbmomt.

L'invention?

LE MARQUIS

Pas du tout.

LE COMTE

Ma foi! puisque déjà vous lui refusez l'esprit et le style...

LE MARQDJS. ■ ■ ' ,•■)

L'esprit, à peu près; le style absolument."

LE COMTE

Alors vous lui accordez le courage?

LE MARQUIS

Ali! non, pas cela! pas même l'audace. Vous souvenez-vous de ces chanteurs de police qui déshonoraient la voix humaine et la rue en beuglant des chansons contre Lamoriciereî

LE COMTE

Oui, je m'en souviens.

l)'A IG RE MONT.

En effet, vous leur avez dû vingt-quatre heures de violon. ...j.,,,, . i

XB COMTE.

Et vous, monsieur, le souci de me tirer de là, qui ne fut pas petite affaire.

COrTDftlËR.

Ce fut votre première étape sur le chemin de Caslelfidardo ; je ne vous plains pas.

LE HAHQDIS.

Ni moi, quoiqu'il ait failli n'en pas revenir.

LE COMTE

Ni moi, mon oncle, quoique je n'y sois pas resté.

LE MARQUIS

Eh bien, mon enfant, ces rapsodes avinés qui osaient insulter le vieux Africain dans une ville pleine de ses anciens camarades, jadis fière de sa gloire, et naguère sauvée par lui, avaient-ils au moins quelque basse espèce de courage? Nullement. Ils avaient leur effronterie et une permission. Tous ceux qui pouvaient ressentir l'outrage l'ont avalé sans souffler mot.

COUTURIER

Vous ne prétendez pas que ce flit glorieux?

LE MARQUIS

Je dis que ce fut ainsi. H fallut la téta brûlée de ce petit fanatique pour concevoir l'illégale pensée d'opprimer un des insulteurs de Lamoricière.

L'insulfeur cria à la garde; les sergents happèrent le fanatique et le coulèrent au violon. Le cas du giboyant est semblable; il est même plus sûr. II ne s'en prend qu'à la société, et il a son port d'armes bien en règle. Point de réquisitoire à craindre, point de comédie possible contre lui, nulles représailles. Tout au plus quelques brochures, qui feront encore son affaire en soutenant le bruit. Ainsi, la gloire, l'argent, la sécurité, et par surcroit, je suppose, la paix d'une bonne conscience : voila un soldat de l'idée que je ne peux voir sous l'aspect des héros.

COUTURIER

Ce n'est pas comme Molière, comme Beaumarchais.

* LE MAUQUI5.

Si fait, c'est tout de même, moins le génie de Molière et le talent endiablé de Beaumarchais. Molière savait sa cour. Sous prétexte de se prendre aux hypocrites, il diffamait les mécontents. Il s'était presque donné Louis XIV pour collaborateur; il avait Condé pour ardent patron. Louis XTV, en ce temps-là, ne laissait pas d'être un 'peu fatigué des dévots, qui s'occupaient trop de madame dcMontespan. Condé faisait le libre penseur. , ,

COtJftJRIEn.

Ce qui ne prouve pas [que, tous les libres penseurs sont des héros.

' LE BLOQUIS. '• '■

C'est vous qui le dites. Soumis au roi, l'ancien rebelle s'amusait à taquiner Dieu. Louis, de son coté, traitait volontiers en opposition politique la dévotion outrée qui blâmait les divertissements du prince. Le bon catholique du moment, le catholique a sincère mais indépendant » de 1 662 à 1 669 devait admettre l'adultère public, comme aujourd'hui il doit désirer l'annexion des États du Pape.

Molière fit sa brochure contre les dévots, ce fut Tartufe. Il en fit une plus tard directement en faveur de l'annexion, ce fut Amphitryon.

COUTURIER

Curieux rapport entre Molière et un illustre moderne : tons deux victimes de l'annexion anticonjugale, tous deux annexionnistes déterminés! Beau sujet de comédie. . . qu'on ne fera pas.

LE MARQUIS. . . - -

Molière à beaucoup de rapport avec toutes sortes de gens qui restent fort au-dessous de lui. Personne n'a mieux pratiqué l'art prétendu nouveau de la réclame. Lia préparation de Tartufe fut un travail de maître en ce genre. Il en montrait la moitié, il l'essayait dans le'monde et à lâ cour; jamais œuvre en gésine n'a mené pareil bruit.,Les dévots criaient, les« dévots de cœur, » comme aujourd'hui les honnêtes gens, tandis que les vrais Giboyers se taisent. Molière se disait calomnié, invoquait le roi, invoquait Condé, invoquait le légat du pape, attestait qu'il ne voulait que l'intérêt du ciel. Au fond, il se moquait de tout le monde. « Bien sûr de n'avoir aucun de ses maîtres

« contre lui, dit son commentateur Bret, il ne pera dait pas courage. u Enfin la pièce fut représentée, et l'auteur se donna le plaisir d'y ajouter une préface, chef-d'œuvre d'esprit et d'hypocrisie impertinente, où il se vante d'avoir rendu le plus grand service à la cause de Dieu, malgré l'aveuglement respectable des vrais dévots qui n'y entendent rien. Il prétend s'appuyer des Pères de l'Église; il cite M. de Corneille et met Tartufe sur le même rang que Polyeucte. Si du moins aujourd'hui l'on se moquait de nous en si bonne prose 1 — Hélas! pauvre Molière 1 pauvre grand artiste, mort sans sacrements, dans une casaque d'iiis- Irion t — Son mensonge dure encore. Tartufe, devenu prêtre de la Raison, démontre tous les jours à Orgon devenu penseur, que Scapïn fut le plus pieu\ des apôtres.

COUTCRIËil.

Un moment, monsieur le marquis I SI cette lleche est pour moi, je la déclare inique. Je me laisse prendre à toutes les ficelles, mais je n'ai jamais cru que les bons négociants qui demandent Tartufe, et les bons comédiens qui le jouent, voulussent par là s'encourager à faire leurs Pâques.

LE MARQUIS

Mon cher Couturier, tout l'esprit du monde ne préserve pas les honnêtes gens d'une certaine crédulité; autrement, trop de personnes mourraient de faim. Mais il y a un certain degré de sottise dans la crédulité où ne descendent que les incrédules. C'est là que l'on vénère saint Poquelin, prophète et martyr de la vraie piété.

d'aigeemost.

J'avoue que je n'ai jamais admiré le courage de Molière, non plus que sa profondeur comme moraliste. C'est un courtisan très-adroit et un habile observateur des surfaces. Si vous le sondez un peu, vous avez bientôt fait de trouver le tuf. Il se détournait également, là où il voyait que ses maîtres seraient contre lui, et là où la vraie profondeur de l'âme humaine s'ouvrait devant lui.

LE UARQU1S.

Reconnaissons d'ailleurs que l'auteur dramatique, particulièrement dans la comédie, est un personnage essentiellement empêtré. 11 a toujours

des maîtres à satisfaire, toujours un parterre à traîner. La justice exige qu'on ne lui demande ni tant de vertu ni tant de philosophie.

LE COMTE

Cependant, Messieurs, Beaumarchais? Si vous me dites que ce fut un garnement, je ne me révolterai pas. On a écrit pour le réhabiliter deux gros volumes, très-amusants, qui lui font assez cette figure. Mais au moins, c'est un garnement hardi, et qui paye de sa personne. Comme il se place en plein champ, et forme à lui seul le bataillon carré, partout hérissé île dards, faisant feu de

partout

Et faisant feu sur toute chose, sur la famille, sur le mariage, sur la justice, sur la religion, sur la noblesse; aucune base de l'ordre social n'est épargnée. ^ ,

LE COMTE

Eh bien t mon oncle, cela prouve au moins son audace. - ■

LE MARQUIS

Non, mon neveu. Cela, tout simplement, démolit votre panégyrique. Lorsqu'une société reçoit en face, je ne dirai pas de telles leçons. — il faut d'autres lèvres pour donner des leçons, — mais de tels soufflets, l'homme qui les applique ne risque rien. Cette société est arrivée à son terme, elle a hùte de périr. Elle applaudit quiconque secoue sa vétusté d'un bras plus impitoyable et court vers l'abîme d'un pas plus fou. La première édition du Mariage de Figaro contient un trait particulièrement sanglant, qui n'est point de l'auteur : c'est l'approbation de la censure — « Rien de contraire aux lois ni aux mœurs, » dit la censure, sifflée elle-même comme toutes les autres institutions. Votre brillant garnement n'avait donc pas besoin de tant de hardiesse. Il était bien autre chose que le sieur Caron de Beaumarchais : il était la foule déjà triomphante, dansant déjà sur les débris. Le comte Almaviva, la comtesse Rosine, le juge Bridoison, le bourgeois Bartholo, l'homme d'Église Basile, se donnent la main pour la ronde impie. Figaro, le bâtard, produit, agent, ministre et victime* mais

non pas victime innocente, de leurs corruptions, tient le chant et mène la danse. La démocratie est née.

COUTURIER

Ali ( que c'est vrai, monsieur le marquis. Je n'y avais pas songé. Figaro, c'est Giboyer premier du nom. Je trouvais ce type assez neuf, et je me disais...

d'aigremont.

Vous vous disiez : Oit l'ai-je déjà vu?

COUTURIER

Précisément.

LE HABQUIS.

Oui, Beaumarchais, fils aîné de Voltaire, est le propre père de Giboyer. Notre contemporain n'a pas l'honneur de cette création. Je Iu.i rendrai pourtant justice; il s'est loyalement approprié la trouvaille. H n'a pas démarqué le linge, comme on l'a dit de l'un de ses illustres émules; il l'a troué, fripé, encrassé et rendu sien par ce travail aussi naturel qu'adroit. Ainsi il a

contenté la brutalité du goût présent, il a fait du réalisme, et honnêtement mis sa marque sur l'objet emprunté. Giboyer est Figaro vieilli, mais comme il devait vieillir; sali, appesanti, abruti par la logique de ses moeurs. Du journal, il est tombé au journalisme; il n'était qu'incrédule, il est impie; il n'était qu'impudent, il est cynique; il intriguait, il sert, et en servant il trahit; il se laissait payer, il se met en vente. Il dégringole sans lutte aux métiers ridicules et odieux, croque-mort, vendeur de contremarques, fournisseur de discoure pour et contre. Jadis époux de la fringante Suzanne, maintenant amant ou corrupteur d'une plieuse de journaux, qu'il laisse au coin de la borne avec son enfant. Enfin, il n'échappe à l'ignoble par aucun côté. Crotté, crasseux, sentant la pipe; jadis canaille, maintenant crapule. Ce progrès de la dégradation est très-bien observé. Le travers est d'avoir fait du même Giboyer un platonicien et un mystique.

d'aigremont.

Que voulez-vous? H faut bien aussi un peu d'idéal. Cet ingrédient est de première nécessité. Le réalisme, qui ne le dispense pas, n'en dispense

pas non plus. Voilà une belle matière de métaphysique : nécessité et amour du vrai, impraticabilité et dégoût du vrai; et ces deux contraires permanents et impérieux dans l'homme I La religion fait la grande harmonie pour le cœur; l'art doit l'opérer pour les choses de l'esprit. Mais l'art est fidèle ou révolté, pur ou corrompu. Fidèle et pur, il prend le vrai et le transfigure dans le beau ; révolté, c'est-à-dire corrompu, il prend le vrai et le défigure dans l'ignoble ; il y cherche son type, qui est l'extrême dégradation. Seulement, arrivé à cette limite, il s'aperçoit d'une chose : c'est que l'œuvre réalisée n'est plus intéressante, n'est plus vivante, u'est plus possible; elle manque le but misérable où elle tend, la glorification absolue du mal absolu. La nature humaine s'insurge; toutes ses puissances morales, réveillées et insultées, repoussent la création d'ignominie. Les basgredins parvenus à leur complément de dépravation ne sont pas simplement tout à fait répugnants à voir, l'expérience révèle qu'ils sont tout à fait malfaisants et qu'ils deviennent tout à fait bêtes. Toute intelligence s'éteint dans la crapule. Nous les pratiquons, les Giboyers, ceux qui ont écrit et ceux qui ont lui Maintes fois nous

avons visité leurs incurables taudis, maintes fois nous les y avons trouvés ivres, cuvant l'aumône qu'ils venaient de nous extorquer pour leur famille en proie à la faim. Pousser ces brutes au pillage est facile, et nos demeures leur sont con nues. Mais de les ériger en argument légitime contre la société, et de les présenter comme les fondateurs d'un ordre nouveau et meilleur, nul moyen! L'esclave ivre ne peut que dégoûter de l'ivresse. Que faire,? Alors fut inventé le procédé stupide et immoral de supposer dans ces cloaques Vivants, non -seulement des vertus héroïques, mais toutes les délicatesses de l'âme la plus vigilante à s'épurer; et cela sans aucune grâce de Dieu, sans aucun recours vers Dieu, mais au contraire avec l'ignorance, la haine ou le mépris de Dieul Pour les "faire cheminer sur le plus ferme pavé de la vertu, tout en restant dans la fange jusqu'à la barbe, il suffit de ce que Giboyer appelle une furlutainc.

COUTUMEIt.

Turlutaine, tur-lu-taine.

COUTURIER

Monsieur le marquis, vous qui savez la langue?

LE MARQUIS

Turlutaino est la même chose que toquade. Toquade est pané et ne se porte plus depuis six mois. En vieux français, en français ganache, nous disions une manie ou une folie. La turlutaino de Giboyer est l'amour paternel. Turlulaine, dit-il, « qui vaut bien celle des tabatières. » 11 lui plaît « d'être du fumier et de nourrir un lis. »

d'aiguemont.

Oui. Après avoir oublié six ans dans le ruisseau le fils de la plieuse, l'infect Giboyer est tout à coup pris d'amour paternel. Turlutaine invraisemblable s'il en fut! Mais enfin, il est pris. Et soudain, sans réformer en rien sa vie immonde, il devient un archange. 11 devient grand philosophe, grand politique, grand écrivain, et ne laisse pas pour cela d'encanailler de plus en plus; mais plus l'homme encanaille, plus l'archange aussi resplendit. Ce singulier ménage de Giboyer et de l'archange subsiste vingt ans en parfait accord.

Chacun mène à part ses affaires, l'archange sans décrotter Giboyer, Giboyer sans déplumer l'arcbange. Effet merveilleux de la turlutaine, plus merveilleux que tous les miracles de la légende dorée! Avec vingt années de boue accumulée sur un ancien fonds déjà riche, Giboyer n'a pu submerger son génie. Au contraire, ce fumier ambulant, d'où sort un lis, est aussi le combustible qui entretient la belle et claire flamme de la pensée; et tout en vérifiant des contremarques, notre drôle a écrit l'évangile du mondefutur.

COUTUMES

Savez-vous, mon ami, que vous nous contez là un roman de Balzac; je ne sais quel Vautrin, que j'ai feuilleté je ne sais quand? Ce Vautrin, homme de police, voleur, fort assassin, ancien forçat, esprit d'ailleurs distingué, se donne aussi la turlutaine paternelle, et produit également un fils chéri des dames. Mais je ne me rappelle pas si Vautrin fait un évangile.

d'aigremont.

Cela se pourrait. Cependant le génie de Balzac doit l'avoir préservé de ce vice, Giboyer réfor-

— Si —

mateur de la société chrétienne, voilà ce qui pourrait passer pour de l'audace; voilà le soufflet, non pas au parti clérical, mais à la société tout entière et à la morale de tous les temps, et au bon sens particulier des auditeurs. Audace de l'outrage, audacode l'absurde. Mais pas du tout! la société* dans son ensemble,- ou trouve cela tres- ■ bon et se rend complice de l'outrage qu'elle : subit, ou trouve cela très-vieux et n'y prend pas garde. Elle est blasée sur ce personnage d'honorable infâme qui, depuis vingt ou trente ans, par la loi générale du progrès moderne, remplace le ci-devant vertueux criminel, devenu fatigant. Giboyer, c'est Figaro croisé de Marion Delormc. Virginité refaite! M. Hugo est autant que Beaumarchais l'ancêtre littéraire de notre écrivain, >■ ••-»• ■■' ' 1 ' :! '>- ' : '

LE MARQUIS

Mon cher d'Aigremont, peu s'en faut^ue yous ne . m'ayez dispensé d'expliquer quelle sorte do mérite je reconnais à la pièce.et «l'auteur,:.. ..

Eh bien I. mon ami, achevez,

LE MAEODIS.

Pas encore, s'il, vous plait; mais j'entrevois que nous serons du même avis. Pour le moment, permettez-moi d'observer que, si en effet l'auteur de Giboycr descend de Beaumarchais et de Victor Hugo, c'est conformément à cette loi du progrès moderne dont vous parlez. Le descendant de deux gronda artistes n'est qu'un ouvrier épais.

CQtnTBtEB.

Allons, allons! laissez-lui l'esprit.

LE MAROrtS.

■ . v v . / .- ■ Si vous me. poussez davamage : mon cher Couturier, je dirai que c'est un manœuvre. 11 a juste ce qu'il faut d'esprit pour éire l'homme le plus spirituel de France pendant un certain temps, "dans l : un ■ certain quartier. 11 faut connaître sa langue,' il fâut;êfre de son quartiers '-H' a 'déjà moine d'esprit sur la rive gauche que sur la rive droite; il en laisse encore considérablement au seuil des bonnes maisons; passé les fortifications, le coulage est désastreux. Imaginez un lecteur

capable de savourer La Fontaine, madame de Sévigné, Lesage, mais qui habiterait Meaux depuis une dizaine d'aimées : que trouvera-t-il là dedans? Des impertinences souvent inintelligibles. Mettez cela sous les yeux d'une femme d'esprit et d'honneur, elle sera simplement révoltée.

COUTURIER

Monsieur le marquis, vous devez avoir quelque théorie particulière de l'esprit... quelque théorie surannée.

LE MAKQUIS.

Que voulez-vous? Je suis né vieux, et je crois que je vieillis encore. A mon sens, l'esprit est un don de voir et de dire juste, mais de dire juste clans un continuel essor d'imagination qui colore, qui anime, qui crée l'originalité en gardant la simplicité. C'est le style, la chose spontanée et savante avec quoi madame de Sévigné fait sa lettre, La Fontaine sa fable, Molière son dialogue, Montaigne sa divagation. Cette chose-là, cette chose exquise, les ramasseurs ne la ramassent jamais, et parmi ceux qu'on appelle gens d'esprit, beaucoup même ne la savent pas discer-

lier. Ce n'est point le mot, ce n'est point l'éclat, ni le coup de feu ni le coup de dent; c'est la grâce et la fleur de l'intelligence, plusdélicieusesqu'ailleurs chez madame de Sévigné, à cause de son perpétuel épanouissement d'honnête joie. Ne confondons pas la minauderie, la grimace et le fard avec l'éclat de santé d'un visage charmant! Le véritable esprit repousse les oripeaux, il ne se laisse pas enfieller par la haine. Une bouteille historiée déshonore le bon vin. une addition d'alcool le gâterait. Le bon esprit et le bon vin ont assez de leur robe riante et de leur saine chaleur.

COETimiËR.

Monsieur le marquis, faut-il que j'aille de ce pas brûler la moitié de ma bibliothèque et vider la moitié de ma cave? Combien me laissez-vous de perles dans les deux éerins?

LE MARUUIS.

Mais, mon ami, je ne méprise pas les qualités inférieures, les seconds crus. Parmi ces seconds crus de l'esprit, on compie La Bruyère, Regnard, Lesage' et d'autres. H y a des places honorables!

Et vous pouvez descendre jusqu'àM.P&ul de Kock et jusqu'au vin de Suresnes. ■,. „., . : , J , lj . .: ..„,..

COUTURIER

Je respire.

LE MARQUIS

Voyez ma largeur. Je fais une troisième catégorie, pour les mélanges et les métis; mélanges plus ou moins heureux, métis plus ou moins rapprochés de ta race supérieure. Voltaire et Beaumarchais sont la dedans.

.. i ■ COUTURIER.

Et mon auteur?

LE MAHQUJS. ' '

Quatrième et dernière catégorie : celle des fabrications, manipulations et produits chimiques. Il y a des esprits comme des vins fabriqués. On leur donne du montant, de la mousse, un certain mauvais feu. Il y entre plus ou moins de vin, èt plus ou moins de dragues. Je le mets la, votre homme, à une certaine dislance glorieuse de

Monsieur Legouvé et de fout ce qui est « immédiatement au-dessous de rien. »

COUTUMES

C'est la grâce que vous lui faites I

LE MAHQiriS.

C'est la justice que je lui rends. Soyez assuré que sa propre conscience ne réclamerait pas. Un auteur qui a délibéré de faire une « pièce sociale n va de lui-même résolument se caser dans le rang des manipulateurs. Étudiez le caractère et le but de la comédie sociale et démocratique : c'est la même chose que le vin démocratique et social et que tout ce qui porte ces deux épilhètes du temps. Cette comédie-là ne se fait pas avec les mouvements du cœur, ni ce vin-là avec du raisin; et le fabricant sait qu'il travaille pour le cabaret. Du reste, le débit est assuré. Ces breuvages chimiques, ces potions enrichissent le producteur et sont de grande importance au point de vue politique. — Le peuple ne se soûle qu'avec cela.

COUTURIER, sa aomW. ■. " '• \

Eh bien, zouave, qu'en dites-vous? '

LE COMTE

Enfin, je voudrais pourtant savoir ce que j'aime dans Giboyer; car positivement j'y aime quelque chose. Après avoir vu la pièce, je l'ai lue. J'étais mécontent do me sentir un fond d'admiration...

LE COMTE

Ma foi oui, un fond d'admiration pour une œuvre que je sentais en même temps fausse et condamnable. II m'eût agréé que cela fût de tout point mauvais. Jo me croyais sous le joug des acteurs... Ces gaillards-là sont du métier, et ce n'est pas un beau métier. Quel front surtout ont les femmes! Il y en a do jeunes, pourtant...

COUTURIEB.

On sait so faire un front qui ne nie jamais.

LE COMTE

Donc, je me rappelai un axiome de mon pro-

— ai —

fesseurde rhétorique : En faitde pièces de théâtre, nous disait-il, ies bonnes ne se peuvent pas jouer et les mauvaises ne se peuvent pas lire. J'ai soumis Giboyer à l'épreuve de la lecture.

LE MARQUIS

Eh bien?

LE COMTE

Eh bien, cela ne m'a pas ennuyé. C'est vivant, remuant, courant, rien ne languit. Aucun des personnages ne porte pesamment ce qu'il veut dire, aucun ne s'attarde. On peut lire tout haut...

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