LE JI A BOUTS
Quand on a pris soin de renvoyer les femmes.
le comte. ' Sans douie; niais le genre étant donné?
le marquis.
Je ne prétends pas que cet auteur ne sache travailler. Sa machine est adroitement montée ses rainures glissent, ses portes ouvrent et fer-
ment, on entre, on sort; on no cause 'pas, mais on degoise; et enfin ce vin de fabrique fait parfaitement sauter le bouchon. C'est la desté'rité de Scribe avec un peu de l'art de Beaumarchais. Je vous attends à quelques années, quand vous aurez davantage pratiqué la vie et les bons livres : vous jugerez alors ce caTton et ce
Vous rendez-vous, comte?
; Je suis battu; Ton me propose une trêve, je l'accepte. ., . /
■ Moi, je tiens. Cet ouvrage me plaît; je le trouve à la mode. De la crinoline, du fard, du coup de peigne, du nez en l'air, de.l'œil provoquant...
Tout ee qui fait l'agrément du quart d'heure. Mais imaginez tout cela demain matin, après la
danse, au gçand jour? Représentez-vous tout ce postiche en. quatrième au jugement de Pàris.
d'aigremost.
L'idée est bonne. J'ai rêvé celle terrible justice de la confrontation. L'auteur s'est osé rapprocher de Molière, comme Molière lui-même osa rapprocher Tarlufe de Polyeucle : j'aurais voulu l'attirer à . lire sa pièce en public, comme faisait Molière; mais j'aurais composé le salon. Imaginez le Fils de Giboyer chez madame Swelchine, lorsqu'on y trouvait Lacordaire, Donoso Corlès, Dom Guérangcr,l evêquc d'Orléans, Bcrrycr 5 MontaIembert, Falloux. Représentez-vous, autour de la maîtresse du logis, ce cercle de femmes si élevées et si douces qui butinaient sa sagesse et sa vertu. La lecture est terminée, non sans que l'auteur ait sué à grosses gouttes, épouvanté comme Macbeth devant l'ombre Banquo. On est au jugement. Quel étonnement de toutes partsl J'entends la duchesse de La Redemander la traduction de Turlutaine ; ]& vois la comtesse Sophie Swelchine, dans sa miséricorde, tâcher de couvrir le caricaturiste de la baronne Sophie Pfeffers. Mais ce qui est -a peindre, . c'est l'effarouchement de.iL'aigle comique, au milieu
de ces cléricaux qui le déplument à coups de bec discrets et l'expulsent enfin, si rasé que le volume inédit de Giboyer père ne suffirait pas pour lui refaire un duvet.
LE MARQUIS
Notez que la scène serait la même dans les zones moins éloignées de l'esprit de 89. imaginez seulement parmi les auditeurs M. Guizot, M.Thiers, M. de Barante, M. de Hémusat, M. Cousin, M. Duchâtel, M. Vitet, M. Villemain : vous voyez tout de suite connue l'auteur soutiendrait son personnage. Sans qu'on lui objectât un mot, il se sentirait aplati, renvoyé au vaudeville. Je dis que paltout où l'obscène et le turlupin rie sont pas de mise, il se trouverait mal et demanderait à s'en aller.
COUTURIER
Je veux parbleu me donner un peu de cette comédie. Passez-moi la pièce, mon cher comte.
Messieurs, vous n'avez plus devant vous le niais bourgeois clérical, Pierre -François Couturier. D'anciens principes, ulie fortune- honnêtement gagnée dans l'industrie, quelque pr&tique des
affaires publiques avaient troublé ma droiture naturelle. Il me semblait tout simple que des hommes d'une même époque, ayant fait les mêmes expériences, s'accordassent pour défendre des biens sans doute divers, mais établis sur le môme sol et compromis également. Qu'importe, disais-je, que l'un préfère son champ, l'autre sa manufacture, l'autre son jardin, l'autre son clocher; tous doivent combattre le fléau qui menace tout. J'ai changé, messieurs. Giboyer m'a prêté son livre manuscrit. Je ne l'ai pas lu; l'odeur seule qui s'en exhale m'a révélé un publiciste plus fort que Bonald, Joseph de Maistre et Donoso Cortès, et peut-être comparable à Guéroult. Quelle pipe ! Toutes mes convictions passées se sont évanouies dans ce parfum de l'avenir. Je ne crois plus que la vieille religion, la vieille morale, la vieille manière d'avoir une femme et des héritiers, puissent désonnais servir de base à l'ordre social. La société qui repose là-dessus est corrompue et barbare. Corrompu, barbare et imbécile le vieux Couturier, qui rêvait de maintenir le ruineux édifice monarchique et chrétien! J'abjure ce Couturier-là, je l'abolis; je prends un nom de noblesse qui effacera Mont
morency, Guizot et Magenta. Je suis le citoyen GiBAtiGiEH, chambellan des choses nouvelles; je porte d'azur à trois vessies d'or, posées deux et une.
LE MARQUIS
Excellent blason! Deux comédiens en support, et il n'y manque rien.
Mais pourquoi trois vessies?
LE MARQUIS
La première pour la comédie picaresque, la seconde pour la comédie sociale, la troisième pour la comédie de vertu; car on tient aussi cet ar T ticle... qui se paye à part.
COUTURIER
Devenu un lis, —parles racines, — je me fais le champion de mes nouveaux pères et de ma nouvelle foi. Voyons, hommes du passé, voyons... Ganaches, que dites-vous contre ceux que vous devriez bénir? Un moraliste affronte les périls du théâtre dans le généreux dessein d'épurer vos
mœurs et de mettre au pas vos esprits attardés. Vous. l'attaquez. Quoi que vous ayez dit, sachez d'abord que-.j'lionore«son courage. Contre les vieux partis coalisés, il défend deux faiblesses : celle- du gouvernement et celle de la démocratie
. d'aiguesiqnt.
Mais pas du tout. D'après Giboyer, les vieux partis sont une légion de colonels sans régiment, un état-major sans troupes (plaisanteries dès longtemps connues); le jour d'une levée sérieuse,, ils- liattrèient le rappel dans le désert, ce qui signifie qu'ils ne lèveraient rien; donc la démocratie n'en a rien à craindre. Et comme ces gens-ld ne sont redoutables que pour les gouvernements qu'ils soutiennent, le gouvernement qu'ils ne soutiennent pas n'a nul besoin de secours contre eux. Tout au plus peut-il désirer une vengeance. , . que votre auteur pouvait se passer de lui procurer.
Èh bien ! mon auteur vous protège vous-mêmes. 11 met à couvert de vos déplorables victoires le présent qui vous sauve et l'avenir qui vous transit gurera. .fi vt*i
LE HAOQD1S.
Mais pas du tout. Quant aux victoires, les cléricaux n'en peuvent pas remporter, cela vient d'être établi. Quant aux avantages que leur assurent le présent et l'avenir, le présent ne les sauve pas même des injures et des diffamations de vos moralistes; l'avenir ne leur promet rien d'aimable, s'il doit les transfigurer en (iiboyers.
COCTURIEU.
Quoi ! ce Giboyer si courageusement entête" de la plus noble des lurlutaines, vous ne le trouvez pas, au fond, plein d'adorables vertus?
d'aigueuont.
11 est certainement le vertueux delà pièce; mais enfin, c'est une franche canaille, et nous ne sommes pas encore habitués...
COUTURIER
On vous habituera. Tel est justement le grand et saint travail de la muse démocratique. La démocratie effacera toutes les souillures, comme elle brisera toutes les chaînes.
LE «àHQOIS,
Ali! puissent les déchaînés se précipiter au bain! L'espérez- vous?
COUTURIER
Nous en sommes sûrs. D'ailleurs, si Giboyer vous Offusque, vous savez qu'il est réservé pouf l'Amérique. On a prévu vos scrupules et on les a ménagés. Le type, c'est Maximilien. N'est-il pas charmant de tout point, ce petit Giboyer; n'est-il pas vraiment un lis?
d'aigremoht.
Délicieux, frais, pur, doué d'une facilité d'opinion et d'un goût pour le cigare qui font bien deviner en lui son père inconnu; coulant sur les questions de famille, acceptant père, beau-père, grand'mère absolument comme on les lui donne; fils de Giboyer, fils de tout le monde. Impossible de nous présenter une pilule démocratique plus douce à avaler! Mais que deviendra- t-il, cet aimable enfant qui se trouve subitement accablé de ' tant de parents et de tant de rentes, pour le seul
mérite d'avoir réfuté de minuit à six heures du matin une opinion qu'il avait eue de midi à six heures du soir? A-t-il un caractère? 0ffre4-il une garantie? .Je ne .vois en lui qu'un Giboyer mieux tenu, tant qu'il n'aura pas mangé ses rentes. Savez-vous que le comte d'Outreville me parait autrement trempé, et que c'est lui qui est véritablement le noble jeune homme et le héros de l'aventure?
COUTUMER.
A mon four de dire : Point du tout! Comment ce sacristain de Carpcntras, ce novice à cheveux plats, ce benêt vierge, qui « a l'air frauc.,. comme un
Ij'aIGREMOST.
AuUc joli mot qui traînait un peu. Mais raisonnons- — Otez la vile mimique et l'histrionisme, ce sacristain n'est qu'un ingénu de province.. Sa seule infériorité devant le fils de Giboyer est de n'avoir pas encore trouvé un tailleur, de n'avoir pas encore « perdu la sainte ignorance du mal » et de croire encore en Dieu. Dans tout cela, aucun vice irréparable. Ce sacristain aristocrate hésite à se mes-
— JOi —
allier riiez le ridicule Maréchal, mais sa iierté s'honorerait de l'alliance de Cathelineau; sentiment suffisamment moderne pour un fils des Croisés. Toute la dot de Fernande ne le porte pas à fermer les yeux sur les pentes démocratiques de cette jeune délurée; il résiste à l'insolence despotique et d'ailleurs stupide du marquis d'Auberive, qui veut la lui faire épouser à tout risque; il ne sait pas feindre i'amour. Lorsque Maréchal a trahi, il se retire; lorsque l'amour est venu, il se jette tête baissée, dédaignant la fortune du marquis, dans les filets d'une coquette à laquelle il suppose des vertus. Ce sacristain n'est donc ni si faux, ni si avide, ni si lâche. Il se déniaisera, il s'habillera. Donnez-lui huit jours pour prendre l'air de Paris, Vurbana frons, il écrasera vos Giboycrs. Chrétien sincère, il les domine de toute la hauteur de son origine et do toute la dignité, do ses croyances; libre penseur, pra- tiquant vos larges maximes, il lui reste l'avantage de son bfason, — -et le petit Giboyer pourra regretter de lui avoir enlevé Fernande.
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— ii>2 —
d'aigkbmoïit.
Ma foi, mon cher monsieur Gibaugier, je vous assure que je ne réponds de rien ! Fernande tient de la religion de l'avenir, dans laquelle je ne vois aucune ressource contre les tentations. Est-ce que vos héros et vos héroïnes démocratiques sont de boisî Eslr-cè qu'ils n'auront jamais que des « turlutaines » trop vertueuses? La jeune Giboyère est pure, je ne sais pas trop pourquoi; mais cet autre lis a aussi du l'umier dans ses racines, et beaucoup; et elle est curieuse et hardie; et pour une fille de dix-sept ans, elle a bientôt fait d'embrasser 1 un garçon qui lui v !
couturier".
11 faut bien qu'elle se compromette pour finir la
pièce.
d'aigrehont.
Je ne dis pas non. luais elle ne s'y épargne pas. Quelle décidée! A moins que le triomphant petit Giboycr ne doive être toujours aimable et toujours
1 Acle IV, scène vi. — Acte V, scène dernière.
TjigilRbd b, Cuug 11
plaire, je ne garantis pas Fernande pour un an. Voyez-vous, monsieur Gibaugier, pour qu'une femme trébuche, il n'est pas nécessaire qu'elle ait été élevée au couvent, ni qu'elle soit de l'œuvre des Tabernacles. On peut glisser aussi très-désastreusement dans les bibliothèques, lorsque l'on y va toute seule trouver un jeune secrétaire, pour lui demander les livres qu'il donnerait à sa sœur'. Ainsi mademoiselle Julie d'Étanges, l'une des innombrables aînées de Fernande Maréchal, finit par s'engager tropavec un cuistre nommé Saint-Preux, cousin germain du jeune Giboycr. Car elle n'est pas non plus d'une invention toute première, cette aïmabîe Fernande ! — Et pour qu'un lis obtienne sa blancheur et son parfum, cher monsieur Gibaugier, il ne suffit pas que ses racines plongent dans un fumier riche; il faut encore que le ciel pur et le soleil brillant rayonnent sur sa tête. Quant au fumier, autour de vas lis il y en a, Oieu merci! Giboycr, d'Auberive, Maréchal, c'est-à-dire la truanderie, l'adultère cynique, l'ignominieuse trahison, voilà de l'engrais. Mais le ciel pur et le soleil vivifiant qui versent la couleur èt les arômes, où sont-
1 Acte III, scène v.
ils? Je ne vois d'autre astre au-dessus de ces jeunes plantes que la pipe du père Gibover. Vos lis sont gras, mais pâles et inodores. '' ' '
i, . .. j . . couruaiEB.
Monsieur d'Aigremont, vous avez soixante ans; vous ne vous y connaisse?, plus. Prenons un juge plus compétent de ce fier caractère de jeune fille. Que pensez-vous de Fernande Maréchal, monsieur le comte?- >•■••• : '" : ' ' 1 "'
1E COMTE
En vérité, vous m'embarrassez. Sur le théâtre, je ne vois pas des femmes, je ne vois que des actrices, des êtres à peu près chimériques, et qui n'ont point d'existence pour moi, hors de ce lieu où 1 je les regarde avec une certaine curiosité douloureuse. Celle qui représente Fernande Maréchal est belle ettson espèce. Je n'ai nullement songé que ce fû!> Un- caractère, une âme, une personne enfinv'et. je ne me suis point demandé si je l'aimerais ou ne l'aimerais pas. Que m'importe? Cela est totalement à part du monde où je chercherai ma femme. Qu'elle soit fille de vieille maison, bourgeoise, paysanne, ma femme certainement ne
sera rie» qui ressemble à cela. Je n'en sais pas plus sur le caractère de Fernande, que si l'actrice l'avait mimé et dansé. Cependant une parole m'a choqué singulièrement. Lorsque Fernande apprend que son Giboyer décampe et va se trouver sans place, elle s'écrie : Je lui ai ôtê son pain l Le propos me paraît ignoble, et l'opposé de tout ce que doivent suggérer la délicatesse et l'amour. Je lui ai Oté son pain! Je ne sais pourquoi, mais j'affirme qu'une femme n'aime pas et n'aimera jamais l'homme envers qui elle se reproche un pareil tort, et dont le sort peut lui inspirer un pareil souci. Son pain! Se propose-t-elle de le nourrir, le soupçoime-t-cllc de songer à cela ? Ce cri est : d'une bassesse achevéo ! Si le jeune Giboyer l'entendait, et ne se désamourait pas à l'instant, je le tiendrais pour le plus fieffé pleutre qu'on ait jamais vu courir les héritières. Votro Fernande a les instincts d'une demoiselle de comptoir. Et quand M. d'Aigremont nous dit que c'est un lis inodore, je ne trouve pas : ce lis nourri de fumier garde une odeur de terroir. ; . : . i -i
Voilà. , . , u / .... L 1 .
LË COMTE.
J'ajoute que l'auteur place ses amoureux dans des conditions bien malsaines et antipoéliques. Giboyer, Maréchal, le vieux Auberive, quels anges gardiens autour de ces jeunes gens! quelle putréfactiop de sentiments et de langage! Quelles perspectives, enfuit Fernande ne sera pas plutôt mariée que le roué septuagénaire lui contera des gaudrioles, Maréchal multipliera les basses sottises, et Giboyer, toujours noble, apportera dans le salon sa pipe, ses turlufaines et son argot. Le premier sentiment que vos gracieux bâtards devront mettre en commun sera le plus complet mépris pour tout ce qu'ils se connaissent de pères et de parents. Sous ce rapport, la pièce offre un spectacle aussi profondément disgracieux que profondément immoral. Les vieux y sont tutoyés, redressés, moqués par les jeunes, et tous hideux ou de cynisme ou de sottise. Et comme rien n'annonce que Maiimilierj Giboyer les veuille expulser, tout fait prévoir que sa maison deviendra promptement un terrain... propre à porter des lis.
LE MAIiQUlS.,
Bravo 1 zouave. Qu'en dites-vous, monsieur Gibaugier?
coutume a.
J'aime à voir comme vous {instruisez!... Ce pauvre jeune garçon est plus arriéré, s'il se peut, que vous-même, et ne jouira jamais des grâces et des libertés du ménage démocratique. Mais je l'aurais cru plus disposé à goûter notre littérature... Vous changez bien promptemeut d'airs, mou petit comte : au commencement de cet entretien, vous nous trouviez du bon.
LE COMTÉ
Si je vous trouvais du bon, ou plutôt du séduisant, je vous trouvais aussi du faux, et même du répugnant. Je m'aperçois par moi-même que l'examen ne vous est pas favorable. Je m'en réjouis; car ce vif tapage et ce trompe-l'œil dont j'étais à demi charmé, pesaient sur ma conscience. A mesure que je m'en délivre, votre succès me fait moins peur. Je commence à trouver qu'en effet tout cela n'est point fort. Je commence à croire
que' la raison et le bon sens public prévaudront. Ce pamphlet animé n'est qu'un mille-patles trèsagaçant; il n'a point de muscles, point de charpente osseuse, point de tête. On mettra le pied dessus et ce sera fini... Mais, messieurs, puisque, nous avons eutrepris l'examen des caractères, achevons, je vous supplie. Cette méthode va au fait. Mon oncle, que pensez-vous du marquis d'Auberivc?
Je l'ai beaucoup connu. C'était un vieux parent à moi. Riche, ennuyé, débauché dans sa jeunesse; impie par ton, pour imiter les gens de lettres qu'il nourrissait, admirait et méprisait; nul au fond, avec des manières assez dignes. On le nommait le comte Almaviva. Lorsque la Révolution éclata, il manqua l'occasion de racheter sa vie passée; il n'eut point l'honneur de combattre, on ne lui fit point l'honneur de le guillotiner. Il prit une sorte de bonnet rouge, le moins malpropre qu'il trouva, cacha sous une carmagnole un peu d'argent sauvé, et sut s'aplatir assez pour se faire oublier. Ce gentilhomme méritait d'être démocrate. On le vit dans les salons de Barras. Plus tard il devint
chambellan et je ne sais quoi encore, chevalier d'honneur de je ne sais quelle reine qui pourtant le chassa. Vers le temps de la catastrophe, un peu auparavant, il se lit prendre, conspiraillant avec quelques benêts blancs et rouges, les uns à peu près honnêtes, les autres tout à fait fripons. Dans cette belle compagnie il tenait le milieu. Un brin de prison couvrit sa carmagnole et sa livrée. En 1816, il se proclama martyr. A ses anciens défauts il ajoutait la morgue aristocratique la plus intolérable et la jactance d'un victorieux. Le triple sot se croyait le restaurateur de la monarchie et de la religion, et prétendait ne pas se gêner envers ses deux obligées. Il possédait toujours son même clan de conspirateurs variés et avariés, où s'introduisaient beaucoup d'aigrefins. Tout cela le grugeait et se moquait de lui. Les Giboyers n'y manquaient pas : Giboyers blancs, Giboyers rouges, Giboyers changeant de couleur à volonté ou portant les deux couleurs à la fois. 11 comptait sur ces athlètes pour se hisser au ministère et appliquer enfin ses idées de gouvernement... Un mélange, une pâtée, un détritus de toutes les doctrines que l'ignorance, la suffisance et la peur avaient introduites dans ce cerveau où rien! n"en-
trait entier et ne tenait debout. Aristocrate et démocrate, Toltairiën de cœur, chrétien de drapeau ; au fond, un insolent possédé do la débile manie de l'intrigue politique et de la fatuité des mauvaises mœurs; mais par-dessus tout un sot. Quelque bonheur de repartie, aidé d'un masque goguenard, le faisait passer pour un Talleyrand méconnu, et il en était fier!... Un sot, je le répète, admirateur de Pigault'- Lebrun et champion des libertés de l'Église gallicane. Il nous faisait horreur, C'était le moindre de ses soucia; mais nous ne lui cachions pas que nous le trouvions en même temps très-ridicule, et il en éprouvait une douleur qui nous vengeait, hélas t sans le convertir. Lorsqu'il vit les principes romains dominer enfin dans-la presse religieuse et dans la presse royaliste, les dernières apparences de la raison parurent- s'éteindre en lui. Il mourut assisté de Giboyer, devenu son commensal, méditant un mémoire pour persuader au pape d'excommunier Déodat. Il détestait Déodat, qui le- mettait décidément à la porte,
coimmiER.
Eh 1 mais, de tout ce que vous venez de dire, il
résulte que nous n'avons pas si mal touché notre marquis d'Auberive.
LE MARQUIS
Pardonnez-moi, cher monsieur Gibaugier ; votre marquis d'Auberive est un plagiat, une caricature, et surtout une calomnie. Plagiat : c'est Figaro, mais cette fois tout craché. Caricature : un marquis de soixante-dix ans et de quatre-vingt mille livres de rente ne peut pas perdre la forme d'un gentilhomme : votre marquis se trémousse comme un valet de comédie et parle exactement la langue de Giboyer. Calomnie ; vous donnez pour type d'une classe actuellement vivante une figure qui a depuis longtemps disparu de cette classe-là, et qui n'y fut jamais aussi fréquente que le disent les misérables haines de la démocratie. Les corrompus de l'ancien -régime ont été amplement punis du crime, d'ailleurs très-grand, d'avoir abandonné la loi de Dieu et ta loi de leur ordre, pour vivre suivant les maximes de la libre pensée. Vous savez sous quelles mains tombèrent leurs têtes et dans quelles poches passèrent leurs biens; vous savez aussi quelle était la supériorité morale de Robespierre et de Fouquiei-Tinville sur Almaviva. Ceux
qui échappèrent et qui ne se convertirent point n'ont pas laissé de descendants. II y a vingt ans que j'ai vu mourir le dernier, plus qu'a demi des vôtres.
■ ■ ; D'AIGHEMONT.
Observez, monsieur Gibaugier, que le marquis d'Auberïve, dont vous prétendez nous taire présent , est entièrement et résolument à vous, passe â la démocratie avec armes et bagages, déshérite son sang pour'enrtohiT le petit-fils de Giboyer.
COUTURIER
Non, le marquis n'est pas démocrate pour cela- Il montre simplement encore une fois qu'il est le i rai père de Fernande.
LE MARQUIS
Ali! parlons de ce dada!
COBTIÏMEH.
Mais certainement. Cette allusion, multipliée (laiis la pièce, y court comme un fil d'or par lequel la charniariîe entant est sans cesse rattachée à
une illustre origine. Le iil reparait toujours avec une jovialité plus hardie. Les esprits chagrins, les cléricaux, tranchons le mot, les hypocrites, affectent là-dessus de fausses pudeurs. Ils se détournent comme Tartufe devant les naïves épaules de Dorine. Ils disent que le cynique n'est pas comique, et que le rappel incessant delà mère adultère et défunte tait planer autour de la fille quelque chose de lugubre et de malpropre qui ne l'emhellit pas. Allons doncl messieurs les prudes, mettez-vous aii libre pas de la muse démocratique. Sa prétendue indécence amuse beaucoup le parterre. Il y a un roulement de rire toutes las fois que le marquis montre le bonnet de Georges Dandin sur le front oratoire du bourgeois Maréchal. '■ ■ ' "
D'àIGBEMONT.
Joli méfier, mous Gibaugier, que celui de moraliste dramatique et démocratique! ',f
COUTE meh.
. Sachez, monsieur, que le moraliste purifie tout ce qu'il touche. , Nous y allons rondement, nous autres. Assurés de la. pureté de nos intentions.
nous regardons à plein œil. nous parlons à pleine voix. Nous vous laissons les regards indécis, les désirs craintifs, les chastes vœux, et (lisant) « cette « sensualité mystique rjui est le dévergondage de « la vertu 1 . » •■ •
...... i-E iwflçms.
" L'auteur de Giboyer a sa mystique, nous en pourrons parler; mais assurément ce n'est point celle des chrétiens ni des chastes. En attendant que nous abordions ce sujet, la phrase que vous venez de lui emprunter me ramène à son style, qui es t des plus grossiers, principalement dans les deux rôles où la convenance et la distinction du langage seraient indispensables, celui du marquis et celui de la baronne. Le marquis est un vieux drôle qui tourne à la démocratie, la baronne une aventurière, soitt Mais puisqu'ils mènent tout le faubourg Saint-Germain, puisqu'ils sont les chefs du parti légitimiste et catholique, il faut au moins que ce drôle et cette aventurière parlent la langue du pays et de la situation. Autrement, quel crédit pourraient-ils obtenir? Sans l'exquise dignité du
1 Acte I, Beêne'n,
- us -
langage et l'exquise correction de la.tenue, la ba* sonne est particulièrement impossible. On passe au poète dramatique toutes les invraisemblances matérielles; votre auteur les a accumulées, je n'en dis rien ; mais la vraisemblance des personnes et des caractères est la première loi de l'art : elle est ici yiolée absurdement. Outre sa nauséabonde et insupportable manie de mauvais sujet septuagénaire, votre marquis parie comme Giboyer. Ce n'est pas un vieillard, ce n'est pas un gentilhomme, c'est Figaro, et Figaro crotté. Il dit des gravelures à son domestique, il en - dit à la baronne, il en dit a parle, pour lui-même ; il ne peut s'assouvir. Il na se contente point de tirer du cercueil le souvenir des faux pas de la première madame Maréchal, il se moque de sa propre femme, morte aussi, et cela pour l'amusement de son valet de chambra 1 . Parfait exemple de médiocre esprit très-mal placé. Il dit à son neveu, en lui montrant Fernande : Faite$~en autant, il lui a déjà dit : « C'est la plus belle personne que je connaisse... je m'en vante, b
* .11 Apprenez, monsieur Dubois, que quand on a eu le « malheur de perdre un ange comme Mme la marquise « d'Auborive, on n'a pas la moindre envie d'en épouser « un second. — Yerse-moi à boire. • (Acte I, scène i,)
Gentillesse empruntée directement à Figaro. Giboyev peut se permettre ces hoquets de mauvaise littérature ; mais un gentilhomme, un chef de parti 1 Le marquis annonçant à la baronne qu'il a trouvé ie second exemplaire de Déodat, dont il va faire le rédacteur en chef de son journal, le définit : « Un « gas qui larderait son propre père d epigrammea « moyennant wnemodique rétribution, et le mangec rait à lacroque-au-sel pour cinq frunct de plus. » Giboyer pourrait parler ainsi ; le marquis ne le peut pas. Si vous admettez comme un trait de caractère que sa rage imbécile de faire de l'esprit le porte à se vilipender lui-même dans les gens qu'il emploie, il saurait du moins employer la langue des hommes bien élevés. Cette langue que vous ignorez a plus de hauteur que la vôtre et n'a pas moins d'énergie. La remarque s'applique davantage encore au langage de la baronne. Cette grande dame dévote, l'oracle du grand monde, a le propos leste d'une soubrette. La longue scène du premier acte avec le marquis est une escarmouche de Frontin à Marton. Ce qui se dit de part et d'autre est également hors de caractère. On met bas le masque, on se renvoie la balle, on se méprise à cœur ouvert, on fait pacte en francs pica-
ros. Je nie <pi'une femme, même une intrigante; à moins d'être authentiquée, voulût entendre la moitié dès grossièretés que celle-ci se laisse dire. Elle accepte, elle répond, elle pousse. Le marquis lui fait compliment de ses yeux : « C'est bon pour « vous, mécréant, de faire attention à ces choseslà. » Je suis étonné qu'elle ne l'appelle point vieux fripon. Elle le met sur le compte de la première madame Maréchal, où le monde entier doit savoir qu'il radote, et il ne manque pas de se répandre. Il y a d'autres propos galants, comme celui-ci : « C'est un sot que vous voulez pour mari. — « Parce que? » Et : a Vous faites de moi tout ce a que vous voulez. — Ah! baronne, comme je « vous prendrais au mot si j'avais seulement « soixante ans. » De l'infection pure) '
lb comte. ....
Et' la scfcne du troisième acte, où la baronne s'applique à enflammer le jeune comte d'.Outreville en lui faisant rattacher son bracelet)'.. .' EÏ si vous aviez vu ïejéù'l "'
LE MMÛOIS. ... .... ... î, , -i .
Je l'imagine. Je n'ai pas suivi quelques années
le théâtre sans voir cette scène-là plusieurs fois chaque année, et je sais de quoi sont capables les actrices qui jouent les rôles de dévote. En général elles y excellent parle contre-sens; mais c'est ce qu'il faut pour enlever le public. Tartufe avec une mine d'honnête homme dérouterait le parterre. Le comédien prendrait moitié plus de peine pour n'avoir ni tant de plaisir personnel ni tant dé succès.
D'AJGREMOHT.
Molière voulait qu'on jouât Tartufe en habit laïque; les comédiens l'affublent d'un costume demi-ecclésiastique, Us savent bien ce qu'ils font,
LE MAKQUIS.
Faîtes attention à la mystique du théâtre. Le théâtre n'est pas un art ni une carrière comme les autres, On y trouve des applaudissements, de l'argent, de la renommée; tout cela n'est pas la gloire, encore moins l'honneur, Dans le vrai, la tribu comique est une tribu de bannis. Sur la petite porte de derrière, par où entrent les acteurs, il y a l'inscription de l'enfer: Lasciate; perdez l'espérance de sortir, perdez l'espérance
d'arracher jamais de dessus voire chair la casaque elle i'anl Je l'histrion t De l'autre côté de la rampe commence l'iq accessible. Là où tout le monde entre de plaira-pied, la comédien ne pénétrera
plus. On courtisera son opulence, on rendra justice à ses qualités privées; il y aura toujours cela, toujours un lambeau de cette casaque, toujours Une lâche du ce fard. L'un des acteurs de Gibûytr brame après la croix d'honneur. Son ambition parait modeste. 11 est vieux, honnête en son particulier, professeur de déclamation, auteur de diverses rimes décentes; il ne peut cependant cueillir ce coquelicot qu'il voit lleuiii^coiiiiiielonliaodé ■ inocratique, jusque- sur ses moindres fournisseurs. Le jour où un comédien, fùL-il dix t'ois yalant homme, attachera la croix d'honneur au gilet de Scapin, le grand chancelier pourra faire ses paquets, l'institution sera morte, liaunis, vous dis-je, bannis à perpétuité! Or, de même que le caractère de l'exilé est de soupirer après la patrie, celui du banni est de la haïr. Il y veut rentrer, mais en triomphateur. L'exilé chassé par la force et souvent par l'iiijusLice, se laisse pardonner; le banni, qui s'est éloigné de libre choix, ne pardonne pas. Il en veut à l'ordre dont il s'est séparé.
I] aime à lui lancer le sarcasme, à le diffamer dans la représentation des conditions et des caractères qui en constituent davantage la force, et d'où son propre personnage est plus irréparablement écarté. C'est peuWtre pourquoi les rôles de chenapans hardis sont si abondant» et si variés dans le théâtre moderne, depuis Figaro : ils excitent davantage la verra des comédiens, et par suite ils servent mieux la fortune du théâtre. Après ces Giboyer et ces Marion qui trépignent les sommités sociales, les rôles assurés do trouver des interprèles mordanls sont ceux des grands seigneurs pervers, des gros bourgeois stupides, des honnêtes gens niais, des grandes dames hypocrites et corrompues. Ces derniers caractères fournissent des vengeances, et les actrices les plus bornées y déploient parfois un art surprenant. Elles mordent, elles brûlent, elles ont des cafarderies et des audaces qui font pâmer le parterre. Croyez que plus d'une, intérieurement, ne se contente pas de savourer sa gloire et rend hommage à sa vertu. Elle se dit : Je vaux mieux que ces femmes, je suis franche, j'ai mon âme sur le visage, moi!... Cela doit se faire très-bien au Théâtre-Français, mais je suis persuadé que
cela .ne se t'ait pas très-mal au théâtre de Périgueux. ■
LE COMTE
Entendons-nous , mon oncle. Très-bien pour le parterre, oui. Il grouille; un grognement de contentement bestial bruit sans cesse dans cette masse, éclate en acclamations, se monte jusqu'au délire. C'est curieux et hideux. On voit là, sur certaines faces, le plus complet épanouissement de la plus mauvaise bêtise humaine. Au supplice des vierges martyres il y avait certainement de ces figures ineptes, cruelles et amusées. Mais que l'actrice représente, même de loin, le personnage qu'elle dit être, une femme du monde élevé, je le nie,
LK MARQUIS
Parbleu, où aurait-elle rencontré le modèle à copier? II y a plus que la rivière entre lè* salon de la noble et sainte comtesse Swetcbine et le Théâtre-Français. Les dames du Théâtre-Français étudient les femmea du faubourg SainfcCercnain dans les peintures qu'en font leurs 1 écrivains à elles, qui ne passent guère les pontsV 1
* LE COMTE
A la bonne heure. L'habillement, la voix, l'attitude, n'y sont pas plus que le langage, les pensées et les mœurs; c'est à peine une singerie.
d'aigremont,
La scène du premier acte est jouée comme elle est écrite, (in dialogue entre un académicien et line muse qui po.stu.Ic le prix, do vertu, Quant à [a scène du bracelet...
t,E COMTE.
Elle est indescriptible. Je no connais point de jeune niais, même élève de M. de Sainte-Agathe et fraîchement arrivé du Comtat, que de pareilles manœuvres n'illuminassent promptement, et qui se voulut laisser épouser après en avoir été l'objet. Certainement, l'excès da moralité que l'auteur attribue au comte d'Outreville est chose, fort humiliante pour ce gentilhomme. Avoir gardé jusqu'à vingt-huit ans a la sainte ignorance du mal,» cela surcharge désastreusement sa triste et honteuse conditiim de iils légitime. U y perd Fernande
Maréchal; c'est bien fait. Mais pour que cette double infirmité" l'expose oneore'au malheur d'épouser la baronne, l'actrice en fait trop. 11 doit voir clair, ou c'est un idiot incurable; et alors sa sottise ne prouve rien en faveur du fils de la plieuse. Quand j'entendais dans l'atmosphère empoisonnée de ces impudicités et de ces rires, murmurer lé nom de la comtesse Swetchine, j'éprouvais le même frémissement d'indignation que jadis, lorsque les chanteurs de rue insultaient Lamoriciere; et j'ai peine à me pardonner d'avoir été plus patient. Véritablement l'outrage est pour nous, puisque nous le subissons.
L£ MARQUIS. - -
Mon cher enfant, il y a des temps où les eœurs qu'émeuvent encore ces sortes d'outrages n'ont plus d'autre vengeance à prétendre que de las subir et de les ressentir. C'est une grande dou^ leur, mais c'est un grand honneur. Heureux ceux qui ne sont ni parmi les bourreaux, ni du cortège des bourreaux, ni de ('immense foule des indifférents, et qui, ne pouvant plus combattre, se découvrent devant les victimes lorsqu'elles passent escortées dft huées! Délestons l'impiété de cette
populace menée par des histrions. Dans le moment même'qu'elle nous écrase, nous pouvons encore lui arracher le plus cher de son triomphe, en rendant hommage aux vertus qu'elle injurie. Sophie Swetehine, si bonne, si savante, si humble, si pieuse envers Dieu et envers les pauvres, si douce à l'erreur, si justement vénérée! Plusieurs d'entre nous, et j'étais de ceux-là, lui reprochaient trop de clémence pour quelques idées nouvelles; d'autres, trop de rigueur envers ellemême, de trop prodiguer aux bonnes œuvres les dernières heures de sa vieillesse épuisée, et de ne vouloir combattre la douleur corporelle que par les forces de l'âme. Elle souriait, et on lui voyait de jour en jour plus de sainte sévérité pour ellemême, plus de sainte douceur pour autrui. Quand je la rencontrais le matin, il n'y a pas encore trois ans, se traînant sur le chemin de l'église, quelquefois je lui offrais le bras, quelquefois je me contentais de la suivre avec respect; il me semblait que son passage établissait dans la rue un courant d'air pur. Je voyais qu'elle allait mourir et je savais de quelles louanges et de quelles larmes elle serait honorée. Si j'avais pensé qu'un homme de lettres, même des derniers, dût
venir chercher dans cette noble existence un motif de caricature infamante à faire exploiter par les comédiens,j'aurais cru entendre les reproches de ma vieille amie, et je lui aurais demandé pardon de pousser à ce point d'injure le mépris du temps présent. ;■»
COUTURIER
Monsieur le marquis, parlons sérieusement.
Mon auteur a ses défauts et même ses torts; mais je ne crois pas qu'on puisse l'accuser d'avoir voulu outrager la sainte femme dont vous pariez.
LE MARQUIS
Toute la pièce n'est qu'un outrage!
L COUTURIER. ,
Soit. Mais celui-ci serait trop absurde. Vous savez d'ailleurs qu'il se défend d'avoir fait des personnalités. Il n'en avoue qu'une. C'est un bon sentiment, et il faut le croire.
té MARQUIS.
Quel que soit son sentiment, je ne t'excuse pas ,
lorsqu'il s'accuse, et lorsqu'il s'excuse, je ne le crois pas. Toute sou apologie sur ce point me semble une piètre chose, dans la forme et dans le fond. Il n'a voulu, dit-il, insulter ni M. Guizot ni madame Swetchine, ni personne, sauf le 3euî Déodat. Par malheur, c'est une phrase de M. Guizot, protestant, qui sert de thème à tout l'épisode du discours politique confié par les cléricaux au protestant d'Aigremont. Par un autre malheur, il a donné à son intrigante le nom, la qualité d't^ trangère et la position particulière et spéciale de madame Swetcliine. Tout le monde sait que le salon de la comtesse russe Sophie Swetcliine fut longtemps le principal, pour ne pas dire le seul salon catholique du faubourg Saint-Germain.
Votre auteur était-il seul à ignorer cela? Lo public a tout de suite prononcé le nom de madame Swetchine comme celui de M. Guizot. Pour ce qui regarde M. Guizot, votre auteur en est bien marri. 11 s'épuise en dénégations qui ne relèvent guère le caractère de son attaque, et qu'il a le crève-cœur de ne point voir agréer. Pour ce qui regarde Sophie Swetchine, qui est morte, je ne sais s'il se fait vraiment l'honneur d'éprouver un regret. Il prétend connaître parfaitement les droits
et les devoirs de la comédie, « Elle doit, dit-il, le respect aux personnes, mais elle a droit sur les choses '. » 11 est capable de croire que le nom, la qualité et ce que je puis appeler la fonction distinctive de Sophie Swetchine, sont des choses, et la personne de Déodat une chose aussi. Ces défaites annoncent une Urne humiliée, je ne dis pas troublée. Le poêle n'a point réussi comme it l'a» vait rôvé. Ses victimes demeurent plus honorées que lui. Mais l'embarras visible qu'il éprouve les venge sans le justifier. 11 reste l'auteur flagellé par la conscience publique d'une grossièreté mémorable entre toutes celles de la muse moderne, si coutumière du fait.
COUTURIER
Marquis, vous êtes implacable. Je sens eu vous l'esprit du funeste Déodat, qui, dans sa vie heureusement terminée, mais trop longue, fit tant de mal aux bonnes doctrines par sa rage de les aoutenir intégralement. Voyons, ne m'aceurdez*voug rien? Reprochez-vous aussi à notre auteur le por^ trait de Déodatî Si vous tombes dans cet excès, je redeviens Gibaugier pour vous combattre.
■» Préface.
LE MARQUIS
Oh! sur le portrait de Déodat, je suis du sentiment de Déodal lui-même: il est content.
D*AIGIÏEMONT.
, Il n'a pas tort. Le petit-fils de Pigault-Lebrun, auteur du Fils de Giboyer, est au-dessus de tout soupçon de complaisance pour un écrivain clérical en défaveur. Néanmoins, je ne sais comment il aurait pu mieux flatter notre ami. Premièrement, ce nom de Déodat ; A Deo datus' : L'Écriture nous apprend que dans la troisième guerre de David contre les Philistius, Adéodat, fils de la Forêt, Bethléemïte d'origine, tua Goliath de Getli, frère du Goliath qu'avait tué David. Secondement, il l'appelle le hussard de l'orthodoxie, mais ce mot, de quelque façon qu'on l'entende, n'est qu'un compliment délicat sous la plume de l'éçrivain.qui a dédié son premier ouvrage à la « mémoire vénérée » de l'auteur du Citateur, traité d'impiété putride. Troisièmement, il dit que « la * manière de Déodat consiste à rouler le libre pen- « saur, à tomber le philosophe, en un mot à tirer « la canne et le bâton devant l'arche. » Cela est
du style de Giboyer. Déodat ne parle ni ne sait aucun argot, pas plus le bohème que l'autre; mais "enfin, fouailler et jeter bas le libre penseur, n'a rien d'infamant. Perctissit Adeodalhn Oàliitdi Gethœi. L'Écriture ne blâme point cette action. Et quant à « tirer la canne et le bâfon devant l'arche, » le poëfe né saurait condamner cet exercice, lui qui s'y livre avec tant de zèle devant le char de l'État. Tout au plus peut-il trouver que Déodat fut un sot de se mettre a bâtonner sans protection et sans profit, et de s'adresser même à des gens qui pouvaient l'écraser et qui l'ont fait. Notre poète a perfectionné la méthode : il a pour lui les sergents de ville et il ne se prend qu'aux inofferïsifs et aux emmenotte's. Pour parler un instant sa langue, il roule l'invalide, il tombe le vaincu. Si ce n'est pas le métier le plus glorieux qu'il puisse faire, ce n'est pas le moins lucratif; les gens sérieux n'auront nul sujet de le huer comme Déodat, qui mourut sans avoir gagné de (|Uoi se faire enterrer. Du chiche "métier tic Déodat, il sait tirer des rentes. Donnons-lui un brevet de perfectionnement. J'observe néanmoins que s'il a beaucoup améliore le rendement, il a bien gâté la manière; j'entends celle de Déodat. C'est.
dit-il, « un mélange de Bourdaloue et de Turlupin. » Personne ne prendra cela pour un petit hommage. Bourdaloue! Ce seul nom place tout de suite un homme à quelque distance — en haut — de Forcade et de Schérer. Mais Turlupin ajouté à Bourdaloue, la louange est forte. Déodat rendait compte de la scène politique : il ne pouvait pas faire uniquement du Bourdaloue devant un spectacle qui requérait souvent une forte dose de Turlupin. Madame de Sévigné ne s'envolait sur la trace de Bossuet que quand il était question de Turenne. Combien de rencontres où le Turlupin seul est de misel Serait-il décent de parler de Giboyer en style de Bourdaloue? 11 faut donc les deux genres, et varier suivant les sujets. Si Déodat les avait su réunir, ce serait un maître ouvrier. Il ne le dit point de lui-même et se loue seulement de l'instinct qui lui a fait tenter l'entreprise. Pour votre auteur, il n'y est pas! Il veut glorifier la démocratie, placer dans leur lustre et dans leur ciel les immortels principes de 89, obscurcis parles vapeurs noires du passé; voilà une matière d'éloquence : j'écoute, j'attends du Bourdaloue^ je n'entends toujours que du Turlupin.
Le Bourdalouc, monsieur, est dans le manuscrit de Giboyer, n'en doutez pas.
LE MARQUIS
Alors, à la suite de la comédie, imprimez l'auguste manuscrit comme pièce justificative. — Ou bien ne faites pas fi du Turlupin, lorsque vous paraissez vous-même si parfaitement incapable d'en sortir. Vous donnez sottement vos qualités aux autres.
d'aigremont.
Ët encore, la turlupinade peut avoir une forme littéraire ; c'est encore l'ironie, c'est encore le sifflet. La giboyude n'est que l'injure servile. la voie de fait du mercenaire à qui l'on dît : — oc Vendeznous votre insolence et faites votre prix. » Supposez maintenant autour du mercenaire un renfort de police ou de canaille qui le met à couvert de tout, jusqu'à imposer silence aux spectateurs indignés... Que pensez-vous de ce métier-là? Giboyer le fait, le Giboyer réel, celui que nous voyons à l'œuvre tous les matins et tous les soira, le dé-
mocralc jadis conservateur, ensuite socialiste et « an — arcliiste, » maintenant << autoritaire-, » il fait cela, ce penseur toujours prêt; à a vider sur quiconque' une écritoire empoisonnée. » Mais le Giboyer idéal et nettoyé que vous proppsez à la vénération publique, celui-là ne. le voudrait pas faire, ou le public n'en pourrait supporter la vue.
De sorte, monsieur Gibaugier, que votre auteur, ne voulant diffamer qu'un seul homme, — un seul, pas davantage, — s'y est pris de façon que ce seul homme qu'il a voulu diffamer, est précisément le seul adversaire a qui sa pensée rende un hommage légitime, jusque dans l'injure dont il prétend l'accabler. Il calomnie sans réserve et sans mesure le voltairianisme brut dans la personne de Maréchal ; le voltairianisme cultivé dans la personne du marquis d'Auberive; l'aristocratie dans la personne du comte d'Oulreville; le grand monde chrétien dans la personne de la baronne Pfeffers;
' Sic. J'ignore si l'auteur a voulu faire du français de Giboyer, ou s'il a cru faire du français pour de bon. Ce doute 'S'élève fréquemment dans le cours de la pièce.
LE MABQOIS.
le grand monde bourgeois dans la personne de madame Maréchal défunte et dans celle de madame Maréchal vivante ; le monde parlementaire dans la personne de Maréchal et dans celle de Couturier; la démocratie enfin dans la personne du grand Giboyer, qui n'est après tout qu'un chenapan, dans celle du petit Giboyer, qui ne sera Jamais qu'un cuistre, dans celle de Fernande Maréchal, qui est déjà une dessalée; que dirai-je? il n'épargne pas même la livrée, cet uniforme de l'égalité future, et le domestique du marquis , un certain Dubois, parait juste le temps qu'il faut pour montrer le profil d'un cafard. Mais Déodat, il l'honore en fait, et surtout par comparaison ; et ce portrait ennemi est la seule figure dans tout le pot ; me qui représente à peu près un honnête homme. Regardez bien.
OOCTUItlEIl.
Eh! je le vois trop ! Jo crois au moins pouvoir assurer que ce n'est pas fait exprès.
d'à igremoht.
C'est pourquoi, nul honneur n'en revient an
peintre, et il reste avec le ridicule remords d'avoir manqué une mauvaise action.
COUTURIER
Oli! une mauvaise action.
n'AIQREMGNT.
Oui, monsieur Gibaugicr, une mauvaise ac* Lion, et jugée telle par des hommes qui ne sont en rien les amis de Déodat. Plusieurs auraient volontiers pardonné le tort de le vouloir vilipender ; une invincible pudeur les a obligés de protester contre la façon. Comment! traduire un particulier sur le théâtre, attaquer son caractère, mettre en doute ses convictions, le livrer sans défense possible aux jugements d'une foule complètement incapable de désenvenimer l'injure! C'est plus que se permettre une vengeance de Sioux, c'est créer un précédent redoutable contre toute opinion indépendante. De pareils excès ne pouvant se commettre qu'avec le concours de la puissance publique, elle seule en réglera l'usage, c'est-à-dire qu'elle seule en usera. On lui livre cette arme terrible! Elle ne manquera
jamais de mercenaires pour la manier) Déodat est frappé le premier, le tour d'un autre pourra venir. La planche est jetée. Et eo n'est pas un honneur pour votre poète d'avoir ouvert encore ce passage dans le rempart trtV-démantelé de la liberté publique. Je doute que le vertueux Giboyer se fasse tuer sur la brèche. En cela non plus, il ne sera pas le second exemplaire de Déodat.
GOtfTunijiR.
Ali oà, monsieur d'Aigremoht,
Do tous les animaux l'homme a lo plus de pente A se porter dedans l'excès.
Sortirons-nous de ce chapitre, et l'honneur de Déodat est-il votre turlutaine?
d'aigremont.
Un peu. Je ne rougis pas encore de sa cause, et je l'oppose volontiers à ceux qui le décrient. Je dis que quelques journalistes comme était Déodat, parlant à bouche ouverte, parlant français, pleins d'amour pour leur cause, incapables de la déguiser, incapables.de la trahir, pouvant la sei-
vir mal, mais prêts a périr pour elle; je dis que quelques journalistes de cette trempe morale, disséminés dans les journaux, pourraient rendre à la presse un je ne sais quoi qui lui manque aujourd'hui, une certaine saveur franche que toutes les œuvres de tous les Giboyers de la démocratie et du théâtre ne compenseront jamais. Insultez cet homme et livrez-le au* huées du parterre, jusque dans les moindres bourgades : on lui a fait un honneur que vous n'effacerez point. Son nom est le synonyme de liberté de la presse. Lorsqu'il a été renversé, la liberté de la presse a subi une éclipse; elle ne reparaîtra que s'il se relève. Ce sera le signe. Jusque-là, il peut se consoler de vos outrages, en regardant sa main mutilée et liée. ■ «- ' ■ .
COUTURIER
Qu'elle reste ainsi pour l'accroissement de la concorde civile et : religieuse! Nous finirons par jouir d'un calme charmant, pourvu que « cet insulteur » ne puisse pas de nouveau irriter nos seigneurs les journalistes et les vaudevillistes. Voyez comme ils respectent les croyances catholiques, depuis que Déoiat rie les défend' plus.
d'aigremont.
On ne peut mieux parler, maître Gibaugier, et vous voilà une fois d'accord avec bon nombre d'excellents chrétiens qui reprochaient à Déodat de n'être pas assez hostile au pouvoir établi. A cause de cela, ils l'ont insulte 1 et diffamé bien plus sensiblement que tous les démocrates ne l'ont su faire. Si votre auteur lisait les écrits polémiques de ses confrères de l'Académie... // m. est jusqu'à cinq que je pourrais nommer,— sa surprise serait grande de voir que des chrétiens, des gentilshommes, et mieux encore, ont poussé la passion jusqu'à invectiver contre Déodat dans le propre style du marquis d'Auberivc et de Giboyer. Et c'est un signalé service que vous ; lui avez rendu, puisque enfin il a lieu d'espérer que ces adversaires, les seuls qui aient pu .l'atteindre dans les environs du ccéur, rougiront de vous avoir devancé et peut-être provoqué. Ils devront tout au moins craindre de vous imiter, . , .,- ., ,
COCTIUUEB,. . [,. ,.., ,
Baht bah! l'essentiel est que Déodat ne repa-
raissc plus. Il ne sera jamais assez mort! Il faut le piétiner, et sur ses débris inaugurer l'ère des convenances littéraires. La guerre à Déodai, c'est la guerre à la barbarie. Lorsque l'on aura d'un commun effort avili son nom, alors la politesse deviendra la loi des écrivains. Voyez déjà comme mon auteur et un autre académicien, s'étant pris aux lauriers à propos de Giboycr, se gourment délicatement : Chenille truffée! dit l'un; Chien ingrat! AU l'autre. Voilà de l'atticismet Votre Dépdat, le butor, eût-il trouvé de pareilles fleurettes? Ramenons tout à ce ton de bonne compagnie, Mais pour en venir à bout, Détendus est DeodatusJ C'est œuvre sociale, et j'estime qu'eu pareille rencontre, saint Pie V et tous les autres saints reçus à l'Académie doivent s'entendre avec leur confrère Giboycr. Point de trêve, vous dis-jo, et détruisons Déodatl Ce sera, au moins quelque ebose de grand que l'Académie aura fait en ce siècle, car..,
LE MARQUIS
Comment, vous n'avez pas fini?
COUTDRIEH.
Sur un pareil chapitre, je ne unirais jamais!...
Enfla, pour abréger: ■ Les représailles sont si « légitimes contre cet insultour, et il est si bien « armé pourae défendre! »
Ouï, et si bien assisté du procureur impérial, qui veille a ne pas -lui laisser le bras trop libre ni une cpée trop longue I Mais puisque vous parlez de représailles, il faut vider la querelle. De telles représailles contre un homme réduit au silence, c'est-à-dire enterré depuis trois ans, indiqueraient un ressouvenir de coups bien rudes et bien profonds. Or j'ai interrogé 1 là-dessus Déodat lui-même. Je supposais bonnement, je l'avoue, qu'il avait du' jadis siffler assez fortement votre auteur. Il ne se rappelle rien de semblable, et croit même ne l'avoir jamais nommé.
COUTURIER
J'en sais donc plus long que Déodat lui-même. Vous n'ignorez pas qu'il se môle de faire des vers, depuis que son odieuse prose n'a plus d'issue. Ce serait une occupation douce, et qui pourrait, s'il voulait être sage, lui procurer enfin quelque repos.
Mais il faut que le caractère pevce, et le méchant rime des satires. 11 eu a publié une l'aii passé... Quelle honte! Après avoir eu pendant vingt ans l'honneur de s'occuper de la politique et des grandes affaires du pays, cet homme ne sait pas accepter son exil, et descend à la frivolité littéraire dans de petits recueils non timbrés qui ne peuvent rien dire de sérieux.
d'àigremont.
C'est triste. Mais enfin, puisque. Uéodat n'a pas fait fortune devant l'arche, et qu'il faut vivre...
Allons donc!... En tout cas, qu'il s'essaye à vivre sans troubler l'industrie du prochain !
d'aigbemokt. .
Quel tort vous a-t-il fait?
COUTURIER
Nul tort, sans doute : il ne peut. Mais il se rend désagréable. Daas cette pièce, intitulée : [Art poé-
tique, il touche aux tètes couronnées par la muse; il prétend que cette déesse est parfois du demimonde I
LE MARQUIS
Il a tort : c'est un lieu commun; i
COUTURIER
" Écoulez :
Pour tirer portion Du budget, du libraire ou du bon Monthyon,
D'un drame vertueux ils endorment la scène; Ils la réveilleront demain d'un drame obscène ; , A celui-ci le peuple en foule applaudira, L'autre sera sifflé, mais Monthyon payera ; Et l'auteur, dans sa main ouverte à chaque porte, Saura ce que le vice et la vertu rapporté.
Ce garçon dont Molière est l'unique psautier Peut commenter Tartufe en homme du métier.
Que vous en semble?
d'aigeekont.
Vous prenez donc cela pour yôus?
Damel noua avons reçu un prix de vertu.
An, si quia atro donle me petiverit, Inullus ut flebo puer?
L£ MARQUIS
« Toutes les représailles sont légitimes contre cet insulteur. » Ah! pauvre et imprudent Déodat, de s'être si souvent pris à Tartufe libéral! Paul- Louis Courier se disait à lui-même, probablement^ sans le croire : Paul-Louis, les cagots te tueronll II a été tué par un Antinous d'écurie qui méprisait fort les commandements de Dieu et ceux de l'Église. Moi, je disais à Déodat, et je ne me trompais point : Les cagots de la libre pensée te bâillonneront; ils t'empêcheront de dire que la terre tourne, et ils t'accuseront de persécuter Galilée.
d'aigiiemont.
Je ne crois pas cependant que l'auteur de
Giboyer ait cédé à un ressentiment personnel. Il eût été plus modéré. C'ast comme vengeur de la foisonnante espèce giboyère qu'il s'est cru tout permis. A ce titre, je l'avoue, il avait de longues représailles à exercer. Déodata rencontré souvent ses clients et les a malmenés partout. Les Giboyers sont parents de Tartufe, et Tartufe est un des ancêtres de la démocratie. Quand les- feuilles démocratiques sont pourvues, quand le temps est calme et que Giboyer ne peut gagner « son tabac » en aboyant au chrétien, que fait-il? 11 change sa blague contre un chapelet, s'introduit chez Orgon, le trompe et le pille. Je citerais vingt Giboyers, tous parfaits démocrates, qui ont volé leur orthographe, leur latin et leur hébreu dans les séminaires. Avant de se placer où chacun les voit, ils ont fait des journaux orléanistes, des journaux légitimistes, quelques-uns même des journaux religieux. Giboyer nous dit que la République a refusé ses services ; c'est qu'il ne veut pas « larder d'épigfammes sa propre mère. » Il la sert toujours. Elle n'est, Dieu merci, ni assez délicate ni assez prudente pour l'éloigner des fonctions oflicïelles; mais lui-même aime mieux la servir chez l'ennemi. Outre l'avantage du gain, il y trouve
son honneur à lui, l'honneur de trahir. Boutonné dans un habit d'emprunt, il exhale davantage à son propre odorat cette essence d'infection qui le distingue du commun des êtres corrompus. Je sais un Giboyer, jadis journaliste conservateur, plus lard journaliste républicain, aujourd'hui journaliste démocrate- autoritaire, qui dit de lui-même : a Je suis une franche canaille! » Vous ne pouvez pas imaginer le sentiment qu'il y met. Je défierais Aristide de dire avec autant d'orgueil : Je suis un honnête homme. Sa turlutaine est d'insulter davantage les gens dont il a pu surprendre la pitié. Il est destiné à finir dans un hôpital : il calomniera les Sœurs, et s'il peut, avant d'expirer, incendier la maison avec le feu de son brûle-gueule, il mourra content. Eh bien ! Dieu veuille que d'ici- Jà , le bandit ne trouve pas moyen de s'introduire dans quelque feuille légitimiste ou cléricale! Déodat avait un flair pour deviner ces malieutrcs'. Il les a beaucoup pourchassés; ils l'ont beaucoup haï. Ce traft de caractère est heureusement observé dans la pièce. Giboyer, si large sur tous les emplois de l'intelligence, montre de l'aversion pour l'homme sincère qu'il doit remplacer. C'est
tout simple : cet homme sincère a fait quelque chose que Giboyer n'imitera jamais. J'en conclus que votre poète, n'ayant par lui-même rien à démêler ni avec Déodat, qui ne lui a rien Tait, ni avec la politique, oii il n'entend rien, a suivi des conseils dont il n'a pas deviné la nature, et s'est embarqué dans une entreprise dont il ne pouvait mesurer la portée. . . ,; . ... .... ■ ,. : „..■'
COOTDHIEB.
Tarare I Vous avouerez que cela n'est guère croyable et ne s'expliquerait pas mieux que le reste,
d'aigremoht. . , -
L'instinctdémocratique,ai naturel dans la littérature inférieure, le désir de plaire à des patrons puissants, inséparable de cet instinct, le penchant aux réhabilitations impossibles, l'espoir d'un succès, la certitude d'un grand tapage, tout cela, joint à l'ignorance absolue du vrai monde, explique parfaitement ce que nous avons ici. Cette pièce est une espèce de monstre sans queue ni tête, que son propre père lui-même ne sait com-
ment nommer; mais un monstre grondant, hurlant, roulant, plein de passion absurde, et qui menace enfin de faire assez rie dégât pour effrayer même des yeux qui ne te peuvent d'ailleurs contempler sans mépris. Certains esprits n'ont qu'une force pour ainsi dire musculaire, suffisante à ces sortes d'œuvres. Courts et violents, on les lance; lancés, ih deviennent furieux avant môme d'avoir reçu des coups. Le taureau se rue, se butte et . mugit.
LE MARQUIS
L'op a connu des bœufs qui avaient conservé ce caractère.
COBTUHJEtl.
Messieurs, il vous échappe des aveux qui nous glorifient. Je les relèverai. Remarquez d'abord comme vous prenez la thèse de l'astuce cléricale, qui fait courir toutes sortes de mauvais bruits pour polluer l'innocence de notre ouvrage; voyez comme vous voulez changer les situations.
Vous êtes les agresseurs, et vous vous posez en victimes. Écoutez lit-dessus les plaintes de l'auteur.
Elles sont touchantes, quoiqu'en très-petit français. Car, je l'avoue avec impartialité, ce n'est pas par le français que nous brillons, du moins dans la préface.
LE KiRQins.
Lisez-nous cela.
COUTURIER, Usant.
« Par quelle adresse cléricale soulève-4-on « contre ma comédie la colère de partis auxquels « elle ne touche pas? Par quelle falsification de a mes paroles arrive-t-on à feindre de croire. . . »
LE MARQUIS
Oh!
COUTURIER
Quoi, oh?
LE MARQUIS
Feindre de croire? Vous lisez mal.
COUTURIER
N'interrompez pas... < Arme-ton à feindre de
« croire (sic) que j'attaque les gouvernements a tombés? s
d'aigremont. ' ' "
Ah t noirceur cléricale! . . . ■ ;
Je continue : a Certes, c'est une tactique adroite « de susciter contre moi un sentiment chevale- « resque qui a un écho dans tous les cœurs hon- « nêtes;... »
, m. marquis.. s : .- '.
Susciter un sentiment qui a un écho, et dans tous les- cœurs honnêtes, encore!
Je continue : « Mais où sont-ils les ennemis que * je frappe à terre? Je les vois debout à toutes les t tribunes... *
-, LE MARQUIS
' Tous lisez mal, ou. plutôt, vous improvisez.
Je lis : t A toutes lés tribunes (sic), ils sont en « train d'escalader le char de triomphe. Et quand « j'ose, moi chélif, les tirer par la jambe... »
LE COMTE
Gela fait image.
COUTURIER
< Ils se retournent en criant : Respect aux a vaincus t En vérité, c'est trop plaisant. »
d'aigremont.
Moi, je trouve^cela trop triste. C'est le cri de la vertu sans éloquence; il n'y a rien de plus désobligeant. Néanmoins , après cette protestation et ce prosternement , on ne peut « feindre de croire » que l'auteur soit dans la moindre dispo-: sition de soutenir le combat ou contre les académiciens, ou contre les députés, ou contre n'importe quel adversaire en mesure de parler. Il s'est permis de les tirer par la jambe, mais pour
rirel Le seul adversaire qu'il attaque sérieusement et avec résolution, c'est Déodat, mort et enterré. On ne doit aux morts que la vérité. — Ensuite?
CODTTBIEB.
Ensuite, remarquez un coté touchant du vieux Auberive, et l'hommage indirect qui est rendu à l'aristocratie, quand vous nous accuses de la vilipender. Au premier aspect, le marquis semble un scélérat achevé. Il porto en lui toutes les corruptions de l'ancienne société, si heureusement régénérée par l'esprit de 89; il est sceptique, insolent, cynique : mais il a une turlutaine, une délicieuse turlutaine, la même que Giboyer, l'amour paternel! 11 aime sa tille, Fernande Maréchal; et tout ce qu'il fait n'est au fond que pour l'établir, l'adopter et lui léguer honnêtement son bien. Fernande, quoi que vous en disiez, est charmante, généreuse, pure; ce qui prouve encore la largeur de nos sentiments. Si dans la personne du comte d'Outreville, nous abîmons les enfants Jégitimes de l'aristocratie, dans la personne angélique de Fernande,nousrelevonsses bâtards. Hé I messieurs, nous ne sommes pas si difficiles! Une origine un
peu. irrégulière, une éducation purgée de tout préjugé chrétien, nous n'exigeons pas davantage, et nous reconnaissons volontiers des qualités supérieures à quiconque n'est pas entaché de ces vices du passé. Faites attention que par son mariage avec le fils de Giboyer, la IHle du marquis d'Auberive entre pleinement dans la démocratie :
, ainsi le vieil aristocrate devient le grand-père du type démocratique intégral et pur qui naîtra de cotte union fortunée. La vraie démocratie sera donc la petite-fille légitime du marquis d'Auberive et de Giboyer.
LE MAHQDIS.
Deux fumiers pour engraisser ce lis. Qu'il sera beau! C'est parfait. C'est la vraie mystique de la démocratie, que je me proposais de vous déduire; ma besogne est faite. Achevez de venger votre auteur.
COUTURIER
Ce sera trop aisé. Vous lui reprochez le goût des réhabilitations impossibles. Premièrement, c'est le goût du public lui-même, et il le. faut cou-
tenter. Secondement , cela est tris-bon au point de vue de la démocratie. La démocratie est une chose sérieuse, parce qu'elle est une théologie. Cette théologie fait de l'homme un dieu en affranchissant son âme; elle lui promet, elle lui donnera l'absolution universelle de tout ce qui passa jadis pour contraire à la règle, au devoir, à l'honneur. Voilà le sens des réhabilitations démocratiques. Les catholiques aussi aiment à réhabiliter, mais qu'ils s'y prennent sottement! Ils réhabilitent des institutions ou de» personnes endommagées par l'histoire. Paperasses! bonnes tout au plus pour amuser la curiosité. Nous autres, nous réhabilitons des types et des bandes, le forçat, la demoiselle libre, la femme affranchie, le bâtard. Nous établissons une pompe aspirante qui fait monter dans le ciei tout l'ancien égout. Voilà une besogne salutaire et véritablement suivant l'esprit de 89. Les réhabilitations que vous prétendez impossibles, sont non-seulement très-possibles, mais tràs-accueillies. Nous vous donnons ici la réhabilitation de la bâtardise et celle de la truandèrie littérèire : elles passent parfaitement. Giboyer bâtard et Giboycr truand traînent en triomphe à leur suite, t'un le préjugé Outreville,
l'autre le préjugé Déodat. Le bâtard empoche l'héritage de l'héritier légitime; le truand mercenaire emporte' la palme du loyal combattant. Quand vous dites que mon poëte n'a pas d'esprit...
. , .,- . - LR KiBOHIfi- . -, Ohl l'esprit de 89. il en est plein. ,
COUTimiER.
Il en a un autre : celui de renoncer à l'esprit qui ne serait point de son époque et à la folie de vouloir voler contre le bon vent. Vous lui demandez de la vieille morale, n'est-ce pas? lien pouvait faire, il en a fait, et de très-présentable ■> qu'on lui a fort bien achetée avec le vertueux argent du bonhomme Moiilhyon. Mais le public refusait ce fourrage, coupé dans les prés bénis qui verdoient entre la caisse d'épargne et le temple de Vesta. Qu'est-ce que dix mille francs payés par le bureau des bonnes mœurs littéraires, à côté des recettes du Fils de GiboyerfQa vous a donné un. premier Giboyer, un Giboyer femelle, traité dans l'ancien genre, avec l'ancien esprit. Cela s'appelle l'Aventurière. C'est une femme de théâtre dout la turlufaine est
de rentrer dans la vertu en épousant un vieillard follement épris. Son désir est très-sincère. Cependant le fils de ce vieillard vient à se montrer; il est encore jeune et bien fait, et voilà noire Giboyère infidèle; c'est-à-dire, elle veut être vertueuse avec ce beau garçon. Le fils. — un fils légitime pourtant, — sans se trouver tout à fait insensible à la pureté d'une pareille flamme, comprend ce qu'il doit à son père, chasse l'infante et rétablit l'ordre dans la maison. 11 y a de la vivacité, un certain parfum de langue, une louche de poésie, presque deux caractères, une assez bonne charge, un fond de, comédie, et enfin pas trop de morale, puisque le père est complètement avili devant sa famille. Mais comme après tout c'est la vieille vertu qui triomphe du vice intéressant, le succès n'a été qu'ordinaire ; une cinquantaine de représentations, et plus rien. Voilà ce que l'on fait avec votre vieille vertu : quelques milliers de francs. Laissez-nous donc tranquilles ! La Bruyère disait de Corneille : il ne juge de la bonté de sa pièce que par {argent qui lui en revient.
d'aigremomt.
Par modestie... Le grand Corneille croyait le
public meilleur juge que lui-même, et il disait : La pièce rapporte- de l'argent, parce qu'elle est bonne.
CODTEBIER.
On a celade commun avec le grand Corneille... en changeant un peu; et l'on dit : La pièce est bonne, parce qu'elle rapporte de l'argent.
■ LE MARQUIS
Esprit de 89.
COUTURIER
C'est le bon. J! règne, il couronne, il rend.
LE MARQUIS
Continuez, vous allez merveilleusement bien.
Nous serons tout à l'heure battus.
GOUTTOIEH.
Que dites-vous encore, que la pièce n'a ni queue ni tête, que l'auteur même n'a su quel nom lui donner?
Oui, j'ai dit. cela. J'ajoute que j'ai bien ri des efforts de l'auteur dans sa préface, pour expliquer ce qu'il a voulu faire. Barbey d'Aurevilly le compare à un tapissier qui ne saurait pas donner un coup de marteau sans se laper sur les doigts. En effet, il se cogne et s'écrase partout. Il prétend que sa pièce n'est pas politique, qu'elle est sociale. Qu'est-ce que c'est qu'une pièce sociale, et comment une pièce sociale peut-elle n'être point politique? 1 Il 1 n'eû dit rien. Cette pièce, qui n'est point politique et qui ne fait la guerre a aucun des gouvernements tombés, s'attaque néanmoins à- tous les partis qui représentent l'esprit de ces anciens gouvernements; elle sïattaque même au gouvernement actuel, en tant que protecteur du temporel de la papauté, ce qui le. constitue clérical au premier chef. L'ou peut nommer tel 'ministre en exercice, qui s'unit au. légitimiste Aube-: rive et au parlementaire Couturier dans « la haine et la peur de la démocratie, » Et cela n'est pas de la politique,*,.. ....» m. • .; -; .-
couturieh.
Ce n'est pas de la politique « dans le sens courant du mot, » . :
Et quel est le sens courant du mot, monsieur l'Un des Quarante?
-, ■ . COUTURIER. ;■ ' '
Ah! vous êtes trop curieux. Voyez le Dictionnaire de l'Académie.