‹ Le fond de GiboyerChapitre 4 sur 10 · D'AIGREMONT · texte numérisé non relu

D'AIGREMONT

Eh bien! mon ami, achevez.

LE MARQUIS

Pas encore, s'il vous plaît; mais j'entrevois que nous serons du même avis. Pour le moment, permettez-moi d'observer que, si en effet l'auteur de Giboyer descend de Beaumarchais et de Victor Hugo, c'est conformément à cette loi du progrès moderne dont vous parlez. Le descendant de deux grands artistes n'est qu'un ouvrier épais.

COUTURIER

Allons, allons ! laissez-lui l'esprit.

LE MARQUIS

Si vous me poussez davantage, mon cher Couturier, je dirai que c'est un manœuvre. Il a juste ce qu'il faut d'esprit pour être l'homme le plus spirituel de France pendant un certain temps, dans un certain quartier. Il faut connaître sa langue, il faut être de son quartier. Il a déjà moins d'esprit sur la rive gauche que sur la rive droite; il en laisse encore considérablement au seuil des bonnes maisons; passé les fortifications, le coulage est désastreux. Imaginez un lecteur

capable de savourer La Fontaine, madame de Sévigné, Lesage, mais qui habiterait Meaux depuis une dizaine d'années : que trouvera-t-il là dedans? Des impertinences souvent inintelligibles. Mettez cela sous les yeux d'une femme d'esprit et d'honneur, elle sera simplement révoltée.

COUTURIER

Monsieur le marquis, vous devez avoir quelque théorie particulière de l'esprit... quelque théorie surannée.

LE MARQUIS

Que voulez-vous? Je suis né vieux, et je crois que je vieillis encore. A mon sens, l'esprit est un don de voir et de dire juste, mais de dire juste dans un continuel essor d'imagination qui colore, qui anime, qui crée l'originalité en gardant la simplicité. C'est le style, la chose spontanée et savante avec quoi madame de Sévigné fait sa lettre, La Fontaine sa fable, Molière son dialogue, Montaigne sa divagation. Cette chose-là, cette chose exquise, les ramasseurs ne la ramassent jamais, et parmi ceux qu'on appelle gens d'esprit, beaucoup même ne la savent pas discer-

ner. Ce n'est point le mot, ce n'est point l'éclat, ni le coup de feu ni le coup de dent; c'est la grâce et la fleur de l'intelligence, plusdélicieusesqu'ailleurs chez madame de Sévigné, à cause de son perpétuel épanouissement d'honnête joie. Ne confondons pas la minauderie, la grimace et le fard avec l'éclat de santé d'un visage charmant! Le véritable esprit repousse les oripeaux, il ne se laisse pas enfieller par la haine. Une bouteille historiée déshonore le bon vin, une addition d'alcool le gâterait. Le bon esprit et le bon vin ont assez de leur robe riante et de leur saine chaleur.

COUTURIER

Monsieur le\narquis, faut-il que j'aille de ce pas brûler la moitié de ma bibliothèque et vider la moitié de ma cave? Combien me laissez-vous de perles dans les deux écrins?

LE MARQUIS

Mais, mon ami, je ne méprise pas les qualités inférieures, les seconds crus. Parmi ces seconds crus de l'esprit, on compte La Bruyère, Regnard, Lesage et d'autres. Il y a des places honorables!

Et vous pouvez descendre jusqu'à M. Paul de Kock et jusqu'au vin de Suresnes.

COUTURIER

Je respire. ~

LE MARQUIS

Voyez ma largeur. Je fais une troisième catégorie, pour les mélanges et les métis; mélanges plus ou moins heureux, métis plus ou moins rapprochés de la race supérieure. Voltaire et Beaumarchais sont là dedans.

Et mon auteur?

LE MARQUIS

Quatrième et dernière catégorie : celle des fabrications. manipulations et produits chimiques. Il y a des esprits comme des vins fabriqués. On leur donne du montant, de la mousse, un certain mauvais feu. Il y entre plus ou moins de vin. et plus ou moins de drogues. Je le mets là, votre homme, à une certaine distance glorieuse de

Monsieur Legouvé et de tout ce qui est « immédiatement au-dessous de rien. »

COUTURIER

C'est la grâce que vous lui faites !

LE MARQUIS

C'est la justice que je lui rends. Soyez assuré que sa propre conscience ne réclamerait pas. Un auteur qui a délibéré de faire une « pièce sociale » va de lui-même résolûment se caser dans le rang des manipulateurs. Étudiez le caractère et le but de la comédie sociale et démocratique : c'est la même chose que le vin démocratique et social et que tout ce qui porte ces deux épithètes du temps. Cette comédie-là ne se fait pas avec les mouvements du cœur, ni ce vin-là avec du raisin ; et le fabricant sait qu'il travaille pour le cabaret. Du reste, le débit est assuré. Ces breuvages chimiques, ces potions enrichissent le producteur et sont de grande importance au point de vue politique. — Le peuple ne se soûle qu'avec cela.

COUTURIER, au comte.

Eh bien, zouave, qu'en dites-vous?

LE COMTE

Enfin, je voudrais pourtant savoir ce que j'aime dans Giboyer; car positivement j'y aime quelque chose. Après avoir vu la pièce, je l'ai lue. J'étais mécontent de me sentir un fond d'admiration...

d'aigremont.

Oh!

LE COMTE

Ma foi oui, un fond d'admiration pour une œuvre que je sentais en même temps fausse et condamnable. Il m'eût agréé que cela fût de tout point mauvais. Je me croyais sous le joug des acteurs... Ces gaillards-là sont du métier, et ce n'est pas un beau métier. Quel front surtout ont les femmes! Il y en a déjeunes, pourtant...

COUTURIER

On sait se faire un front qui ne ride jamais.

LE COMTE

Donc, je me rappelai un axiome de mon pro-

fesseur de rhétorique : En fait de pièces de théâtre, nous disait-il, les bonnes ne se peuvent pas jouer et les mauvaises ne se peuvent pas lire. J'ai soumis Giboyer à l'épreuve de la lecture.

LE MARQUIS

Eh bien?

Eh bien, cela ne m'a pas ennuyé. C'est vivant, remuant, courant, rien ne languit. Aucun des personnages ne porte pesamment ce qu'il veut dire, aucun ne s'attarde. On peut lire tout haut...

LE MARQUIS

Quand on a pris soin de renvoyer les femmes.

LE COMTE

Sans doute ; mais le genre étant donné ?

LE MARQUIS

Je ne prétends pas que cet auteur ne sache travailler. Sa machine est adroitement montée ses rainures glissent, ses portes ouvrent et fer-

ment, on entre, on sort; on ne cause pas, mais on dégoise; et enfin ce vin de fabrique fait parfaitement sauter le bouchon. C'est la dextérité de Scribe avec un peu de Fart de Beaumarchais. Je vous attends à quelques années, quand vous aurez davantage pratiqué la vie et les bons livres : vous jugerez alors ce carton et ce coloriage.

COUTURIER

Vous rendez-vous, comte?

LE COMTE

Je suis battu; l'on me propose une trêve, je l'accepte.

Moi, je tiens. Cet ouvrage me plaît; je le trouve à la mode. De la crinoline, du fard, du coup de peigne, du nez en l'air, de l'œil provoquant...

LE MARQUIS

Tout ce qui fait l'agrément du quart d'heure. Mais imaginez tout cela demain matin , après la

danse, au grand jour? Représentez-vous tout ce postiche en quatrième au jugement de Pâris.

d'aigremont.

L'idée est bonne. J'ai rêvé cette terrible justice de la confrontation. L'auteur s'est osé rapprocher de Molière, comme Molière lui-même osa rapprocher Tartufe de Polyeucte : j'aurais voulu l'attirer à lire sa pièce en public, comme faisait Molière; mais j'aurais composé le salon. Imaginez le Fils de Giboyer chez madame Swetchine, lorsqu'on y trouvait Lacordaire, Donoso Cortès, Dom Guéranger, l'évêque d'Orléans, Berryer, Montalembert, Falloux. Représentez-vous, autour de la maîtresse du logis, ce cercle de femmes si élevées et si douces qui butinaient sa sagesse et sa vertu. La lecture est terminée, non sans que l'auteur ait sué à grosses gouttes, épouvanté comme Macbeth devant l'ombre Banquo. On est au jugement. Quel étonnement dé toutes parts! J'entends la duchesse de La R... demander la traduction de Turlutaine; je vois la tomtesse Sophie Swetchine, dans sa miséricorde, tacher de couvrir le caricaturiste de la baronne Sophie Pfeffers. Mais ce qui est à peindre, c'est l'effarouchement de l'aigle comique, au milieu

de ces cléricaux qui le déplument à coups de bec discrets et l'expulsent enfin, si rasé que le volume inédit de Giboyer père ne suffirait pas pour lui refaire un duvet.

LE MARQUIS

Notez que la scène serait la même dans les zones moins éloignées de l'esprit de 89. Imaginez seulement parmi les auditeurs M. Guizot,M.Thiers, M. de Barante, M. de Rémusat, M. Cousin, M. Duchâtel, M. Yitet, M. Yillemain : vous voyez tout de suite comme l'auteur soutiendrait son personnage. Sans qu'on lui objectât un mot, il se sentirait aplati, renvoyé au vaudeville. Je dis que partout où l'obscène et le turlupin ne sont pas de mise, il se trouverait mal et demanderait à s'en aller.

COUTURIER

Je veux parbleu me donner , un peu de cette comédie. Passez-moi la pièce, mon cher comte. Messieurs, vous n'avez plus devant vous le niais bourgeois clérical , Pierre -François Couturier. D'anciens principes, une fortune honnêtement gagnée dans l'industrie, quelque pratique des

affaires publiques avaient troublé ma droiture naturelle. Il me semblait tout simple que des hommes d'une même époque, ayant fait les mêmes expériences, s'accordassent pour défendre des biens sans doute divers, mais établis sur le même sol et compromis également. Qu'importe, disais-je, que l'un préfère son champ, l'autre sa manufacture, l'autre son jardin, l'autre son clocher; tous doivent combattre le fléau qui menace tout. J'ai changé, messieurs. Giboyer m'a prêté son livre manuscrit. Je ne l'ai pas lu; l'odeur seule qui s'en exhale m'a révélé un publiciste plus fort que Bonald, Joseph de Maistre et Donoso Cortès, et peut-être comparable à Guéroult. Quelle pipe! Toutes mes convictions passées se sont évanouies dans ce parfum de l'avenir. Je ne crois plus que la vieille religion, la vieille morale, la vieille manière d'avoir une femme et des héritiers , puissent désormais servir de base à l'ordre social. La société qui repose là-dessus est corrompue et barbare. Corrompu, barbare et imbécile le vieux Couturier, qui rêvait de maintenir le ruineux édifice monarchique et chrétien! J'abjure ce Couturier-là, je l'abolis; je prends un nom de noblesse qui effacera Mont-

morency, Guizot et Magenta. Je suis le citoyen Gibaugier, chambellan des choses nouvelles; je porte d'azur à trois vessies d'or, posées deux et une.

LE MARQUIS

Excellent blason! Deux comédiens en support, et il n'y manque rien.

LE COMTE

Mais pourquoi trois vessies ?

LE MARQUIS

La première pour la comédie picaresque, la seconde pour la comédie sociale, la troisième pour la comédie de vertu; car on tient aussi cet article... qui se paye à part.

COUTURIER

Devenu un lis, — par les racines, — je me fais le champion de mes nouveaux pères et de ma nouvelle foi. Voyons, hommes du passé, voyons... Ganaches, que dites-vous contre ceux que vous devriez bénir? Un moraliste affronte les périls du théâtre dans le généreux dessein d'épurer vos

mœurs et de mettre au pas vos esprits attardés. Vous l'attaquez. Quoi que vous ayez dit, sachez d'abord que j'honore son courage. Contre les vieux partis coalisés, il défend deux faiblesses : celle du gouvernement et celle de la démocratie.

d'aigremont.

Mais pas du tout. D'après Giboyer, les vieux partis sont une légion de colonels sans régiment, un état-major sans troupes (plaisanteries dès longtemps connues) ; le jour d'une levée sérieuse, ils battraient le rappel dans le désert, ce qui signifie qu'ils ne lèveraient rien; donc la démocratie n'en a rien à craindre. Et comme ces gens-là ne sont redoutables que pour les gouvernements quils soutiennent, le gouvernement qu'ils ne soutiennent pas n'a nul besoin de secours contre eux. Tout au plus peut-il désirer une vengeance... que votre auteur pouvait se passer de lui procurer.

COUTURIER

Eh bien ! mon auteur vous protège vous-mêmes. 11 met à couvert de vos déplorables victoires le présent qui vous sauve et l'avenir qui vous transfigurera.

LE MARQUIS

Mais pas du tout. Quant aux victoires, les cléricaux n'en peuvent pas remporter, cela vient d'être établi. Quant aux avantages que leur assurent le présent et l'avenir, le présent ne les sauve pas même des injures et des diffamations de vos moralistes; l'avenir ne leur promet rien d'aimable, s'il doit les transfigurer en Giboyers.

COUTURIER

Quoi! ce Giboyer si courageusement entêté de la plus noble des turlutaines, vous ne le trouvez pas, au fond, plein d'adorables vertus?

d'aigremont.

Il est certainement le vertueux de la pièce; mais enfin, c'est une franche canaille, et nous ne sommes pas encore habitués...

COUTURIER

On vous habituera. Tel est justement le grand et saint travail de la muse démocratique. La démocratie effacera toutes les souillures, comme elle brisera toutes les chaînes.

LE MARQUIS

Ah! puissent les déchaînés se précipiter au bain! L'espérez-vous?

COUTURIER

Nous en sommes sûrs. D'ailleurs, si Giboyer vous offusque, vous savez qu'il est réservé pour l'Amérique. On a prévu vos scrupules et on les a ménagés. Le type, c'est Maximilien. N'est-il pas charmant de tout point, ce petit Giboyer; n'est-il pas vraiment un lis?

d'aigremont.

Délicieux, frais, pur, doué d'une facilité d'opinion et d'un goût pour le cigare qui font bien deviner en lui son père inconnu; coulant sur les questions de famille, acceptant père, beau-père, grand'mère absolument comme on les lui donne; fils de Giboyer, fils de tout le monde. Impossible de nous présenter une pilule démocratique plus douce à avaler! Mais que deviendra-t-il, cet aima^ ble enfant qui se trouve subitement accablé de tant de parents et de tant de rentes, pour le seul

mérite d'avoir réfuté de minuit à six heures du matin une opinion qu'il avait eue de midi à six heures du soir? A-t-il un caractère? Offre-t-il une garantie? Je ne vois en lui qu'un Giboyer mieux tenu, tant qu'il n'aura pas mangé ses rentes. Savez-vous que le comte d'Outreville me paraît autrement trempé, et que c'est lui qui est véritablement le noble jeune homme et le héros de l'aventure?

COUTURIER

A mon tour de dire : Point du tout! Comment ce sacristain de Carpentras, ce novice à cheveux plats, ce benêt vierge, qui « a l'air franc... comme un jeton! »

d'aigremont.

Autre joli mot qui traînait un peu. Mais raisonnons. — Otez la vile mimique et l'histrionisme, ce sacristain n'est qu'un ingénu de province. Sa seule infériorité devant le fils de Giboyer est de n'avoir pas encore trouvé un tailleur, de n'avoir pas encore « perdu la sainte ignorance du mal » et de croire encore en Dieu. Dans tout cela, aucun vice irréparable, Ce sacristain aristocrate hésite à se més-

allier chez le ridicule Maréchal, mais sa fierté s'honorerait de l'alliance de Cathelineau; sentiment suffisamment moderne pour un fils des Croisés. Toute la dot de Fernande ne le porte pas à fermer les yeux sur les pentes démocratiques de cette jeune délurée; il résiste à l'insolence despotique et d'ailleurs stupide du marquis d'Auberive, qui veut la lui faire épouser à tout risque; il ne sait pas feindre l'amour. Lorsque Maréchal a trahi, il se retire; lorsque l'amour est venu, il se jette tête baissée, dédaignant la fortune du marquis, dans les filets d'une coquette à laquelle il suppose des vertus. Ce sacristain n'est donc ni si faux, ni si avide, ni si lâche. Il se déniaisera, il s'habillera. Donnez-lui huit jours pour prendre l'air de Paris, Yurbana frons^ il écrasera vos Giboyers. Chrétien sincère, il les domine de toute la hauteur de son origine et de toute la dignité de ses croyances; libre penseur, pratiquant vos larges maximes, il lui reste l'avantage de son blason, — et le petit Giboyer pourra regretter de lui avoir enlevé Fernande.

COUTURIER

Ah! Fil

d'aigremont.

Ma foi, mon cher monsieur Gibaugier, je vous assure que je ne réponds de rien ! Fernande tient de la religion de l'avenir, dans laquelle je ne vois aucune ressource contre les tentations. Est-ce que vos héros et vos héroïnes démocratiques sont de bois? Est-ce qu'ils n'auront jamais que des « turlutaines » trop vertueuses? La jeune Giboyère est pure, je ne sais pas trop pourquoi; mais cet autre lis a aussi du fumier dans ses racines, et beaucoup; et elle est curieuse et hardie; et pour une fille de dix-sept ans, elle a bientôt fait d'embrasser 1 un garçon qui lui va!

Il faut bien qu'elle se compromette pour -finir la pièce.

d'aigremont.

Je ne dis pas non, mais elle ne s'y épargne pas. Quelle décidée I A moins que le triomphant petit Giboyer ne doive être toujours aimable et toujours

1 Acte IV, scène vi. — Acte V, scène dernière.

plaire, je ne garantis pas Fernande pour un an. Voyez-vous, monsieur Gibaugier, pour qu'une femme trébuche, il n'est pas nécessaire qu'elle ait été élevée au couvent, ni qu'elle soit de l'œuvre des Tabernacles. On peut glisser aussi très-désastreusement dans les bibliothèques, lorsque l'on y va toute seule trouver un jeune secrétaire, pour lui demander les livres qu'il donnerait à sa sœur1. Ainsi mademoiselle Julie d'Étanges, l'une des innombrables aînées de Fernande Maréchal, finit par s'engager trop avec un cuistre nommé Saint-Preux, cousin germain du jeune Giboyer. Car elle n'est pas non plus d'une invention toute première, cette aimable Fernande! — Et pour qu'un lis obtienne sa blancheur et son parfum, cher monsieur Gibaugier, il ne suffit pas que ses racines plongent dans un fumier riche; il faut encore que le ciel pur et le soleil brillant rayonnent sur sa tête. Quant au fumier, autour de vos lis il y en a, Dieu merci f Giboyer, d'Auberive, Maréchal, c'est-à-dire la truanderie, l'adultère cynique, l'ignominieuse trahison, voilà de l'engrais. Mais le ciel pur et le soleil vivifiant qui versent la couleur et les arômes, où sont

1 Acte III, scène v.

ils? Je ne vois d'autre astre au-dessus de ces jeunes plantes que la pipe du père Giboyer. Vos lis sont gras, mais pâles et inodores.

COUTUMER.

Monsieur d'Aigremont, vous avez soixante ans; vous ne vous y connaissez plus. Prenons un juge plus compétent de ce fier caractère de jeune fille. Que pensez-vous de Fernande Maréchal, monsieur le comte?

LE COMTE

En vérité, vous m'embarrassez. Sur le théâtre, je ne vois pas des femmes, je ne vois que des actrices, des êtres à peu près chimériques, et qui n'ont point d'existence pour moi, hors de ce lieu où je les regarde avec une certaine curiosité douloureuse. Celle qui représente Fernande Maréchal est belle en son espèce. Je n'ai nullement songé que ce fût un caractère, une âme, une personne enfin, et je ne me suis point demandé si je l'aimerais ou ne l'aimerais pas. Que m'importe? Cela est totalement à part du monde où je chercherai ma femme. Qu'elle soit fille de vieille maison, bourgeoise, paysanne, ma femme certainement ne

sera rien qui ressemble à cela. Je n'en sais pas plus sur le caractère de Fernande, que si l'actrice l'avait mimé et dansé. Cependant une parole m'a choqué singulièrement. Lorsque Fernande apprend que son Giboyer décampe et va se trouver sans place, elle s'écrie : Je lui ai ôté son pain ! Le propos me paraît ignoble, et l'opposé de tout ce que doivent suggérer la délicatesse et l'amour. Je lui ai ôté son pain I Je ne sais pourquoi, mais j'affirme qu'une femme n'aime pas et n'aimera jamais l'homme envers qui elle se reproche un pareil tort, et dont le sort peut lui inspirer un pareil souci. Son pain! Se propose-t-elle de le nourrir, le soupçonne-t-elle de songer à cela? Ce cri est d'une bassesse achevée ! Si le jeune Giboyer l'entendait, et ne se désamourait pas à l'instant, je le tiendrais pour le plus fieffé pleutre qu'on ait jamais vu courir les héritières. Votre Fernande a les instincts d'une demoiselle de comptoir. Et quand M. d'Aigremont nous dit que c'est un lis inodore, je ne trouve pas : ce lis nourri de fumier garde une odeur de terroir.

LE MARQUIS

Voilà.

LE COMTE

J'ajoute que l'auteur place ses amoureux dans des conditions bien malsaines et antipoétiques. Giboyer, Maréchal, le vieux Auberive, quels anges gardiens autour de ces jeunes gens! quelle putréfaction de sentiments et de langage ! Quelles perspectives, enfin! Fernande ne sera pas plutôt mariée que le roué septuagénaire lui contera des gaudrioles, Maréchal multipliera les basses sottises, et Giboyer, toujours noble, apportera dans le salon sa pipe, ses turlutaines et son argot. Le premier sentiment que vos gracieux bâtards devront mettre en commun sera le plus complet mépris pour tout ce qu'ils se connaissent de pères et de parents. Sous ce rapport, la pièce offre un spectacle aussi profondément disgracieux que profondément immoral. Les vieux y sont tutoyés, redressés, moqués par les jeunes, et tous hideux ou de cynisme ou de sottise. Et comme rien n'annonce que Maximilien Giboyer les veuille expulser, tout fait prévoir que sa maison deviendra promptement un terrain... propre à porter des lis.

LE MARQUIS

Bravo I zouave. Qu'en dites-vous, monsieur Gibaugier?

COUTURIER

J'aime à voir comme vous l'instruisez! ... Ce pauvre jeune garçon est plus arriéré, s'il se peut, que vous-même, et ne jouira jamais des grâces et des libertés du ménage démocratique. Mais je l'aurais cru plus disposé à goûter notre littérature... Vous changez bien promptement d'airs, mon petit comte : au commencement de cet entretien, vous nous trouviez du bon.

LE COMTE

Si je vous trouvais du bon, ou plutôt du séduisant, je vous trouvais aussi du faux, et même du répugnant. Je m'aperçois par moi-même que l'examen ne vous est pas favorable. Je m'en réjouis; car ce vif tapage et ce trompe-l'œil dont j'étais à demi charmé, pesaient sur ma conscience. A mesure que je m'en délivre, votre succès me fait moins peur. Je commence à trouver qu'en effet tout cela n'est point fort. Je commence à croire

que la raison et le bon sens public prévaudront. Ce pamphlet animé n'est qu'un mille-pattes trèsagaçant; il n'a point de muscles, point de charpente osseuse, point de tète. On mettra le pied dessus et ce sera fini... Mais, messieurs, puisque nous avons entrepris l'examen des caractères, achevons, je vous supplie. Cette méthode va au fait. Mon oncle, que pensez- vous du marquis d'Auberive?

Je l'ai beaucoup connu. C'était un vieux parent à moi. Riche, ennuyé, débauché dans sa jeunesse; impie par ton, pour imiter les gens de lettres qu'il nourrissait, admirait et méprisait; nul au fond, avec des manières assez dignes. On le nommait le comte Almaviva. Lorsque la Révolution éclata, il manqua l'occasion de racheter sa vie passée; il n'eut point l'honneur de combattre, on ne lui fît point l'honneur de le guillotiner. Il prit une sorte de bonnet rouge, le moins malpropre qu'il trouva, cacha sous une carmagnole un peu d'argent sauvé, et sut s'aplatir assez pour se faire oublier. Ce gentilhomme méritait d'être démocrate. On le vit dans les salons de Barras . Plus tard il devint

chambellan et je ne sais quoi encore, chevalier d'honneur de je ne sais quelle reine qui pourtant le chassa. Vers le temps de la catastrophe, un peu auparavant, il se fit prendre, conspiraillant avec quelques benêts blancs et rouges, les uns à peu près honnêtes, les autres tout à fait fripons. Dans cette belle compagnie il tenait le milieu. Un brin de prison couvrit sa carmagnole et sa livrée. En 4 816, il se proclama martyr. A ses anciens défauts il ajoutait la morgue aristocratique la plus intolérable et la jactance d'un victorieux. Le triple sot se croyait le restaurateur de la monarchie et de la religion , et prétendait ne pas se gêner envers ses deux obligées. Il possédait toujours son même clan de conspirateurs variés et avariés, où s'introduisaient beaucoup d'aigrefins. Tout cela le grugeait et se moquait de lui. Les Giboyers n'y manquaient pas : Giboyers blancs, Giboyers rouges, Giboyers changeant de couleur à volonté ou portant les deux couleurs à la fois. 11 comptait sur ces athlètes pour se hisser au ministère et appliquer enfin ses idées de gouvernement... Un mélange, une pâtée, un détritus de toutes les doctrines que l'ignorance, la suffisance et la peur avaient introduites dans ce cerveau où rien n'en-

trait entier et ne tenait debout. Aristocrate et démocrate, voltairien de cœur, chrétien de drapeau ; au fond, un insolent possédé de la débile manie de l'intrigue politique et de la fatuité des mauvaises mœurs; mais par-dessus tout un sot. Quelque bonheur de repartie, aidé d'un masque goguenard, le faisait passer pour un Talleyrand méconnu, et il en était fier!... Un sot, je le répète, admirateur de Pigault- Lebrun et champion des libertés de l'Église gallicane. Il nous faisait horreur. C'était le moindre de ses soucis; mais nous ne lui cachions pas que nous le trouvions en même temps très-ridicule, et il en éprouvait une douleur qui nous vengeait, hélas! sans le convertir. Lorsqu'il vit les principes romains dominer enfin dans la presse religieuse et dans la presse royaliste, les dernières apparences de la raison parurent s'éteindre en lui. Il mourut assisté de Giboyer, devenu son commensal, méditant un mémoire pour persuader au pape d'excommunier Déodat. Il détestait Déodat, qui le mettait décidément à la porte.

COUTURIER

Eh ! mais, de tout ce que vous venez de dire, il

résulte que nous n'avons pas si mal touché notre marquis d'Auberive.

LE MARQUIS

Pardonnez-moi, cher monsieur Gibaugier ; votre marquis d'Auberive est un plagiat, une caricature, et surtout une calomnie. Plagiat : c'est Figaro, mais cette fois tout craché. Caricature : un marquis de soixante-dix ans et de quatre-vingt mille livres de rente ne peut pas perdre la forme d'un gentilhomme : votre marquis se trémousse comme un valet de comédie et parle exactement la langue de Giboyer. Calomnie : vous donnez pour type d'une classe actuellement vivante une figure qui a depuis longtemps disparu de cette classe-là, et qui n'y fut jamais aussi fréquente que le disent -les misérables haines de la démocratie. Les corrompus de l'ancien régime ont été amplement punis du crime, d'ailleurs très-grand, d'avoir abandonné la loi de Dieu et la loi de leur ordre, pour vivre suivant les maximes de la libre pensée. Vous savez sous quelles mains tombèrent leurs têtes et dans quelles poches passèrent leurs biens; vous savez aussi quelle était la supériorité morale de Robespierre et de Fouquier-Tin ville sur Almaviva. Ceux

qui échappèrent et qui ne se convertirent point n'ont pas laissé de descendants. Il y a vingt ans que j'ai vu mourir le dernier, plus qu'à demi des vôtres.

d'aigremont.

Observez, monsieur Gibaugier, que le marquis d'Auberive, dont vous prétendez nous faire présent , est entièrement et résolûment à vous, passe à la démocratie avec armes et bagages, déshérite son sang pour^enrichir le petit-fils de Giboyer.

COUTURIER

Non, le marquis n'est pas démocrate pour cela. Il montre simplement encore une fois qu'il est le vrai père de Fernande.

LE MARQUIS

Ah ! parlons de ce dada !

COUTURIER

Mais certainement. Cette allusion, multipliée dans la pièce, y court comme un fil d'or par lequel la charmante enfant est sans cesse rattachée à

une illustre origine. Le fil reparaît toujours avec une jovialité plus hardie. Les esprits chagrins, les cléricaux, tranchons le mot, les hypocrites, affectent là-dessus de fausses pudeurs. Ils se détournent comme Tartufe devant les naïves épaules de Dorine. Ils disent que le cynique n'est pas comique, et que le rappel incessant delà mère adultère et défunte fait planer autour de la fille quelque chose de lugubre et de malpropre qui ne l'embellit pas. Allons donc! messieurs les prudes, mettez-vous au libre pas de la muse démocratique. Sa prétendue indécence amuse beaucoup le parterre. Il y a un roulement de rire toutes les fois que le marquis montre le bonnet de Georges Dandin sur le front oratoire du bourgeois Maréchal.

d'aigremont.

Joli métier, mons Gibaugier, que celui de moraliste dramatique et démocratique !

COUTURIER

Sachez, monsieur, que le moraliste purifie tout ce qu'il touche. Nous y allons rondement, nous • autres. Assurés de la pureté de nos intentions,

nous regardons à plein œil. nous parlons à pleine voix. Nous vous laissons les regards indécis, les désirs craintifs, les chastes vœux, et (lisant) « cette « sensualité mystique qui est le dévergondage de « la vertu1. »

L'auteur de Giboyer a sa mystique, nous en pourrons parler; mais assurément ce n'est point celle des chrétiens ni des chastes. En attendant que nous abordions ce sujet, la phrase que vous venez de lui emprunter me ramène à son style, qui est des plus grossiers, principalement dans les deux rôles où la convenance et la distinction du langage seraient indispensables, celui du marquis et celui de la baronne. Le marquis est un vieux drôle qui tourne à la démocratie, la baronne une aventurière, soit ! Mais puisqu'ils mènent tout le faubourg Saint-Germain, puisqu'ils sont les chefs du parti légitimiste et catholique, il faut au moins que ce drôle et cette aventurière parlent la langue du pays et de la situation. Autrement, quel crédit pourraient-ils obtenir? Sans l'exquise dignité du

1 Acte I, scène n.

langage et l'exquise correction de la tenue, la baronne est particulièrement impossible. On passe au poëte dramatique toutes les invraisemblances matérielles; votre auteur les a accumulées, je n'en dis rien ; mais la vraisemblance des personnes et des caractères est la première loi de Fart : elle est ici violée absurdement. Outre sa nauséabonde et insupportable manie de mauvais sujet septuagénaire, votre marquis parle comme Giboyer. Ce n'est pas un vieillard, ce n'est pas un gentilhomme, c'est Figaro, et Figaro crotté. Il dit des gravelures à son domestique, il en dit à la baronne, il en dit a 'parte \ pour lui-même; il ne peut s'assouvir. Il ne se contente point de tirer du cercueil le souvenir des faux pas de la première madame Maréchal , il se moque de sa propre femme, morte aussi, et cela pour l'amusement de son valet de chambre1. Parfait exemple de médiocre esprit très-mal placé. Il dit à son neveu, en lui montrant Fernande : Faites-en autant. Il lui a déjà dit : « C'est la plus belle personne que je connaisse... je ni en vante. »

1 « Apprenez, monsieur Dubois, que quand on a eu le « malheur de perdre un ange comme Mme la marquise « d'Auberive, on n'a pas la moindre envie d'en épouse* « un second. — Yerse-moi à boire. » (Actel, scène i.)

Gentillesse empruntée directement à Figaro. Giboyer peut se permettre ces hoquets de mauvaise littérature : mais un gentilhomme, un chef de parti ! Le marquis annonçant à la baronne qu'il a trouvé le second exemplaire de Déodat, dont il va faire le rédacteur en chef de son journal, le définit : « Un « gas qui larderait son propre père d'épigrammes « moyennant une modique rétribution, et le mangent rait à la croque-au-sel pour cinq francs de plus. » Giboyer pourrait parler ainsi ; le marquis ne le peut pas. Si vous admettez comme un trait de caractère que sa rage imbécile de faire de l'esprit le porte à se vilipender lui-même dans les gens qu'il emploie, il saurait du moins employer la langue des hommes bien élevés. Cette langue que vous ignorez a plus de hauteur que la vôtre et n'a pas moins d'énergie. La remarque s'applique davantage encore au langage de la baronne. Cette grande dame dévote, l'oracle du grand monde, a le propos leste d'une soubrette. La longue scène du premier acte avec le marquis est une escarmouche de Frontin à Marton. Ce qui se dit de part et d'autre est également hors de caractère. On met bas le masque, on se renvoie la balle, on se méprise à cœur ouvert, on fait pacte en francs pica-*

ros. Je nie qu'une femme, même une intrigante, à moins d'être authentiquée, voulût entendre la moitié des grossièretés que celle-ci se laisse dire. Elle accepte, elle répond, elle pousse. Le marquis lui fait compliment de ses yeux : « C'est bon pour « vous, mécréant , de faire attention à ces choseslà. » Je suis étonné qu'elle ne l'appelle point vieux fripon. Elle le met sur le compte de la première madame Maréchal, où le monde entier doit savoir qu'il radote, et il ne manque pas de se répandre. Il y a d'autres propos galants, comme celui-ci : « C'est un sot que vous vouiez pour mari. — « Parce que? » Et : « Vous faites de moi tout ce « que vous voulez. — Ah! baronne, comme je « vous prendrais au mot si j'avais seulement « soixante ans. » De l'infection pure !

LE COMTE

Et la scène du troisième acte, où la baronne s'applique à enflammer le jeune comte d'Outreville en lui faisant rattacher son bracelet!... Et si vous aviez vu le jeu!

LE MARQUIS

Je l'imagine. Je n'ai pas suivi quelques années

le théâtre sans voir cette scène-là plusieurs fois chaque année, et je sais de quoi sont capables les actrices qui jouent les rôles de dévote. En général elles y excellent par le contre-sens ; mais c'est ce qu'il faut pour enlever le public. Tartufe avec une mine d'honnête homme dérouterait le parterre. Le comédien prendrait moitié plus de peine pour n'avoir ni tant de plaisir personnel ni tant de succès,

d'aigremont.

Molière voulait qu'on jouât Tartufe en habit laïque; les comédiens l'affublent d'un costume demi-ecclésiastique. Ils savent bien ce qu'ils font.

LE MARQUIS

Faites attention à la mystique du théâtre. Le théâtre n'est pas un art ni une carrière comme les autres. On y trouve des applaudissements, de l'argent, de la renommée; tout cela n'est pas la gloire, encore moins l'honneur. Dans le vrai, la tribu comique est une tribu de bannis. Sur la petite porte de derrière., par où entrent les acteurs, il y a l'inscription de l'enfer : Lasciate; perdez l'espérance de sortir, perdez l'espérance

d'arracher jamais de dessus votre chair la casaque et le fard de l'histrion ! De l'autre côté de la rampe commence l'inaccessible. Là où tout le monde entre de plain-pied, le comédien ne pénétrera plus. On courtisera son opulence, on rendra justice à ses qualités privées; il y aura toujours cela, toujours un lambeau de cette casaque, toujours une tache de ce fard. L'un des acteurs de Giboycr brame après la croix d'honneur. Son ambition paraît modeste. Il est vieux, honnête en son particulier, professeur de déclamation, auteur de diverses rimes décentes ; il ne peut cependant cueillir ce coquelicot qu'il voit fleurir, comme le «lis» dé mocratique, jusque sur ses moindres fournisseurs. Le jour où un comédien, fût-il dix fois galant homme, attachera la croix d'honneur au gilet de Scapin, le grand chancelier pourra faire ses paquets, l'institution sera morte. Bannis, vous dis-je, bannis à perpétuité î Or, de même que le caractère de l'exilé est de soupirer après la patrie, celui du banni est de la haïr. Il y veut rentrer, mais en triomphateur. L'exilé chassé par la force et souvent par l'injustice, se laisse pardonner; le banni, qui s'est éloigné de libre choix, ne pardonne pas. Il en veut à l'ordre dont il s'est séparé.

Il aime à lui lancer le sarcasme, à le diffamer dans la représentation des conditions et des caractères qui en constituent davantage la force, et d'où son propre personnage est plus irréparablement écarté. C'est peut-être pourquoi les rôles de chenapans hardis sont si abondants et si variés dans le théâtre moderne, depuis Figaro : ils excitent davantage la verve des comédiens, et pa? suite ils servent mieux la fortune du théâtre. Après ces Giboyer et ces Marion qui trépignent les sommités sociales, les rôles assurés de trouver des interprètes mordants sont ceux des grands seigneurs pervers, des gros bourgeois stupides, des honnêtes gens niais, des grandes dames hypocrites et corrompues. Ces derniers caractères fournissent des vengeances, et les actrices les plus bornées y déploient parfois un art surprenant.. Elles mordent, elles brûlent, elles ont des cafarderies et des audaces qui font pâmer le parterre. Croyez qu,e plus d'une, intérieurement, ne se contente pas de savourer sa gloire et rend hommage à sa vertu. Ella se dit : Je vaux mieux que ces fegames, je suis franche, j'ai mon âme sur le visage, moi!... Cela doit se faire très-bien au TJiéâtre-Français, mate je suis persuadé que

cela ne se fait pas très-mal au théâtre de Périgueux.

LE COMTE

Entendons-nous, mon oncle. Très-bien pour le parterre, oui. Il grouille; un grognement de contentement bestial bruit sans cesse dans cette masse, éclate en acclamations, se monte jusqu'au délire. C'est curieux et hideux. On voit là, sur certaines faces, le plus complet épanouissement de la plus mauvaise bêtise humaine. Au supplice des vierges martyres il y avait certainement de ces figures ineptes, cruelles et amusées. Mais que l'actrice représente, même de loin, le personnage qu'elle dit être, une femme du monde élevé, je le nie

LE MARQUIS

Parbleu, où aurait-elle rencontré le modèle à copier? Il y a plus que la rivière entre le salon de la noble et sainte comtesse Swetchine et le Théâtre-Français. Les dames du Théâtre-Français étudient les femmes du faubourg Saint-Germain dans les peintures qu'en font leurs écrivains à elles, qui ne passent guère les ponts.

LE COMTE

A la bonne heure. L'habillement, la voix, l'attitude, n'y sont pas plus que le langage, les pensées et les mœurs; c'est à peine une singerie.

d'aigremont.

La scène du premier acte est jouée comme elle est écrite. Un dialogue entre un académicien et une muse qui postule le prix de vertu. Quant à la scène du bracelet...

LE COMTE

Elle est indescriptible. Je ne connais point de jeune niais, même élève de M. de Sainte-Agathe et fraîchement arrivé du Comtat, que de pareilles manoeuvres n'illuminassent promptement, et qui se voulût laisser épouser après en avoir été l'objet. Certainement, l'excès de moralité que l'auteur attribue au comte d'Outreville est chose fort humiliante pour ce gentilhomme. Avoir gardé jusqu'à vingt-huit ans «la sainte ignorance du mal,» cela surcharge désastreusement sa triste et honteuse condition de fils légitime. Il y perd Fernande

Maréchal; c'est bien fait. Mais pour que cette double infirmité l'expose encore au malheur d'épouser la baronne, l'actrice en fait trop. Il doit voir clair, ou c'est un idiot incurable; et alors sa sottise ne prouve rien en faveur du fils de la plieuse. Quand j'entendais dans l'atmosphère empoisonnée de ces impudicités et de ces rires, murmurer le nom de la comtesse Swetchine, j'éprouvais le même frémissement d'indignation que jadis, lorsque les chanteurs de rue insultaient Lamoricière; et j'ai peine à me pardonner d'avoir été plus patient. Véritablement l'outrage est pour nous, puisque nous le subissons.

LE MARQUIS

Mon cher enfant, il y a des temps où les cœurs qu'émeuvent encore ces sortes d'outrages n'ont plus d'autre vengeance à prétendre que de les subir et de les ressentir. C'est une grande douleur, mais c'est un grand honneur. Heureux ceux qui ne sont ni parmi les bourreaux, ni du cortège des bourreaux, ni de l'immense foule des indifférents, et qui, ne pouvant plus combattre, se découvrent devant les victimes lorsqu'elles passent escortées de huées I Détestons l'impiété de cette

populace menée par des histrions. Dans le moment même qu'elle nous écrase, nous pouvons encore lui arracher le plus cher de son triomphe, en rendant hommage aux vertus qu'elle injurie, Sophie Swetchine, si bonne, si savante, si humble, si pieuse envers Dieu et envers les pauvres, si douce à l'erreur, si justement vénérée! Plusieurs d'entre nous, et j'étais de ceux-là, lui reprochaient trop de clémence pour quelques idées nouvelles; d'autres, trop de rigueur envers ellemême, de trop prodiguer aux bonnes œuvres les dernières heures de sa vieillesse épuisée, et de ne vouloir combattre la douleur corporelle que par les forces de l'âme. Elle souriait, et on lui voyait de jour en jour plus de sainte sévérité pour ellemême, plus de sainte douceur pour autrui. Quand je la rencontrais le matin, il n'y a pas encore trois ans, se traînant sur le chemin de l'église, quelquefois je lui offrais le bras, quelquefois je me contentais de la suivre avec respect; il me semblait que son passage établissait dans la rue» un courant d'air pur. Je voyais qu'elle allait mourir et je savais de quelles louanges et de quelles larmes elle serait honorée. Si j'avais pensé qu'un homme de lettres, même des derniers, dût

venir chercher dans cette noble existence un motif de caricature infamante à faire exploiter par les comédiens, j'aurais cru entendre les reproches de ma vieille amie, et je lui aurais demandé pardon de pousser à ce point d'injure le mépris du temps présent.

COUTURIER

Monsieur le marquis, parlons sérieusement. Mon auteur a ses défauts et même ses torts; mais je ne crois pas qu'on puisse l'accuser d'avoir voulu outrager la sainte femme dont vous parlez,

LE MARQUIS

Toute la pièce n'est qu'un outrage!

COUTURIER

Soit. Mais celui-ci serait trop absurde. Vous savez d'ailleurs qu'il se défend d'avoir fait des personnalités. Il n'en avoue qu'une. C'est un bon sentiment, et il faut le croire.

LE MARQUIS

Quel que soit son sentiment, je ne l'excuse pas

lorsqu'il s'accuse, et lorsqu'il s'excuse, je ne le crois pas. Toute son apologie sur ce point me semble une piètre chose, dans la forme et dans le fond. Il n'a voulu, dit-il, insulter ni M. Guizot ni madame Swetchine, ni personne, sauf le seul Déodat. Par malheur, c'est une phrase de M. Guizot, protestant, qui sert de thème à tout l'épisode du discours politique confié par les cléricaux au protestant d'Aigremont. Par un autre malheur, il a donné à son intrigante le nom, la qualité d'étrangère et la position particulière * et spéciale de madame Swetchine. Tout le monde sait que le salon de la comtesse russe Sophie Swetchine fut longtemps le principal, pour ne pas dire le seul salon catholique du faubourg Saint -Germain. Votre auteur était-il seul à ignorer cela? Le public a tout de suite prononcé le nom de madame Swetchine comme celui de M. Guizot. Pour ce qui regarde M. Guizot, votre auteur en est bien marri. Il s'épuise en dénégations qui ne relèvent guère le caractère de son attaque, et qu'il a le crève-cœur de ne point voir agréer. Pour ce qui regarde Sophie Swetchine, qui est morte, je ne sais s'il se fait vraiment l'honneur d'éprouver un regret. Il prétend connaître parfaitement les droits

et les devoirs de la comédie. « Elle doit, dit-il, le respect aux personnes, mais elle a droit sur les choses \ » Il est capable de croire que le nom, la qualité et ce que je puis appeler la fonction distinctive de Sophie Swetchine, sont des choses, et la personne de Déodat une chose aussi. Ces défaites annoncent une âme humiliée, je ne dis pas troublée. Le poëte n'a point réussi comme il l'avait rêvé. Ses victimes demeurent plus honorées que lui. Mais l'embarras visible qu'il éprouve les venge sans le justifier. Il reste l'auteur flagellé par la conscience publique d'une grossièreté mémorable entre toutes celles de la muse moderne, si coutumière du fait.

Marquis, vous êtes implacable. Je sens en vous l'esprit du funeste Déodat, qui, dans sa vie heureusement terminée, mais trop longue, fit tant de mal aux bonnes doctrines par sa rage de les soutenir intégralement. Voyons, ne m'accordez-vous rien? Reprochez-vous aussi à notre auteur le portrait de Déodat? Si vous tombez dans cet excès, je redeviens Gibaugier pour vous combattre.

1 Préface.

LE MARQUIS

Oht sur le portrait de Déodat, je suis du sentiment de Déodat lui-même : il est content.

d'aigremont.

Il n'a pas tort. Le petit-fils de Pigault-Lebrun, auteur du Fils de Giboyer, est au-dessus de tout soupçon de complaisance pour un écrivain clérical en défaveur. Néanmoins, je ne sais comment il aurait pu mieux flatter notre ami. Premièrement, ce nom de Déodat; A Deo datus : L'Écriture nous apprend que dans la troisième guerre de David contre les Philistins, Adéodat, fils de la Forêt, Bethléemite d'origine, tua Goliath de Geth, frère du Goliath qu'avait tué David. Secondement, il l'appelle le hussard de l'orthodoxie, mais ce mot, de quelque façon qu'on l'entende, n'est qu'un compliment délicat sous la plume de l'écrivain qui a dédié son premier ouvrage à la « mémoire vénérée » de l'auteur du Citateur, traité d'impiété putride. Troisièmement, il dit que « la « manière de Déodat consiste à rouler le libre pen- « seur, à tomber le philosophe, en un mot à tirer « la canne et le bâton devant l'arche. » Cela est

du style de Giboyer. Déodat ne parle ni ne sait aucun argot, pas plus le bohème que l'autre; mais enfin, fouailler et jeter bas le libre penseur, n'a rien d'infamant. Percussit Adeodatus Goliath Gethœi. L'Écriture ne blâme point cette action. Et quant à « tirer la canne et le bâton devant l'arche, » le poëte ne saurait condamner cet exercice, lui qui s'y livre avec tant de zèle devant le char de l'État. Tout au plus peut-il trouver que Déodat fut un sot de se mettre à bâtonner sans protection et sans profit, et de s'adresser même à des gens qui pouvaient l'écraser et qui Font fait. Notre poëte a perfectionné la méthode : il a pour lui les sergents de ville et il ne se prend qu'aux inoffensifs et aux emmenottés. Pour parler un instant sa langue, il roule l'invalide, il tombe le vaincu. Si ce n'est pas le métier le plus glorieux qu'il puisse faire, ce n'est pas le moins lucratif ; les gens sérieux n'auront nul sujet de le huer comme Déodat, qui mourut sans avoir gagné de quoi se faire enterrer. Du chiche métier de Déodat, il sait tirer des rentes. Donnons-lui un brevet de perfectionnement. J'observe néanmoins que s'il a beaucoup amélioré le rendement, il a bien gâté la manière; j'entends celle de Déodat. C'est,

dit-il, « un mélange de Bourdaloue et de Turlupin. » Personne ne prendra cela pour un petit hommage. Bourdaloue! Ce seul nom place tout de suite un homme à quelque distance — en haut — de Forcade et de Schérer. Mais Turlupin ajouté à Bourdaloue, la louange est forte. Déodat rendait compte de la scène politique : il ne pouvait pas faire uniquement du Bourdaloue devant un spectacle qui requérait souvent une forte dose de Turlupin. Madame de Sévigné ne s'envolait sur la trace de Bossuet que quand il était question de Turenne. Combien de rencontres où le Turlupin seul est de mise ! Serait-il décent de parler de Giboyer en style de Bourdaloue? Il faut donc les deux genres, et varier suivant les sujets. Si Déodat les avait su réunir, ce serait un maître ouvrier. Il ne le dit point de lui-même et se loue seulement de l'instinct qui lui a fait tenter l'entreprise. Pour votre auteur, il n'y est pas! Il veut glorifier la démocratie, placer dans leur lustre et dans leur ciel les immortels principes de 89, obscurcis parles vapeurs noires du passé; voilà une matière d'éloquence : j'écoute, j'attends du Bourdaloue, je n'entends toujours que du Turlupin.

COUTURIER

Le Bourdaloue, monsieur, est dans le manuscrit de Giboyer, n'en doutez pas.

LE MARQUIS

Alors, à la suite de la comédie, imprimez l'auguste manuscrit comme pièce justificative. — Ou bien ne faites pas fi du Turlupin, lorsque vous paraissez vous-même si parfaitement incapable d'en sortir. Vous donnez sottement vos qualités aux autres .

d'aigremont.

Et encore, la turlupinade peut avoir une forme littéraire; c'est encore l'ironie, c'est encore le sifflet. La giboyade n'est que l'injure servile, la voie de fait du mercenaire à qui l'on dit : — « Vendeznous votre insolence et faites votre prix. » Supposez maintenant autour du mercenaire un renfort de police ou de canaille qui le met à couvert de tout, jusqu'à imposer silence aux spectateurs indignés... Que pensez-vous de ce métier-là? Giboyer le fait, le Giboyer réel, celui que nous voyons à l'œuvre tous les matins et tous les soirs, le dé-

mocrate jadis conservateur, ensuite socialiste et « an — archiste , » maintenant « autoritaire ; » il fait cela, ce penseur toujours prêt à « vider sur quiconque 1 une écritoire empoisonnée. » Mais le Giboyer idéal et nettoyé que vous proposez à la vénération publique, celui-là ne le voudrait pas faire, ou le public n'en pourrait supporter la vue.

LE MARQUIS

De sorte, monsieur Gibaugier, que votre auteur, ne voulant diffamer qu'un seul homme, — un seul, pas davantage, — s'y est pris de façon que ce seul homme qu'il a voulu diffamer, est précisément le seul adversaire à qui sa pensée rende un hommage légitime, jusque dans l'injure dont il prétend l'accabler. Il calomnie sans réserve et sans mesure le voltairianisme brut dans la personne de Maréchal ; le voltairianisme cultivé dans la personne du marquis d'Auberive; l'aristocratie dans la personne du comte d'Outreville; le grand monde chrétien dans la personne de la baronne Pfeffers;

1 Sic, J'ignore si Fauteur a voulu faire du français de Giboyer, ou s'il a cru faire du français pour de bon. Ce doute s'élève fréquemment dans le cours de la pièce.

le grand monde bourgeois dans la personne de madame Maréchal défunte et dans celle de madame Maréchal vivante ; le monde parlementaire dans la personne de Maréchal et dans celle de Couturier; la démocratie enfin dans la personne du grand Giboyer, qui n'est après tout qu'un* chenapan , dans celle du petit Giboyer, qui ne sera jamais qu'un cuistre, dans celle de Fernande Maréchal, qui est déjà Une dessalée; que dirai-je? il n'épargne pas même la livrée, cet uniforme de l'égalité future, et le domestique du marquis, un certain Dubois, paraît juste le temps qu'il faut pour montrer le profil d'un cafard. Mais Déodat, il l'honore en fait, et surtout par comparaison ; et ce portrait ennemi est la seule figure dans tout le poëme qui représente à peu près un honnête homme. Regardez bien.

COUTURIER

Eh ! j£ h vois trop I Je crois au moins pouvoir Assurer que ce n'est pas fait exprès.

d'aigremont.

€'est pourquoi nul honneur n'en revient au

peintre, et il reste avec le ridicule remords d'avoir manqué une mauvaise action.

COUTURIER

Oh! une mauvaise action.

d'aigremont.

Oui, monsieur Gibaugier, une mauvaise action, et jugée telle par des hommes qui ne sont en rien les amis de Déodat. Plusieurs auraient volontiers pardonné le tort de le vouloir vilipender; une invincible pudeur les a obligés de protester contre la façon. Comment! traduire un particulier sur le théâtre, attaquer son caractère, mettre en doute ses convictions, le livrer sans défense possible aux jugements d'une foule complètement incapable de désenvenimer l'injure! C'est plus que se permettre une vengeance de Sioux, c'est créer un précédent redoutable contre toute opinion indépendante. De pareils excès ne pouvant se commettre qu'avec le concours de la puissance publique, elle seule en réglera l'usage, c'est-à-dire qu'elle seule en usera. On lui livre cette arme terrible ! Elle ne manquera

jamais de mercenaires pour la manier! Déodat est frappé le premier, le tour d'un autre pourra venir. La planche est jetée. Et ce n'est pas un honneur pour votre poëte d'avoir ouvert encore ce passage dans le rempart très-démantelé de la liberté publique. Je doute que le vertueux Giboyer se fasse tuer sur la brèche. En cela non plus, il ne sera pas le second exemplaire de Déodat.

COUTURIER

Ah ça, monsieur d'Aigremont,

De tous les animaux l'homme a Je plus de pente A se porter dedans l'excès.

Sortirons-nous de ce chapitre, et l'honneur de Déodat est-il votre turlutaine?

d'aigremont.

Un peu. Je ne rougis pas encore de sa cause, et je l'oppose volontiers à ceux qui le décrient. Je dis que quelques journalistes comme était Déodat, parlant à bouche ouverte, parlant français, pleins d'amour pour leur cause, incapables de la déguiser, incapables de la trahir, pouvant la ser-

vir mal, mais prêts à périr pour elle; je dis que quelques journalistes de cette trempe morale, disséminés dans les journaux, pourraient rendre à la presse un je ne sais quoi qui lui manque aujourd'hui, une certaine saveur franche que toutes les œuvres de tous les Giboyers de la démocratie et du théâtre ne compenseront jamais. Insultez cet homme et livrez-le aux huées du parterre, jusque dans les moindres bourgades : on lui a fait un honneur que vous n'effacerez point. Son nom est le synonyme de liberté de la presse. Lorsqu'il a été renversé, la liberté de la presse a subi une éclipse; elle ne reparaîtra que s'il se relève. Ce sera le signe. Jusque-là, il peut se consoler de vos outrages, en regardant sa main mutilée et liée.

COUTURIER

Qu'elle reste ainsi pour l'accroissement de la concorde civile et religieuse! Nous finirons par jouir d'un calme charmant, pourvu que « cet insulteur » ne puisse pas de nouveau irriter nos seigneurs les journalistes et les vaudevillistes. Voyez comme ils respectent les croyances catholiques, depuis que Déodat ne les défend plus.

d'aigremont.

On ne peut mieux parler, maître Gibaugier, et vous voilà une fois d'accord avec bon nombre d'excellents chrétiens qui reprochaient à Déodat de n'être pas assez hostile au pouvoir établi. A cause de cela, ils l'ont insulté et diffamé bien plus sensiblement que tous les démocrates ne l'ont su faire. Si votre auteur lisait les écrits polémiques de ses confrères de l'Académie... Il en est jusqu'à cinq que je pourrais nommer^ — sa surprise serait grande de voir que des chrétiens, des gentilshommes, et mieux encore, ont poussé la passion jusqu'à invectiver contre Déodat dans le propre style du marquis d'Auberive et de Giboyer. Et c'est un signalé service que vous' lui avez rendu, puisque enfin il a lieu d'espérer que ces adversaires, les seuls qui aient pu l'atteindre dans les environs du cœur, rougiront de vous avoir devancé et peut-être provoqué. Ils devront tout au moins craindre de vous imiter.

Bah! bah! l'essentiel est que Déodat ne repa-

raisse plus. Il ne sera jamais assez mort! Il faut le piétiner, et sur ses débris inaugurer l'ère des convenances littéraires. La guerre à Déodat , c'est la guerre à la barbarie. Lorsque l'on aura d'un commun effort avili son nom, alors la politesse deviendra la loi des écrivains. Voyez déjà comme mon auteur et un autre académicien, s'étant pris aux lauriers à propos de Giboyer, se gouraient délicatement : Chenille truffée! dit l'un; Chien ingrat! dit l'autre. Voilà de l'atticisme! Votre Déodat, le butor, eût-il trouvé de pareilles fleurettes? Ramenons tout à ce ton de bonne compagnie. Mais pour en venir à bout, Détendus est Deodatus! C'est œuvre sociale, et j'estime qu'en pareille rencontre, saint Pie V et tous les autres saints reçus à l'Académie doivent s'entendre avec leur confrère Giboyer. Point de trêve, vous dis-je, et détruisons Déodat! Ce sera au moins quelque chose de grand que l'Académie aura fait en ce siècle, car...

LE MARQUIS

Comment, vous n'avez pas fini?

COUTURIER

Sur un pareil chapitre, je ne finirais jamais!...

Enfin , pour abréger : « Les représailles sont si « légitimes contre cet insulteur, et il est si bien « armé pour se défendre ! »

d'aigremont.

Oui, et si bien assisté du procureur impérial, qui veille à ne pas lui laisser le bras trop libre ni une épée trop longue! Mais puisque tous parlez de représailles, il faut vider la querelle. De telles représailles contre un homme réduit au silence, c'est-à-dire enterré depuis trois ans, indiqueraient un ressouvenir de coups bien rudes et bien profonds. Or j'ai interrogé là-dessus Déodat lui-même. Je supposais bonnement, je l'avoue, qu'il avait dû jadis siffler assez fortement votre auteur. Il ne se rappelle rien de semblable, et croit même ne l'avoir jamais nommé.

COUTURIER

J'en sais donc plus long que Déodat lui-même. Vous n'ignorez pas qu'il se mêle de faire des vers, depuis que son odieuse prose n'a plus d'issue., Ce serait une occupation douce, et qui pourrait, s'il voulait être sage, lui procurer enfin quelque repos.

Mais il faut que le caractère perce, et le méchant rime des satires. Il en a publié une L'an passé... Quelle honte! Après avoir eu pendant vingt ans l'honneur de s'occuper de la politique et des grandes affaires du pays, cet homme ne sait pas accepter son exil, et descend à la frivolité littéraire dans de petits recueils non timbrés qui ne peuvent rien dire de sérieux,

d'aigremoxt.

C'est triste. Mais enfin, puisque Déodat n'a pas fait fortune devant l'arche, et qu'il faut vivre...

COUTURIER

Allons donc!... En tout cas. qu'il s'essaye à vivre sans troubler l'industrie du prochain!

d'aigremoxt.

Quel tort vous a-t-il fait ?

COOTPJER.

Nul tort, sans doute : il ne peut. Mais il se rend désagréable. Dans cette pièce, intitulée : TArtpoé-

tique, il touche aux têtes couronnées par la muse il prétend que cette déesse est parfois du demi monde !

LE MARQUIS

ïl a tort : c'est un lieu commun.

COUTURIER

Écoutez :

Pour tirer portion Du budget, du libraire ou du bon Monthyon,

D'un drame vertueux ils endorment la scène ; Ils la réveilleront demain d'un drame obscène : A celui-ci le peuple en foule applaudira, L'autre sera sifflé, mais Monthyon payera; Et l'auteur, dans sa main ouverte à chaque porte, Saura ce que le vice et la vertu rapporte. Ce garçon dont Molière est Tunique psautier Peut commenter Tartufe en homme du métier.

Que vous en semble?

d'aigremont.

Vous prenez donc cela pour vous?

COUTURIER

Damel nous avons reçu un prix de vertu.

An, si quis atro dente me petiverit, Inultus ut fiebo puer?

LE MARQUIS

« Toutes les représailles sont légitimes contre cet insulteur. » Ah! pauvre et imprudent Déodat, de s'être si souvent pris à Tartufe libéral ! Paul- Louis Courier se disait à lui-même, probablement sans le croire: Paul- Louis, les cagots te tueront! Il a été tué par un Antinous d'écurie qui méprisait fort les commandements de Dieu et ceux de l'Église. Moi, je disais à Déoclat, et je ne me trompais point : Les cagots de la libre pensée te bâillonneront; ils t'empêcheront de dire que la terre tourne, et ils t'accuseront de persécuter Galilée.

d'aigremont.

Je ne crois pas cependant que l'auteur de

Giboyer ait cédé à un ressentiment personnel. Il eût été plus modéré. C'est comme vengeur de la foisonnante espèce giboyère qu'il s'est cru tout permis. A ce titre, je l'avoue, il avait de longues représailles à exercer. Déodat a rencontré souvent ses clients et les a malmenés partout. Les Giboyers sont parents de Tartufe, et Tartufe est un des ancêtres de la démocratie. Quand les feuilles démocratiques sont pourvues, quand le temps est calme et que Giboyer ne peut gagner « son tabac » en aboyant au chrétien, que fait-il? Il change sa blague contre un chapelet, s'introduit chez Orgon, le trompe et le pille. Je citerais vingt Giboyers, tous parfaits démocrates, qui ont volé leur orthographe, leur latin et leur hébreu dans les séminaires. Avant de se placer où chacun les voit, ils ont fait des journaux orléanistes, des journaux légitimistes, quelques-uns même des journaux religieux. Giboyer nous dit que la République a refusé ses services ; c'est qu'il ne veut pas « larder d'épigrammes sa propre mère. » Il la sert toujours. Elle n'est, Dieu merci, ni assez délicate ni assez prudente pour l'éloigner des fonctions officielles; mais lui-même aime mieux la servir chez l'ennemi. Outre l'avantage du gain, il y trouve

son honneur à lui, l'honneur de trahir. Boutonné clans un habit d'emprunt, il exhale davantage à son propre odorat cette essence d'infection qui le distingue du commun des êtres corrompus. Je sais un Giboyer, jadis journaliste conservateur, plus tard journaliste républicain, aujourd'hui journaliste démocrate - autoritaire, qui dit de lui-même : « Je suis une franche canaille! » Vous ne pouvez pas imaginer le sentiment qu'il y met, Je défierais Aristide de dire avec autant d'orgueil : Je suis un honnête homme. Sa turîutaine est d'insulter davantage les gens dont il a pu surprendre la pitié. Il est destiné à finir dans un hôpital : il calomniera les Sœurs, et s'il peut, avant d'expirer, incendier la maison avec le feu de son brûle-gueule, il mourra content . Eh bien ! Dieu veuille que d'icilà, le bandit ne trouve pas moyen de s'introduire dans quelque feuille légitimiste ou cléricale ! Déodat avait un flair pour deviner ces maheutres. Il les a beaucoup pourchassés; ils l'ont beaucoup haï. Ce trait de caractère est heureusement observé dans la pièce. Giboyer, Si large sur tous les emplois de l'intelligence, montre de l'aversion pour l'homme sincère qu'il doit remplacer. C'est

tout simple : cet homme sincère a fait quelque chose que Giboyer n'imitera jamais. J'en conclus que votre poëte, n'ayant par lui-même rien à démêler ni avec Déodat, qui ne lui a rien fait, ni avec la politique, où il n'entend rien , a suivi des conseils dont il n'a pas deviné la nature, et s'est embarqué dans une entreprise dont il ne pouvait mesurer la portée.

COUTURIER

Tarare! Vous avouerez que cela n'est guère croyable et ne s'expliquerait pas mieux que le reste.

d'aigremont.

L'instinct démocratique, si naturel dans la littérature inférieure, le désir de plaire à des patrons puissants, inséparable de cet instinct, le penchant aux réhabilitations impossibles , l'espoir d'un succès, la certitude d'un grand tapage, tout cela, joint à l'ignorance absolue du vrai monde, explique parfaitement ce que nous avons ici. Cette pièce est une espèce de monstre sans queue ni tête, que son propre père lui-même ne sait com-

ment nommer; mais un monstre grondant, hurlant, roulant, plein de passion absurde, et qui menace enfin de faire assez de dégât pour effrayer même des yeux qui ne le peuvent d'ailleurs contempler sans mépris. Certains esprits n'ont qu'une force pour ainsi dire musculaire, suffisante à ces sortes d'œuvres. Courts et violents, on les lance; lancés, ils deviennent furieux avant même d'avoir reçu des coups. Le taureau se rue, se butte et mugit.

L'on a connu des bœufs qui avaient conservé ce caractère.

COUTURIER

Messieurs, il vous échappe des aveux qui nous glorifient. Je les relèverai. Remarquez d'abord comme vous prenez la thèse de l'astuce cléricale, qui fait courir toutes sortes de mauvais bruits pour polluer l'innocence de notre ouvrage; voyez comme vous voulez changer les situations. Vous êtes les agresseurs, et vous vous posez en victimes. Écoutez là-dessus les plaintes de l'auteur.

Elles sont touchantes, quoiqu'en très-petit français. Car, je l'avoue avec impartialité, ce n'est pas par le français que nous brillons, du moins dans la préface.

LE MARQUIS

Lisez-nous cela.

COUTURIER, lisant.

« Par quelle adresse cléricale soulève-t-on « contre ma comédie la colère de partis auxquels « elle ne touche pas? Par quelle falsification de « mes paroles arrive-t-on à feindre de croire... »

LE MARQUIS

Oh!

COUTURIER e

Quoi, oh?

LE MARQUIS

Feindre de croire? Vous lisez mal.

COUTURIER

N'interrompez pas... « Arrive-t-on à feindre de

« croire [sic) que j'attaque les gouvernements a tombés?»

d'aigremont.

Ah ! noirceur cléricale !

COUTURIER

Je continue : « Certes, c'est une tactique adroite « de susciter contre moi un sentiment chevale- « resque qui a un écho dans tous les cœurs hon- « nêtes;... »

LE MARQUIS

Susciter un sentiment qui a un écho, et dans tous les cœurs honnêtes, encore !

COUTURIER

Je continue : « Mais où sont-ils les ennemis que « je frappe à terre? Je les vois debout à toutes les « tribunes... »

LE MARQUIS

Vous lisez mal. ou plutôt vous improvisez.

COUTURIER

Je lis : « A toutes les tribunes [sic]^ ils sont en « train d'escalader le char de triomphe. Et quand « j'ose, moi chétif, les tirer par la jambe... »

LE COMTE

Cela fait image.

COUTURIER

« Ils se retournent en criant : Respect aux « vaincus ! En vérité, c'est trop plaisant. »

d'aigremont.

Moi, je trouve cela trop triste. C'est le cri de la vertu sans éloquence; il n'y a rien de plus désobligeant. Néanmoins , après cette protestation et ce prosternement , on ne peut « feindre de croire » que l'auteur soit dans la moindre disposition de soutenir le combat ou contre les académiciens, ou contre les députés, ou contre n'importe quel adversaire en mesure de parler. Il s'est permis de les tirer par la jambe, mais pour

rire ! Le seul adversaire qu'il attaque sérieusement et avec résolution, c'est Déodat, mort et enterré. On ne doit aux morts que la vérité. — Ensuite?

COUTURIER

Ensuite, remarquez un côté touchant du vieux Auberive, et l'hommage indirect qui est rendu à l'aristocratie, quand vous nous accusez de la vilipender. Au premier aspect, le marquis semble un scélérat achevé, n porte en lui toutes les corruptions de l'ancienne société, si heureusement régénérée par l'esprit de 89: il est sceptique, insolent, cynique : mais il a une turlutaine, une délicieuse turlutaine, la même que Giboyer, l'amour paternel ! 11 aime sa fille, Fernande Maréchal ; et tout ce qu'il fait n'est au fond que pour l'établir, l'adopter et lui léguer honnêtement son bien. Fernande, quoi que vous en disiez, est charmante, généreuse, pure; ce qui prouve encore la largeur de nos sentiments. Si dans la personne du comte d'Outre ville, nous abîmons les enfants légitimes de l'aristocratie, dans la personne angélique de Fernande, nous relevons ses bâtards. Hé ! messieurs, nous ne sommes pas si difficiles ! Une origine un

peu irrégulière, une éducation purgée de tout préjugé chrétien, nous n'exigeons pas davantage, et nous reconnaissons volontiers des qualités supérieures à quiconque n'est pas entaché de ces vices du passé. Faites attention que par son mariage avec le fils de Giboyer, la fille du marquis d'Auberive entre pleinement dans la démocratie : ainsi le vieil aristocrate devient le grand-père du type démocratique intégral et pur qui naîtra de cette union fortunée. La vraie démocratie sera donc la petite-fille légitime du marquis d'Auberive et de Giboyer.

LE MARQUIS

Deux fumiers pour engraisser ce lis. Qu'il sera beau ! C'est parfait. C'est la vraie mystique de la démocratie, que je me proposais de vous déduire ; ma besogne est faite. Achevez de venger votre auteur.

COUTURIER

Ce sera trop aisé. Vous lui reprochez le goût des réhabilitations impossibles. Premièrement, c'est le goût du public lui-même, et il le faut con-

tenter. Secondement 9 cela est très-bon au point de vue de la démocratie. La démocratie est une chose sérieuse, parce qu'elle est une théologie. Cette théologie fait de l'homme un dieu en affranchissant son âme; elle lui promet, elle lui donnera l'absolution universelle de tout ce qui passa jadis pour contraire à la règle, au devoir, à l'honneur. Voilà le sens des réhabilitations démocratiques. Les catholiques aussi aiment à réhabiliter, mais qu'ils s'y prennent sottement I Ils réhabilitent des institutions ou des personnes endommagées par l'histoire. Paperasses! bonnes tout au plus pour amuser la curiosité. Nous autres, nous réhabilitons des types et des bandes, le forçat, la demoiselle libre, la femme affranchie, le bâtard. Nous établissons une pompe aspirante qui fait monter dans le ciel tout l'ancien égout. Voilà une besogne salutaire et véritablement suivant l'esprit de 89. Les réhabilitations que vous prétendez impossibles, sont non-seulement très-possibles, mais très-accueillies. Nous vous donnons ici la réhabilitation de la bâtardise et celle de la truanderie littéraire : elles passent parfaitement. Giboyer bâtard et Giboyer truand traînent en triomphe à leur suite, l'un le préjugé Outreville,

l'autre le préjugé Déodat. Le bâtard empoche l'héritage de l'héritier légitime; le truand mercenaire emporte la palme du loyal combattant. Quand vous dites que mon poëte n'a pas d'esprit...

LE MARQUIS

Oht l'esprit de 89. il en est plein.

COUTURIER

Il en a un autre : celui de renoncer à l'esprit qui ne serait point de son époque et à la folie de vouloir voler contre le bon vent. Vous lui demandez de la vieille morale, n'est-ce pas? lien pouvait faire, il en a fait, et de très-présentable, qu'on lui a fort bien achetée avec le vertueux argent du bonhomme Monthyon. Mais le public refusait ce fourrage, coupé dans les prés bénis qui verdoient entre la caisse d'épargne et le temple de Vesta. Qu'est-ce que dix mille francs payés par le bureau des bonnes mœurs littéraires, à côté des recettes du Fils de Giboyer? On vous a donné un premier Giboyer, un Giboyer femelle, traité dans l'ancien genre, avec l'ancien esprit. Cela s'appelle l'Aventurière. C'est une femme de théâtre dont la turlutaine est

de rentrer dans la vertu en épousant un vieillard follement épris. Son désir est très-sincère. Cependant le fils de ce vieillard vient à se montrer; il est encore jeune et bien fait, et voilà notre Giboyère infidèle; c'est-à-dire, elle veut être vertueuse avec ce beau garçon. Le fils, — un fils légitime pourtant, — sans se trouver tout à fait insensible à la pureté d'une pareille flamme, comprend ce qu'il doit à son père, chasse l'infante et rétablit l'ordre dans la maison. Il y a de la vivacité, un certain parfum de langue, une touche de poésie, presque • deux caractères, une assez bonne charge, un fond de comédie, et enfin pas trop de morale, puisque le père est complètement avili devant sa famille. Mais comme après tout c'est la vieille vertu qui triomphe du vice intéressant, le succès n'a été qu'ordinaire ; une cinquantaine de représentations, et plus rien. Voilà ce que l'on fait avec votre vieille vertu : quelques milliers de francs. Laissez-nous donc tranquilles ! La Bruyère disait de Corneille : // ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient.

d'aigremont.

Par modestie... Le grand Corneille croyait le

public meilleur juge que lui-même, et il disait : La pièce rapporte de l'argent, parce qu'elle est bonne.

COUTURIER

On a cela de commun avec le grand Corneille. . en changeant un peu; et l'on dit : La pièce est bonne, parce qu'elle rapporte de l'argent.

LE MARQUIS

Esprit de 89.

COUTURIER

C'est le bon. Il règne, il couronne, il rend.

LE MARQUIS

Continuez, vous allez merveilleusement bien. Nous serons tout à l'heure battus.

COUTURIER

Que dites-vous encore, que la pièce n'a ni queue ni tête, que l'auteur même n'a su quel nom lui donner?

d'aigremont.

Oui, j'ai dit cela. J'ajoute que j'ai bien ri des efforts de l'auteur dans sa préface, pour expliquer ce qu'il a voulu faire. Barbey d'Aurevilly le compare à un tapissier qui ne saurait pas donner un coup de marteau sans se taper sur les doigts. En effet, il se cogne et s'écrase partout. Il prétend que sa pièce n'est pas politique, qu'elle est sociale. Qu'est-ce que c'est qu'une pièce sociale^ et comment une pièce sociale peut-elle n'être point politique? Il n'en dit rien. Cette pièce, qui n'est point politique et qui ne fait la guerre à aucun des gouvernements tombés, s'attaque néanmoins à tous les partis qui représentent l'esprit de ces anciens gouvernements; elle s'attaque même au gouvernement actuel, en tant que protecteur du temporel de la papauté, ce qui le constitue clérical au premier chef. L'on peut nommer tel ministre en exercice qui s'unit au légitimiste Auberive et au parlementaire Couturier dans « la haine et la peur de la démocratie. » Et cela n'est pas de la politique?

COUTURIER

Ce n'est pas de la politique « dans le sens courant du mot. »

d'aigremont.

Et quel est le sens courant du mot, monsieur l'Un des Quarante?

couturier.

Ah! vous êtes trop curieux. Voyez le Dictionnaire de l'Académie.

d'aigremont.

, Après avoir pataugé déplorablement sur social et politique; après avoir dit en son langage que sa pièce non politique devait s'appeler les Cléricaux, si ce vocable politique était de mise au théâtre, l'auteur découvre tout à coup son sujet : « L'anta- « gonisme du principe ancien et du principe mo- « derne, voilà donc tout le sujet de ma pièce. Je « défie qu'on y trouve un mot excédant cette « question. » Et moi, je le défie de montrer dans

la pièce un mot qui touche à cette question; je le défie surtout d'y montrer ni principe ancien ni principe moderne, ni trace d'un antagonisme quelconque contre la démocratie. Je n'y vois que des sots et des chenapans qui sont parfaitement d'accord pour faire triompher cette fille de Giboyer. Où est la lutte, où est la contradiction, où est l'obstacle? Dans cette pièce sociale, où paraît une ombre des forces que la société oppose encore à l'envahissement du Giboyérisme! Enlevez ces misérables masques attachés (l'une main si débile sur des mannequins si mal confectionnés, et contemplez les vrais personnages. À la place du marquis d'Auberive, vous avez Noailles ou Luynes, ou Des Cars, ou le gentilhomme fermier qui habite sa terre, assiste ses voisins pauvres, élève ses fils pour le service public, introduit les améliorations agricoles, conserve intacts son vieux nom et sa vieille demeure. A la place du comte d'Outreville , vous avez le rejeton de noble souche qui a pris l'uniforme et maintient pour sa part les traditions du vieil honneur sous le jeune drapeau ; vous avez le confrère de Saint- Vincent de Paul, qui se tient à l'écart des fortunes du temps, mais non pas de ses misères, et qui étudie

de plus près que vous le secret de les diminuer; vous avez enfin le zouave pontifical, le soldat de Castelfidardo, l'un de ceux qui sont ou les derniers de la chevalerie ancienne, ou les premiers de la chevalerie moderne, si les temps modernes sont destinés à voir quelque chose de si beau ! Quelle figure ferait près d'eux le petit Giboyer, le fils de la plieuse, valet de plume de M. Maréchal, et lecteur de madame son épouse pour occuper ses loisirs! Et Maréchal, et Couturier de la Sarthe, et d'Aigremont , quels noms portent-ils dans le monde? Ils* se nomment Guizot, Brogiie, Berryer, Montalembert, Ségur-d'Aguesseau. Parmi tous les noms que l'opinion respecte à quelque titre dans ce temps-ci , — je dis ceux que l'on respecte et non pas qu'on adule , — vous n'en trouveriez pas un qui fût des vôtres. C'est cela, c'est-à-dire la société tout entière que vous prétendez attacher au char de Giboyer, et que vous prétendez vaincre avec le livre inédit de Giboyer?

COUTURIER

Elle sera vaincue, pourtant, et par Giboyer.

d'aigremont.

Oui, peut-être, mais avec sa main — forte d'argousins; pas avec son livre.

COUTURIER

Il n'importe guère. Cependant le livre ne nuira pas à la victoire, ni notre comédie. Notre comédie va au but. Son caractère, que vous disiez indéfinissable, est si clair et si marqué, que vous venez de le définir vous-même. Si je daignais la défendre en qualité d'œuvre littéraire, je vous dirais qu'elle a parfaitement une tête et une queue. La tête est le premier acte, la queue est le cinquième, et vous n'avez pas le droit d'être plus difficile que le public , qui se contente parfaitement de cette composition. J'en dirai autant du style et de l'esprit : l'un et l'autre sont à la portée des lecteurs du Siècle , [compris et applaudis dans toute la France, excepté des seuls cléricaux. Nous nous soucions bien de vos critiques ! Ce n'est pas votre langue? c'est la nôtre, et ce sera celle de vos enfants. Langue moderne pour des principes modernes. Vous en verrez bien

d'autres! Le français de Molière a vieilli, nous le rajeunirons en lui transfusant l'argot. L'argot aussi a bien le droit d'être réhabilité! Malheur à vous qui vous obstinez dans une langue à part! Mais laissons cela, comme la distinction de social et de politique. La pièce est parfaitement politique. On le nie, pour ne pas infliger à l'administration le déplaisir de frapper son timbre sur les ailes de la muse, ce qui eût été « trop plaisant! » Et cette pièce politique est également sociale, puisqu'elle est dirigée contre la société.

d'aigremont.

Alors, anti-social est l'expression qui conviendrait.

COUTURIER

Vous me ferez bien la grâce de croire que nous le savions ; mais on a toujours des préjugés à ménager. Un petij déguisement pour assurer la circulation n'est pas coupable, lorsqu'il ne trompe personne. La pièce est donc dirigée contre la société : rien de plus légitime, puisqu'il s'agit de faire triompher le principe moderne, et que la

société, vous venez de le dire, est encore établie sur le principe ancien. Or, quel est ce principe ancien? Le droit divin, le droit de Dieu : principe chrétien, principe ecclésiastique. Donc, tous les tenants du principe ancien, quels qu'ils soient, à quelque degré qu'ils tiennent, sont gens d'Église, cléricaux. Ce vocable n'étant pas de mise au théâtre, on ne l'a pas inscrit au front de la pièce. Un autre vocable eût encore mieux exprimé le dessein et le sentiment de l'auteur : il se dit tout haut -dans la tabagie attenante au théâtre, et c'est le vrai titre : Les Calotins. Mais celui-ci n'était pas compatible avec toutes les pudeurs. On a donc donné à la pièce le nom de l'anti-calotin par excellence : Le Fils de Gihoyer, un bâtard probablement peu baptisé, certainement très-affranchi des obligations du baptême; un sauvageon d'université qui n'a jamais été embarrassé d'aucune idée ni flétri d'aucun sacrement catholique, qui s'estimera bien marié à ne l'être qu'à la mairie, et qui se contenterait de l'autel de la nature. Voilà le vrai représentant du principe moderne, délivré de tout lien, de toute relation avec le principe ancien ; étranger à la vieille société, à ses traditions, à son culte, fait pour laisser tomber ce passé qui ne le

regarde en rien, pour le fouler aux pieds sans pitié, sans colère, sans même daigner savoir ce que c'est. Trouvez-vous tout cela si peu lié et si peu logique?

d'aigremont.

Non, vraiment; et tout serait fort clair, si la préface n'avait rien expliqué.

COUTURIER

Qui vous dit que l'auteur s'est expliqué dans le dessein d'éclaircir les choses? D'ailleurs, claires ou non, ses explications sont superflues autant que vos critiques sont vaines. Il vous a jeté cela par timidité naturelle, peut-être, ou pour se débarrasser de l'importunité de vos criailleries , ou pour couvrir une politique qu'il avait trop démasquée. Peut-être aussi qu'il ne sait pas bien ce qu'il a fait, et qu'il ignore lui-même la portée de son œuvre. Ces curiosités sont creuses; il faut voir le but et le moyen. Or, le but est clair, le moyen puissant. Écoutez les applaudissements de la foule démocratique. Vous méprisez la foule, elle vous le rend bien! Elle n'est que la foule, c'est vrai, mais vous

n'êtes que le petit nombre. Raisonnez, protestez, criez à la calomnie ; montrez vos vrais visages et le vrai visage de Giboyer, devant qui tout le monde et lui-même reculerait : qu'est-ce que cela fait à la foule? Vous, les honnêtes gens, et lui, le gredin, la foule vous veut voir non tels que vous êtes , mais tels qu'on vous dépeint pour son plaisir. Les masques deviennent les vrais visages. Giboyer monte au Gapitole, et, — permettez-moi le style de l'avenir, — vous êtes rasés !

d'aigremont.

J'en ai peur.

LE COMTE

Oh! pour cela...

COUTURIER

Rasés! vous dis-je... J'ai eu depuis un mois la fortune de voir travailler Giboyer sur différents théâtres; j'ai senti le souffle de la bête: elle est grande, elle est puissante, et les remparts qu'elle menace ne sont défendus que par ses soldats. Dans une discussion sur un pareil sujet, l'on peut

emprunter des mots ; j'en emprunte un à Voltaire : Encore quelques années, et le principe ancien verra beau jeu )

LE COMTE

Mon oncle, êtes-vous de cet avis? ne pourronsnous pas combattre?

LE MARQUIS

Si fait! mais un peu moins qu'à présent. Toute la question est de savoir si Dieu donnera sa démission. Quant aux peuples, ils ont reçu la leur, et ils l'ont acceptée. Les rares individus qui refusent encore sont ce que nous sommes, des ganaches. Rappelle-toi les noms que notre ami d'Aigremont prononçait tout à l'heure, et cherches-en un qui ait une action sociale comparable à celle de l'auteur de Giboyer ou de l'auteur des Ganaches.

LE COMTE

Quelle honte !

LE MARQUIS

Ah! oui. D'autant que l'importance de ces mes-

sieurs, et d'une foule d'autres, n'est pas dans leur mérite, mais dans leur médaille... Que la médaille soit retirée, l'apostolat est fini, et il faut descendre d'un cran ou de plusieurs en matière d'alimentation intellectuelle. C'est ce qui ne manquera pas d'arriver à mesure que la démocratie montera. D'autres instructeurs nous apprendront plus formellement les droits de la démocratie et nos devoirs envers cette reine. Et comme ces nouveaux instructeurs seront tout à fait ineptes, il y aura défense de répondre.

LE COMTE

Mais c'est la tyrannie la plus insupportable !...

LE MARQUIS

Oh! la plus insupportable!... En fait de tyrannie, qui donc peut se flatter de savoir ce que le genre humain ne supporterait pas? Cette plus insupportable tyrannie ne sera que l'organisation de la liberté selon le principe moderne, telle que le monde en jouissait avant l'avènement du principe ancien qu'il s'agit d'expulser. On brouille un peu les choses et les noms pour le

service de la démocratie! Le droit divin, que ce savant Giboyer qualifie de principe ancien^ est d'une application sociale récente : il n'a pas quinze siècles d'exercice. Jusqu'au moment où il fut implanté par le christianisme, l'histoire n'est pleine que des faits et gestes du droit humain, droit absolu de l'homme... sur l'homme. Ce droit avait organisé parfaitement la merveille où nous tendons : la démocratie couronnée.

d'aigremont.

C'était Néron.

LE MARQUIS

C'était Caracalla, c'était Héliogabale ,. c'était n'importe qui; et cela allait très-bien, avec des poètes, des gens de lettres, des acteurs, des tribuns, un sénat, des consuls, une armée très-brave, des magistrats très-savants; avec, le nom de la république sur les monnaies et la souveraineté du peuple dans les protocoles. Il y avait une égalité qui n'était pas un niveau, mais une succession de niveaux formant une parfaite figure de hiérarchie; seulement, le plus haut niveau s'arrêtait juste aux

pieds de l'empereur : c'était l'égalité. L'empereur marchait à volonté sur tous les fronts, élevait de terre aux plus hauts emplois, faisait descendre des plus hauts emplois sous terre, et cela suivant les mérites ou les crimes que sa justice appréciait. A chacun selon ses œuvres! crie l'équitable cœur de Giboyer ; car Giboyer ne serait pas tout ce qu'il doit être, s'il n'était encore saint-simonien. Qui définira légitimement les œuvres et leur attribuera ou la récompense ou le châtiment? L'infaillible démocratie. Mais comme la démocratie n'a par elle-même que des pattes, la force des choses lui fabrique une tête omnipotente sur laquelle elle réunit la couronne et la tiare. Et voilà cette belle invention de démocratie couronnée, qui vous donne à la fois la hiérarchie, l'ordre, la religion, l'autorité, et le trésor des trésors : l'égalité!

LE COMTE

Mais la liberté?

LE MARQUIS

Sachons sacrifier quelque chose. La liberté est une nouveauté chrétienne, incompatible avec les

nobles exigences de l'égalité. Sous l'influence de l'Évangile, la chrétienté était une confédération d'indépendances sacrées. A la place de l'Empire, le christianisme avait constitué la foule des nations, libres dans cette atmosphère de justice générale qu'on appelait le droit des gens. Dans chaque nation, à la place de l'Empereur ou du proconsul, il y avait le roi, où plutôt la royauté, puissance contenue, comme la clef de voûte est contenue par les différentes parties de l'édifice même dont elle fait la solidité. Liée à tout, la royauté dépendait de tout. Elle était la principale et non pas l'unique tête delà société. Le clergé, la noblesse, la magistrature, les corporations, la propriété formaient autant de têtes secondaires qui devaient obéir à la royauté, mais d'après une règle, en conservant leur indépendance légitime et leur permanence au rang hiérarchique qu'elles occupaient. C'était compliqué. Cet enchevêtrement offrait plusieurs obstacles à la circulation des marchandises, des vaudevilles et de F artillerie ; mais la liberté vivait là-dedans ! Le droit finissait toujours par trouver quelque vieux mur derrière lequel il pouvait soit combattre, soit attendre et rallier l'invincible petit

iO

nombre des cœurs qui ne se soumettaient pas au fait accompli. 89 y a mis ordre! Depuis que je suis au monde, j'entends disputer sur les présents que 89 a faits ou n'a pas faits à l'humanité. Je suis fixé. Il nous a fait un présent que je connais bien : l'esprit de servitude. Seulement, il l'a enveloppé des couleurs de la révolte et lui a donné le nom d'Égalité. — Ah! que c'était bien là le sobriquet que le duc d'Orléans, le grand parricide, devait prendre, et qu'une étonnante logique est au fond de tout ! — Donc 89, sous son nom d'Égalité, a coupé toutes ces têtes, percé tous ces remparts, rasé tous ces vieux murs où le droit trouvait un refuge. Toutes les frontières sont renversées ou ébranlées; l'Empire universel se refait à vue d'œil, des figures de la démocratie couronnée avancent la main sur la tiare, et Giboyer, admissible à tous les emplois, se croit, non sans raison, l'égal d'un honnête homme. Mais pour la liberté, elle peut se préparer à faire un long somme dans les catacombes.

d'aigremont.

Si elle en trouve! Les catacombes de la Société moderne sont des égouts éclairés au gaz.

LE MARQUIS

Eh! bien, la liberté conservera toujours son dernier asile : 1 echafaud.

Messieurs, quelque chose en tout ceci n'est pas clair pour moi. Je vois très-bien que le principe Giboyer sacrifie la liberté, mais je me demande comment il sauve l'égalité . De qui l'esclave est-il l'égal? d'un esclave comme lui. Est-ce qu'égalité est synonyme d'esclavage?

d'aigremont.

N'avez-vous pas médité les réponses de Giboyer à son garçon ?

LE COMTE

Justement; et je les trouve ridicules.

LE MARQUIS

Il est vrai que l'auteur est bon dans cet endroit-là.

LE COMTE

Messieurs., permettez - moi de vous relire cet entretien, qui m'empêche absolument de rien entendre à la thèse sociale de l'avenir. L'enfant Giboyer, ému du discours qu'il vient de copier, s'écrie : « Je crois que la seule base solide dans « l'ordre politique comme dans l'ordre moral, « c'est la foi, là ! »

LE MARQUIS

Là! délicieux là! S'il disait na^ ce serait encore plus joli. Du reste, l'enfant a bien raison.

LE COMTE

C'est ce qui me semble.

Que répond Giboyer père?

LE COMTE

Giboyer père est stupéfait : — lu es légitimiste à présent? L'enfant recule : «— On nest pas légitimiste

pour ça. — Si fait, répond Giboyer : « — - ■ Je ne « connais qu'une façon d'introduire la foi dans la « domaine de la politique, c'est de professer que « tout pouvoir vient de Dieu, et par conséquent ne « doit de comptes qu'à Dieu. Quand on professe « cette opinion, à quelque parti qu'on croie appar- « tenir, on est légitimiste. » Vous voyez qu'ici Giboyer écarte la notion chrétienne du pouvoir, comme au surplus toute la pièce éloigne tout le christianisme en montrant qu'il n'est plus suivi que par des hypocrites, des intrigants et des sots.

d'aigremont.

Parfaitement,

LE COMTE

Le petit Giboyer n'objecte pas que la société qui professait que le pouvoir vient de Dieu, s'arrangeait aussi pour que le pouvoir rendît ses comptes à Dieu. Il ne dit pas que cette société, qui se faisait l'honneur de ne vouloir recevoir ses maîtres que du ciel, était constituée, amplement pourvue de lois, de règles, de privilèges généraux et particuliers, et qu'elle avait enfin pris soin que toute

puissance ne fût pas laissée à tout pouvoir. Ce petit Giboyer n'est pas fort.

COUTURIER

S'il disait tout cela, il allongerait trop la scène. D'ailleurs, il doit s'arranger pour être battu. Voulez-vous qu'il soit plus savant que son père? Ce serait immoral. Contentez- vous qu'il soit plus honnête.

LE COMTE

Néanmoins, cette nécessité et cette beauté de la foi le frappent si vivement qu'il s'écrie : — «Eh bien! mettons que je suis légitimiste. »

LE MARQUIS

C'est très-beau, ce mouvement, (te la part d'un garçon à qui les défectuosités de son état civil doivent inspirer tant de répugnance pour toute légitimité.

LE COMTE

Giboyer est renversé. La vie, dit-il, se dérobe sous lui, et il jette à son fils, à son élève, ces pa-

rôles effarées : « Qui t'a volé à moi, cruel enfant ? « Par où m'échappes-tu? Qui fa perverti? Il y a « une femme là-dessous! Tu n'es pas légitimiste. « tu es amoureux ! »

LE MARQUIS

Éloquentes lamentations d'un père qui voit son fils exposé à croire en Dieu.

LE COMTE

Désespéré, Giboyer avoue son étonnante infamie, et comment il fait des discours, non-seulement pour prouver ce qu'il ne croit pas, mais pour combattre ce qu'il croit et vilipender ce qu'il adore : « J'ai déshonoré en ma personne un sol- « dat de la vérité, je ne suis plus digne de la ser- « vir.... »

LE MARQUIS

En conséquence, je continue de la trahir... le comte, lisant.

« Mais je lui dois un. remplaçant, et je me suis « promis que ce serait toi. »

LE MARQUIS

Et, par ce moyen, je me réhabilite en trahissant aussi ceux que je sers par trahison... Il est auguste !

LE COMTE

Le jeune Giboyer tient bon : « Ta vérité n'est « plus la mienne! Celle que je reconnais, c'est « celle qui t'a dicté ton discours. » Yoilà le moment de montrer que tout pouvoir ne vient pas de Dieu, et comment le christianisme a cruellement abusé l'humanité en lui persuadant cette erreur et les erreurs concordantes, d'où est née la monstruosité de la monarchie chrétienne. Mais le vieux Giboyer, accusé d'utopies, se borne à exhiber cette maxime, un peu fripée par l'usage immodéré qu'en font quelques millions de sots : « La pire des utopies est celle qui veut faire re- « brousser chemin à l'humanité. »

Bourdaloue !

LE COMTE

Le jeune Giboyer objecte que l'humanité « peut se tromper de route, » ce qui me paraît d'autant plus sensé que l'humanité n'est pas une machine absolument sourde, et que, si elle est une machine, elle est gouvernée par des êtres intelligents et libres. Mais le grand Giboyer, abusant de ses moyens, écrase le petit d'une seconde maxime, encore plus triomphante : « Les fleuves ne se « trompent pas, et ils submergent les fous qui « veulent les arrêter. »

d'aigremont.

Turlupin !

LE COMTE

Là-dessus, le petit Giboyer rompt. Il ne lui vient pas à l'esprit que l'on peut détourner les fleuves, les endiguer, diminuer le volume des eaux... décidément ce garçon est faible, malgré « l'éducation sterling » qu'il a reçue. Néanmoins, il ne se rend pas. Il pousse à Giboyer ce dernier argument : « En somme, vous n'avez rien à mettre à la place de ce que vous avez détruit. »

LE MARQUIS

Cela est encore très-bon. En somme , toutes les objections du petit drôle sont insolubles.

d'aigremont.

Mais il ne tient pas.

LE COMTE

Ce n'est pas la faute de son père! Giboyer lui fait une réponse en deux parties, que je trouve deux fois impayable. Première partie : « Nous « n'avons rien? Et où as-tu vu dans V histoire « qu'une société en ait remplacé une autre, sans « apporter au monde un dogme supérieur? »* Ainsi Giboyer va nous servir quelque chose de supérieur au dogme chrétien , définitivement écarté. Seconde partie : « L'antiquité n'admettait « l'égalité ni devant la loi humaine ni devant « la loi divine ; le moyen âge (pas le christia- « nisme!) l'a proclamée au ciel, 89 l'a procla- « mée sur la terre. » Ainsi le dogme supérieur de la société qui vient remplacer la vieille société

basée sur le dogme chrétien, c'est le dogme chrétien de l'égalité!

LE MARQUIS

N'importe, voilà un couplet troussé! Je défie quiconque de se procurer des pinces assez fines pour démêler ici le Bourdaloue du Turlupin. Ils sont fusionnés. C'est du Turlaloue ou du Bourdapin.

COUTURIER

Eh ! laissez donc le style ! c'est du langage égalitaire. L'égalité veut que Bourdaloue devienne identique à Turlupin. Vous vous y ferez. A l'heure qu'il est, prenez plutôt soin de discerner les idées; ne confondez point où l'on distingue. L'égalité du moyen âge et l'égalité de 89 ne sont nullement la même chose.

LE COMTE

Permettez!... C'est à M. Gibaugier que je parle?

COUTURIER

A lui-même.

LE COMTE

Eh bien, votre distinction me paraît vaine. Si l'égalité de 89 est un développement de l'égalité imposée à l'orgueil de l'homme par le christianisme, vous êtes insensé de la vouloir séparer du principe d'où l'égalité découle uniquement. Que servira d'élargir le canal, quand vous coupez la source? Pour que les hommes consentent à se croire égaux, il faut qu'ils s'avouent frères ; pour s'avouer frères, il faut qu'ils croient, qu'ils craignent, qu'ils aiment le même Dieu. Je vous défie de faire croire, aimer, craindre un Dieu qui ne soit pas Celui de qui vient tout pouvoir et à qui tout pouvoir devra rendre compte ; Celui qui a créé le ciel et la terre et qui est mort sur la croix; celui qui a dit aux hommes : Je suis votre père et vous êtes mes enfants; le Dieu Christ, enfin, dont vous ne voulez plus. Vous n'apporterez point au monde un Dieu supérieur à celui-là! Mais si votre égalité de 89 n'est pas celle que le Christ nous a donnée, si c'est autre chose, une chose qui n'est pas de droit divin et qui ne prend pas en nous les racines de la foi, tout de suite votre égalité de fabrique humaine trouve en face d'elle l'orgueil du cœur hu-

main, où jadis la douceur du Christ avait fait entrer l'amour des petits et des pauvres et que sa crainte avait muselé. Qui maintiendra l'égalité contre l'orgueil de l'homme? La force? Mais cette force, cette seule gardienne de l'égalité, d'un côté accroîtra l'orgueil de ceux qui la posséderont, de l'autre abolira toute fierté en ceux qui devront la subir. Et alors, c'est ce que l'on disait tout à l'heure : c'est l'esclavage; c'est l'égalité sous les pieds de César remplaçant l'égalité dans le sein de Dieu... — Vous faites rebrousser chemin à l'humanité.

COUTURIER

L'argument paraît assez plausible ; mais vous oubliez que l'égalité « qui n'est pas un niveau, » sera sauvée par la « hiérarchie. »

LE COMTE

Oui, Giboyer déclare que l'égalité sera l'application du principe : A chacun selon ses œuvres, lequel « n'est pas incompatible avec une hiérarchie. » Le petit Giboyer objecte que ce principe est inapplicable; le grand Giboyer réplique qu'il est ap-

îi

pliquë déjà, en partie du moins : que « l'adminis- « tration,Ia magistrature, Tannée, pour ne pas « parler du clergé, sont de véritables hiérarchies « du mérite, qui n'ont pas bougé depuis soixante « ans et sur lesquelles nos révolutions n'ont pas << songé à porter la main... »

LE MARQUIS

Le fait est qu'elles se sont contentées d'y porter le pied.

Il ajoute ce galimatias étonnant : « Et c'est ce « problème à moitié résolu qu'on ose proclamer « insoluble! Au lieu d'achever l'édifice dans ses « parties provisoires, on le déclare atteint et con- « vaincu de caducité et on aime mieux se confier « à des ruines! » Vous voyez que je possède mon auteur. Mais que j'épouse Fernande, — après trois semaines de veuvage, — si j'y comprends rienl L'humanité est un fleuve, l'égalité n'est pas un niveau ! L'égalité sera réalisée par l'application du principe : « A chacun selon ses œuvres ; » et il y a déj à des mécanismes d'application, qui sont l'adminis-

tration, la magistrature et l'armée, véritables hiérarchies du mérite... Que signifie tout cela? Que viennent faire ici ces prétendues hiérarchies ! Et ces hiérarchies, simples échelles où les révolutions opèrent d'étranges dégringolades, en quoi peuvent-elles assurer l'égalité? Et cette égalité elle-même, qu'offre-t-elle de neuf, si elle n'est pas un niveau? Je vous prie de me satisfaire là-dessus, monsieur Gibaugier.

COUTURIER

Vous êtes curieux, monsieur le comte. Mais enfin, puisque vous avez sondé les profondeurs de la comédie sociale, j'essayerai de vous répondre. Dites-moi seulement, — si vous le savez, — quelles sont les « parties provisoires de l'édifice? » Je n'entends pas bien cela.

LE COMTE

Ce sont, je pense, les parties non encore munies de la hiérarchie du mérite qui doit y introduire l'égalité. La propriété, par exemple, me semble en plein provisoire. Il est impossible que Giboyer la trouve équitablement distribuée.

L'héritage fait des sottises. C'est assez qu'on ne puisse pas empêcher les privilèges de l'esprit de tomber à tort et à travers , sans leur permettre encore de fonder une fortune intégralement transmissible, et à qui? Comment! le privilège du génie se prolongerait en faveur d'un crétin par le privilège de la postérité ! Et ce crétin non-seulement posséderait, mais transmettrait à son tour! Et mon oncle, abonné du « journal des écrevisses, » pourrait me laisser une terre et des rentes, à moi, éteignoir, tandis que Giboyer n'aurait à léguer au fils de la plieuse que son manuscrit immortel et l'honneur de son nom!

d'aigremont.

Ce serait inique. Aussi voyons-nous la comédie sociale, prophète de la justice future, faire tomber tous les héritages sur le petit-fils de Giboyer.

LE COMTE

Très-bien ; mais cela nous rejette dans l'aristocratie. Le petit-fils de Giboyer sera grand seigneur comme sous l'ancien régime, pour s'être donné la peine de naître.

LE MARQUIS

Remarquez qu'il réunira deux bâtardises, celle de son petit papa et celle de sa petite maman , laquelle peut compter double, étant relevée d'adultère. Double ou triple bâtard, voilà le mérite. On doit bien quelque chose à de si beaux quartiers. Néanmoins, il y a là un point qui gêne, et qui me donne à penser que l'auteur n'a pas lu le livre de Giboyer, ou que Giboyer n'est pas complet,

d'aigremont.

C'est ma pensée. Dans je ne sais quelle comédie moderne, un certain Mercadet, Giboyer d'affaires, stylant quelque jouvenceau qu'il veut poser, lui recommande de se dire socialiste. Le jouvenceau fait comme on lui dit, n'y entend pas autre chose, et finit pourtant par se donner une figure qui impressionne le bourgeois, et qui ne lui déplaît pas à lui-même. Notre auteur, si content d'avoir fait une pièce sociale, me représente cet ingénu. Il a écrit une pièce sociale, c'est assez gentil à son âge, sans qu'il se tienne obligé d'en savoir plus long. Et pourquoi prendrait-il tant de peine,

puisque le bourgeois est impressionné? Ne lui demandez donc ni ceci ni cela. Il vous a répondu: Pièce sociale, que diable!

LE MARQUIS

Pièce sociale me semble plus fort que tarte à la crème.

d'aigremont.

Incomparablement. Cela répond bien mieux à tout. Pièce sociale et non politique « quoi qu'on en ait dit; » pièce sociale « qui n'attaque et ne défend que des idées, abstraction faite (quel plâtras!) de toute forme de gouvernement... » et de toute forme d'idées. Prendre garde aux formes de gouvernement, et à la forme, à la logique, au lien des idées en matière sociale, c'est le fait du vulgaire. Le poète plane. Ses lumières descendent des suprêmes hauteurs; verra clair qui pourra. Giboyer ne se trouve pas dans le nombre de ceux qui voient parfaitement. Giboyer n'est qu'un précurseur. Il traîne encore des idées du moyen âge ; et comme tous les réformateurs de son espèce, qui n'ont guère que leur personnage en vue, il arrête tout à

lui-même. Le progrès lui semblera parfait lorsqu'il se verra dans la place cT autrui. LesGiboyers au premier rang de la hiérarchie du mérite; personne au-dessus d'eux, sauf César, qui s'appuiera sur eux; le pape égal de M. Coquerel; des tribunaux, une administration, des gendarmes, voilà le monde content. Les choses vont leur petit train accoutumé, et la dynastie Giboyer, bien établie, se perpétue à l'ancienne mode.

COUTURIER

Eh bien, ce programme ne vous semble-t-il pas parfait, en ajoutant la grande liberté morale qui résultera de la théologie démocratique?

d'aigremont.

Parfait pour Giboyer encore naïf et innocent, et déjà repu en espérance; mais il y sera donné des développements sur lesquels Giboyer ne compte pas. On peut prévoir qu'il y aura une limite d'âge pour le propriétaire et pour le chef de famille comme pour le militaire, le magistrat et les autres fonctionnaires. La logique le veut,

l'égalité l'exige, la pente y est. Ce seront de petits sires que le propriétaire et le père de famille, une fois dépouillés de la garde des vertus chrétiennes en eux et autour d'eux ! De quel droit ce chétif individu serait-il possesseur, directeur et maître pendant une trop longue vie, au détriment de ceux qui attendent ? Il est digne de la civilisation moderne d'étendre jusque-là son empire, de régler jusqu'aux chances du sort, jusqu'aux dons naturels , d'introduire là encore l'égalité. Je vous défie, le point de départ étant donné, de trouver cette idée aussi impraticable que vos préjugés chrétiens vous la montrent au premier aspect. Il ne sera pas permis de franchir une certaine limite de fortune ni d'en jouir passé un certain âge. Il ne sera pas permis d'être supérieur dans un art, dans une science. L'effort ignoble de l'envie deviendra la toute-puissance de la loi. On a déjà très-efficacement travaillé à réaliser le niveau des caractères, on trouvera moyen de procurer celui des esprits, des aptitudes, des génies. L'éducation gratuite et obligatoire fera cela; les règlements administratifs perfectionneront l'œuvre et achèveront de dompter et de racler la nature. Ce qui domine le monde est un génie de ravale-

ment incomparable, le génie idiot de l'égalité. Demain, Giboyer sera un réactionnaire bafoué. D'un nouveau soulèvement de boue égalitaire surgira un . nouveau Giboyer, qui méprisera le nôtre, qui le traitera de demeurant du moyen âge, de stupide encore chrétien. L'avenir est à Bicêtre; il recèle des trésors d'ineptie abjecte. Tout homme, en naissant, sera jeté dans le moule, taillé à l'emporte-pièce, mis sous le laminoir pour faire partie de l'infâme mécanisme, et ne pourra recevoir une autre destination. Les intelligences fonctionneront aussi servilement que les mains.

COUTURIER

Vous vous croyez en Chine.

d'aigremont.

Non, monsieur Gibaugier, je suis au Forum ; j'ai la ville impériale sous les yeux. Avez-vous vu une salle d'asile? Il y a là des enfants de trois ou quatre ans qui marchent, manœuvrent, chantent, s'arrêtent, se taisent au coup de sifflet. C'est déjà un petit régiment. Plus de volonté, plus de

spontanéité. Quand il s'y manifeste un génie tur-

îi.

bulent qui fait rire les autres, c'est-à-dire qui les distrait, il est immédiatement enveloppé, éteint, maehinisé. Rendez la salle d'asile obligatoire, l'égalité le veut : au bout de quelques années, on ne rencontrera plus dans tout l'empire un seul casseur de réverbères, ni un homme pour se permettre quoi que ce soit qui puisse déplaire au pouvoir politique. On aura des hommes hardis en tout ce que l'autorité leur ordonnera, des héros et des gymnastes qui escaladeront nus les forteresses hérissées de canons, mais qui ne connaîtront rien en dehors de l'autorité, ni pères, ni frères, ni Dieu, et qui %se sentiront empêtrés comme s'il leur manquait un membre, dès qu'ils auront perdu de vue leur caporal ou leur sergent de ville. Et il n'y aura plus d'art. L'artiste devra produire un brevet pour avoir le droit de pocher une lithographie; mais s'il a son brevet, s'il est dans la hiérarchie, il pourra, quel que soit son mérite, peindre des temples : et malheur à qui s'aviserait de critiquer le peintre de l'État! De même pour les gens de lettres : on fera le succès d'une pièce de théâtre, d'un livre, d'une ode, comme on fait un député. L'auteur recommandé passera victorieux; il aura pour lui le suffrage universel.

LE COMTE

Quelles effroyables chimères !

d'aigremont.

Ce ne sont pas des chimères : nous touchons la réalité.

LE MARQUIS

Il y a une chose trop certaine : ce que les têtes les plus malsaines proposaient de plus fou, nous l'avons vu prendre un corps et opprimer en peu d'années la raison publique.

d'aigremont.

Remarquez le dédain profond, le sans-gêne, l'ignorance avec lesquels sont aujourd'hui trai tés des principes que Ton injuriait encore il y a vingt-cinq ou trente ans. Pour ne pas nommer trop d'auteurs et ne point multiplier les exemples, relevez seulement les tranquilles blasphèmes de notre comédie sociale. Il y en a contre le mariage, contre la famille, contre la société. Ce n'est pas ce que l'on appelle « un penseur » qui a écrit

tout cela, c'est un homme du monde, qui apporte naïvement au théâtre le langage des compagnies qu'il fréquente. Compagnies peu vulgaires, puisqu'il est le point de contact de deux grandeurs qui ne s'aiment pas. mais qui sentent en lui ce qu'elles ont de commun.

LE MARQUIS

Ah! l'esprit d'Égalité...

b'aigremoxt.

Tout cela prouve que cet auteur, qui vous semble s'appliquer à révolter la conscience publique, n'y songe même pas : rien ne l'avertit qu'il blesse quelque chose de vivant. Giboyer fils, le pur. se voyant aimé de Fernande, s'écrie gentiment : Vive le bon Dieu! Il dit cela comme il dirait autre chose, sans vouloir être indécent et sans prétendre étonner personne. C'est le langage tranquille de la victoire. Giboyer prend ingénument le contre-pied du christianisme. Si vous voulez vous faire une idée de la civilisation giboyère. partez de là.

LE MARQUIS

Voyez-vous, mon pauvre cher enfant, vous qui aimez tant la liberté, — et vous avez bien raison : — il y a deux esprits auxquels peut obéir le monde : l'esprit de vérité, et l'esprit de mensonge. D'habiles gens se disent sur le point d'en inventer un troisième, qui serait composé des deux premiers, mais ils se trompent, et ce prétendu troisième esprit n'est que l'esprit de mensonge, qui leur ment. L'esprit de vérité seul nous rend libres ; l'esprit de mensonge nous^ asservit. Mais nous l'aimons... je dis nous, je veux dire notre malheureuse espèce. Il a toujours su lui préparer un pain qu'elle trouve souverainement agréable : Suavis est hominipanis mendacii. — Vous désirez des explications sur les hiérarchies égalitaires, et notre ami Gibaugier ne se presse pas de les donner. Pour compléter ce que vient de dire M. d'Aigremont, j'avouerai que ces hiérarchies me font l'effet d'un trompe-l'œil destiné à conserver les distinctions sous le nom de l'égalité, comme le suffrage universel, la presse, la tribune, et quantité d'autres mécanismes, convenablement disposés et réglementés , me semblent

destinés à conserver le pouvoir, et mieux que le pouvoir, sous le nom de la liberté. Tous ces noms nouveaux recouvrent autant de vieilles choses. Cependant le nom n'est pas seul nouveau. Ces vieilles choses elles-mêmes sont retournées à la mode antique, et c'est ce qui en fait la nouveauté. Tout le monde n'est pas capable de reconnaître au premier coup d'œil des visages qu'on a perdus de vue depuis quinze et dix-huit cents ans. Aujourd'hui la liberté païenne et l'égalité césarienne se présentent avec un air de fraîcheur.

COUTURIER

Que faut-il déplus?

LE COMTE

Messieurs, vous raillez; je prends moins aisément mon parti. Tout cela m'épouvante et m'indigne. Quoi! l'abjection du monde païen, c'est là que nous allons !

d'aigremont.

Mon jeune ami, nous n'allons plus : il y a longtemps que nous sommes partis, nous arrivons. Le

flot tout seul nous fait entrer dans le port. Ah! les bonnes gens qui disent que l'humanité ne rebrousse pas chemin!... Ils auraient l'air d'avoir bien raison, si nous ne savions que Dieu se réserve un dernier mot. Pendant de longs siècles, l'humanité , cédant à son divin guide et quelquefois même enflammée d'amour pour lui, a véritablement paru et véritablement voulu rebrousser chemin. Elle s'est éloignée de l'esclavage, de l'idolâtrie, du culte de la chair; elle s'est laissé détourner de l'abîme, elle a vogué vers les sources éternelles. Mais l'effort a promptement épuisé sa vertu. Lasse, elle a rejeté le guide qui lui montrait le ciel. Il s'obstinait, elle l'a frappé; il s'obstinait encore, elle l'a lié; et lâchant la rame et pliant la voile, elle s'est abandonnée à la pente du fleuve de mort. La voici revenue, fière d'elle-même, au bord du gouffre où l'ancre de salut l'avait arrêtée.

Non , nous n'y tomberons pas ; non ! L'ancre de la croix nous sauvera de nouveau; nous rebrousserons encore. Nous ne jetterons pas dans le gouffre, à la voix des histrions, l'honneur, la liberté, l'égalité, tous les dons de notre Christ. Il

y aura une révolte du sang chrétien contre ce plan d'infamie éternelle.

d'aigremont.

Je le désire. Les révoltés ne seront pas nombreux.

LE COMTE

Détrompez- vous. Même hors de nos rangs, plus de cœurs que vous ne pensez restent attachés à cette liberté -que l'on sacrifie. L'impatience du frein, l'amour de l'indépendance ne sont-ils pas le caractère même du temps moderne?

d'aigremont.

Un moment! Dans la lumineuse discussion entre les deux Giboyer, le père accuse « la confusion des langues. » Il n'a pas tort. Ce signe assuré du dépérissement de la raison est visible partout, et Giboyer n'y apportera nul remède, car c'est son grand moyen de succès. Pour nous, suivons jusqu'à la fin le conseil de saint Paul ; conservons religieusement la santé des mots, qui importe fort à la santé de l'esprit. Il y a liberté et liberté. On

en distinguait une autrefois, dont les sectateurs étaient nommés, en bon français, les libertins. Celle-là n'est pas la liberté chrétienne, qui a sauvé le monde en refusant d'adorer les dieux de César, et qui a développé l'égalité en se limitant ellemême par le respect de la liberté d'autrui. Vous dites bien que le caractère du temps est la haine du frein et l'amour de Y indépendance. Or, voilà le malheur : l'austère liberté chrétienne n'est pas l'indépendance, au contraire, elle est un frein; que dis-je? elle est le frein. Frein sur le cœur, frein sur l'esprit, frein sur les sens, frein de tout l'homme. Si l'on dit d'un individu qu'il est effréné, vous donne-t-on l'idée d'un honnête homme? On ne le dirait même pas de Giboyer pour lui faire honneur. Cependant, qu'est-ce que Giboyer? Un homme intelligent qui a rejeté le frein, un vicieux qui s'est rendu indépendant. Mais, comme il faut honorer le vice, qu'a-t-on fait? On a donné un petit tour de langue. Indépendant, équivalent effréné, est devenu synonyme de libre, avec quelque chose de plus hardi et de plus honorable. Confusion des langues, ruine du bon sens ! Après avoir, dans son indépendance, donné le jour au fils de la plieuse, Giboyer, dépendant

de la faim, fait les métiers que vous savez, entre autres le métier de prisonnier, qui n'est pas le plus vil. Plus tard, on ne sait pourquoi, cet indépendant devient esclave du sentiment paternel. Il retire du ruisseau le Moïse de la démocratie ; il l'élève en s'imposant d'ignobles labeurs, mais il a l'honneur de ne point reprendre le frein divin : plutôt l'ignominie que l'obéissance, plutôt le garde-chiourme que l'ange gardien! Une vertu, ce serait une dépendance; il n'a pas de vertu, il a une turlutaine qui le laisse indépendant. Tout cela est très-conséquent. Une vertu pourrait l'induire à ne former qu'un honnête homme; avec un caprice, il est à peu près assuré de faire un objet semblable à lui, un indépendant qui lui appartiendra, qu'on ne lui volera pas, c'est-à-dire qui ne croira point au droit de Dieu.

Il y a dans l'air des courants d'inspiration qui se révèlent d'une manière bien étrange. Quand Giboyer dit à son fils : « Qui t'a volé à moi, cruel enfant? » il prononce un mot qui fut soufflé à M. Proudhon. J'ai lu de celui-ci un livre où il menace de tuer le prêtre qui tenterait de lui voler un

de ses enfants, en s'ingérant de lui conférer le baptême.

d'aigremont.

Rien de plus naturel... dans Tordre contre nature que l'on travaille à former. Et tous ceux qui s'y emploient doivent arriver à la même expression de la pensée génératrice. — Ne point subir le droit de Dieu, là est le fond sérieux de tout, le roc de la liberté philosophique. L'orgueil de l'homme accepte n'importe quelle humiliation, n'importe quelle livrée, n'importe quelle chaîne; il est laquais, il est proxénète, pourvu qu'il se débarrasse du Dieu personnel et vivant, ce spectre de la conscience, dit très-bien le même Proudhon. Et en effet, débarrassé de Dieu en lui et ne le rencontrant plus chez les autres, l'homme est Dieu lui-même, quelle que soit l'abjection où le sort le fasse tomber; il est Dieu partout où il se trouve le plus fort, soit par la vigueur de ses membres, soit par l'adresse de son esprit. Alors, il trompe, il pille, il écrase... il est libre !

LE MARQUIS

Ajoutez que, même réduit en servitude et

dans une totale impuissance, l'indépendance philosophique ne l'abandonne pas : d'une part, elle l'affranchit de cette importune loi de Dieu qui lui commande de respecter ses maîtres, de leur pardonner et de prier pour eux; de l'autre, elle lui donne le droit précieux de haïr, de maudire et de se venger.

d'aigremont.

Voulez-vous maintenant une définition précise de l'indépendance matérielle, et vous plaît-il de savoir au juste ce que cela vaut? Écoutez ce sordide Giboyer. Il y revient deux fois, comme à la belle métaphore de lécher la boue devant les pas de son fils, oubliant que c'est avec cette langue chargée de boue qu'il lui fait le cœur. Au premier acte, il parle d'aller en Amérique : « Si je vais là-bas, au « bout de six ans, je rapporte à Maximilien trois « mille francs de rente, c est-à-dire Tindépen- « dange. » Au troisième acte, il est rédacteur en chef du journal clérical, il se trouve riche, et il presse Maximilien de quitter son emploi. — Nous avons, lui dit-il, mille francs par mois ! Maximilien, déjà moins simple, répond que ce n'est pas la richesse. « En tout cas, reprend Giboyer, c'est I'indé-

pendange. » Le noble Maximilien ne fait aucune objection. Ainsi, pour le Giboyer frais comme pour le Giboyer faisandé, l'indépendance, c'est trois mille francs de rente au plus bas; et si l'on a une turlutaine, mille francs par mois. En d'autres termes, c'est le pouvoir de vivre sans travailler ou de ne se livrer qu'au travail attrayant. Aprésent, mon jeune ami, je vous exhorte à combattre et à mourir s'il le faut pour la liberté et pour l'égalité; vous ne pouvez faire meilleur usage de la vie... Mais ne comptez que médiocrement sur le concours de ceux qui ont l'amour de l'indépendance, — et ne leur confiez pas vos secrets.

LE MARQUIS

Est-ce votre sentiment > M, Gibaugier?

Écoutez, j'ai fait de mon mieux ressortir le sens démocratique et social de l'œuvre; je n'ai pas pris l'engagement de vous consoler. A présent, je donne ma démission d'avocat d'office, et je n'ai plus à vous dire que le mot de Pélissier : «Si vous n'êtes « pas contents, adressez-vous à l'Empereur. » Mais vous, monsieur le marquis, vous aviez promis de

nous montrer je ne sais quoi d'admirable dans cette production de l'esprit courant. Il me semble que le moment est venu.

LE MARQUIS

Il est venu, en effet, avec l'accord sur lequel j'ai toujours compté, et je n'ai qu'un résumé à faire. Mais laissez-moi vous présenter auparavant une idée qui me revenait tout à l'heure en écoutant M. d'Aigremont. — Au mois de mai dernier, allant à Rome, je m'arrêtai un instant chez notre ami de Marseille. Il me conduisit à sa bastide, toute en fleurs sous l'ombre claire des pins. La beauté du lieu ne vous est pas inconnue : vous vous souvenez de ces rochers, de cette mer, de cette solitude aux portes de la ville. Un chalet, mais en marbre; une terrasse de château, la Méditerranée sous les yeux, des collines au loin; deux horizons, l'un de pointes noires découpées sur l'azur, l'autre de vagues bleues doucement remuées dans une brume d'or.

LE COMTE

J'y ai passé au mois de décembre, et c'était délicieux.

Ce n'est rien. Il faut voir l'endroit en habit de printemps. On ne peut imaginer ce que le premier soleil de mai y épanouit de richesses, y brûle de parfums. Accoutumés à l'opulence tranquille des chênes et des herbages, mes yeux du Nord s'étonnaient. Cette nature est fougueuse comme l'homme du Midi, prodigue de gestes, de discours, d'éclats de voix; tempêtes et chansons. Les longs rameaux jaillissent des moindres anfractuosités de la pierre; ils se groupent en buissons, se tordent en guirlandes, s'étendent en draperies; tout pétille de fleurs, toutes ces fleurs versent des arômes puissants. Pourpre, or, émeraude, azur, neige; la symphonie des couleurs est pleine et forte comme l'harmonie des parfums. On est pris par tous les sens à la fois. Je demandai à notre ami comment il avait fait pour ne point passer là sa vie à fainéanter.

LE COMTE

Ma foi, mon oncle, votre description me donnerait envie d'y retourner dans ce seul but, et

aussi pour être garanti de l'aspect de Giboyer, qui ne doit pas s'éloigner beaucoup des tabagies.

LE MARQUIS

Notre ami me répondit qu'il connaissait bien cette pente au rien-faire. Il ajouta en souriant que la délicieuse bastide ne servait guère que de but de promenade. Bâtie par entraînement de jeunesse, ornée par entraînement d'artiste, et enfin trouvée trop belle, elle est quasi abandonnée. Les hommes n'y demeurent point à cause des affaires, les femmes n'y veulent point séjourner parce que l'église est trop loin pour avoir la messe tous les jours. La messe, qui est la force de la pauvreté et la joie de l'aisance, est le nécessaire de l'opulence. La journée serait vide sans cela. Voilà ce que la vie apprend aux chrétiens qui veillissent sur des roses.

d'aigremont.

Giboyer ne s'en doute point.

LE MARQUIS

Il y a tant de choses dont Giboyer ne se doute pas! Pour moi, réfléchissant là-dessus, il me sem-

bla que je venais de toucher la racine vivace de la question d'Orient et de beaucoup d'autres questions. En Orient, la tentation de fainéanter a été victorieuse. L'homme s'est couché sous l'ombrage, parmi les fleurs , un sabre à la main ; et entouré d'esclaves tremblants et pleins de vices, il a rêvé, plein de fatigue et d'ennui. Il a rêvé des délices plus énervantes, plus silencieuses : toujours printemps, toujours clair de lune, toujours jeune! Voilà le rêve. Pendant ce beau rêve, le sabre est tombé de la main du rêveur; et un jour on est venu de l'Occident lui apporter non le réveil, mais la mort. Les esclaves sont restés; ils ont baisé les pieds du victorieux, bientôt alangui et vaincu par le rêve oriental. D'autres occidentaux sont accourus, se sont dissous, ont alléché d'autres invasions : tout s'est engouffré dans le lit de fleurs. Rome s'y est couchée, et avec elle le monde. Que serait-il arrivé, si le christianisme n'avait pas suscité une Rome nouvelle? Qu'arriverait-il si cette seconde Rome disparaissait devant l'Alcoran de Giboyer? La décadence humaine reprendrait au point où le christianisme l'a interrompue; la matière ressaisirait son empire ; le genre humain s'absorberait dans la nature et y périrait,

d'aigremont.

Je le crois; et je crois même que cela se consommerait assez vite, vu l'abondance et la vigueur des éléments de destruction.

LE MARQUIS

Le christianisme seul nous tient debout, par sa perpétuelle répudiation de la mollesse et de l'esclavage. Mais il y faut le christianisme intégral, celui qui nous donne la présence réelle du Dieu vivant, la parole vivante du Dieu présent. Le christianisme ébréché des hérétiques n'est qu'une philosophie. Il est impuissant à combattre cet envahissement de la nature qui trouve en nous tant d'ardentes complicités. La liberté, dignité si salutaire et si nécessaire, il faut que le christianisme nous l'oppose et surtout nous l'impose, et lui seul le veut, et lui seul le peut. Ce ne serait rien de nous défendre d'avoir des esclaves, il faut nous défendre de l'être. On dit que la plus noble aspiration de l'homme est vers la liberté; oui, et son penchant le plus violent est vers l'esclavage I II veut y réduire les autres, il s'y précipite lui-même.

La grande affaire de l'homme est de se trouver un maître. A quel prix ne l'achète-t-il pas? Quels sacrifices ne lui fait-il pas? Tu n auras pas d'autre Dieu que Dieu! voilà le premier article de la loi divine, et la première, la plus large, la seule solide assise de la liberté humaine. C'est ce que Giboyer efface avec mépris, sous le nom de droit divin. Giboyer ne propose pas une chose si nouvelle qu'il croit. Lisez l'Écriture, voyez les efforts de Dieu contre l'idolâtrie, ce principe générateur et ce complément de l'esclavage; écoutez les anathèmes d'Isaïe et des autres prophètes contre la frénésie de se faire des idoles, et d'aller les adorer sous les térébinthes , dans les ombres complaisantes de la nuit! L'idolâtrie emporte tout; elle règne dans le monde entier, elle arrive à ce perfectionnement de prosterner le genre humain devant une idole de chair. Le dieu Octave en était embarrassé, le dieu Tibère en était dégoûté. « 0 hommes faits pour la servitude ! » Les autres ne s'en étonnaient plus, n'y pensaient plus. Le dieu Claude trouvait tout simple d'avoir des autels... Le vrai Dieu a triomphé par son Christ; le commandement divin a renversé l'idole infâme, et la liberté est née. Mais l'idolâtrie a conservé des temples sur la terre,

mais le penchant vers l'esclavage est resté dans le cœur de l'homme. Rarement il s'y montra tout à la fois plus habile et plus débordé qu'aujourd'hui. Il s'appelle la liberté, la fraternité, l'égalité. Le « père du mensonge, » père de l'esclavage, n'est jamais embarrassé de trouver de faux noms. Quelque figure qu'on donne à l'idole, l'idolâtrie est facile à reconnaître ; quelque nom que prenne l'esprit d'esclavage, on devine aisément son travail contre la liberté. Voyez vos anciens libéraux de la presse et de la tribune en face de l'Italie et de la Pologne. Vos humanitaires, vos égalitaires, vos fraternitaires, comme tout cela est devenu « autoritaire » et regarde tranquillement dépecer la chair humaine! Comme tout cela s'abreuve carrément d'apostasie! Sont-ils assez commodes à toute œuvre de larrons et de bourreaux, assez sourds à tout cri des victimes? Croyez-vous qu'on les puisse révolter jamais, et que l'esprit fécond de la tyrannie vienne à inventer un attentat qui les décide à compromettre leur « indépendance » personnelle de cinq cents ou de mille francs par mois? Les voilà, les gas qui mangeraient d'un martyr pour une modique rétribution. Mais sans augmentation de gages, pour rien, pour le plaisir,

pour l'honneur, si le bourreau juge à propos que le martyr soit diffamé, ils sont là!... Laissez aller l'esprit d'esclavage, qu'il parvienne à enlever au christianisme le caractère d'institution sociale et le réduise à n'être plus qu'une philosophie, bientôt Claude aura des prêtres, et bientôt la race ellemême de Giboyer, courbée sous le bâton , culti- - vera pour d'autres ses jardins mal acquis. — Ah! Giboyer, mon ami, vous faites des discours contre le domaine temporel du pape, pour avancer le triomphe de l'égalité et vous procurer a une indépendance » qui vous permette de n'être pas honnête homme... Vous aurez du chagrin, Giboyer! votre fils sera réduit à l'égalité tout comme nous, ou il finira par payer comme nous le denier de saint Pierre, parce que s'il ignore que le pape garde son âme, il sera bien forcé de comprendre au moins que le pape garde sa caisse et sa maison.

COUTURIER

Je vous remercie, monsieur le marquis, de cette philosophie de l'histoire. Ce n'est pas celle que m'enseigne la Revue des Deux-Mondes. Les gens de M. Buloz ne croient pas avoir autant que vous

besoin du Christ. Ils pensent, en moyenne, qu'ils pourront tout arranger sans cela. M. Buloz a ses points de vue, vous avez bien le droit d'avoir le vôtre. A présent, je demande les mérites de Giboyer.

LE MARQUIS

Vous les avez vous-même à peu près tous décrits, mon cher ami, et je doute que l'auteur eût mieux su se faire valoir, en public ou dans l'intimité. D'abord, messieurs, rendons justice à ce nom de Giboyer. C'est très-sincèrement que je l'admire. On nous fait un nouveau français qui, passez-moi l'expression, parle tout seul et nous apporte des saveurs que ce noble idiome ne semblait pas pouvoir recéler. Giboyer! Nous avons aussi les Ganaches. Quels titres de comédies! Il n'y a pas même besoin d'y aller voir. Vous sentez, c'est-à-dire vous savez tout de suite de quoi il s'agit. Voilà le dix-neuvième siècle, voilà le mépris, la dérision, l'avilissement de la langue, signe certain de tous les autres avilissements; voilà, en un mot, le démocratique! Ce nom de Giboyer donné au français de l'avenir, j'appelle

cela un coup de génie. Il y a de la potence làdedans. Avouez que l'ennemi le plus entier des rénovations modernes et de toutes leurs promesses n'aurait pas mieux baptisé l'homme-type de ces odieuses charlataneries. Autrefois le français se nommait Jacques Bonhomme, ou Montmorency : à présent c'est Giboyer; Maximilien Giboyer! Remarquez le prénom, qui est celui de Robespierre : par là Giboyer se rattache aux pères de 93. Si ce trait n'a pas été cherché, il est trouvé. Or, la pièce est pleine de traits de ce genre, qui vont droit contre les intentions de l'Auteur. C'est le grand mérite que j'y vois. D'un bout à l'autre, l'Auteur a eu des inspirations de Balaam, avec cette différence que Balaam envoyé pour maudire a béni, et que lui, qui voulait bénir, a maudit. Il est le Balaam de la démocratie; il la vilipende, la souille et la rend odieuse. Il la fait fille de Giboyer, bâtarde de Giboyer, infecte dans sa source, ignoble en ses mœurs et en son langage, inepte en ses conceptions, incapable de soutenir le choc d'un raisonnement. Il ne lui donne qu'un triomphe ridicule, une victoire sur des mannequins. Comme le diable, elle n'emporte que des âmes perdues, un

vieux roué, un vieil imbécile; elle les emporte, elle ne les conquiert pas : ils lui appartenaient déjà, l'un par ses vices, l'autre par sa sottise. Si j'avais été tenté de démocratie, la lecture de cette pièce m'aurait sauvé. C'est une démonstration par l'absurde des étonnantes misères intellectuelles et morales de l'école démocratique, et des supériorités encore éclatantes de la société chrétienne, même dans l'état de décadence où elle est tombée. Je sais trop que cette démonstration sera inutile pour le gros public, qu'il ne la comprendra pas, que tant d'aveux incroyables ne lui ouvriront pas les yeux. Couturier nous l'a trèsbien dit, la foule en est là, de ne vouloir plus voir les choses que dans ce faux et cet absurde où les courtisans de la démocratie prennent soin de les lui montrer, pour caresser sa jalousie. N'importe, la démonstration est parfaite pour moi, pour nous; et je crois qu'il y a encore quelques âmes hères qu'elle éclairera et qu'elle fortifiera contre la violence du torrent démocratique.

d'aigremont.

L'espérez-vous vraiment?

LE MARQUIS

Oui. Je vois plus d'un esprit juste, mais troublé par le mal du temps, à qui Giboyer sera salutaire. Je vais plus loin, et pour vous exprimer tout mon sentiment par une métaphore à la Giboyer, je regarde cela comme un abcès qui crève extérieurement. C'est hideux, c'est douloureux, j'en conviens; pourtant la plaie est bonne. Le succès est une chose redoutable à la conscience humaine. Quantité d'honnêtes gens sont toujours tentés de croire que des succès répétés, éclatants, durables, ne peuvent pas ne point reposer sur un fond de justice; que tout victorieux est nécessairement doué de génie et même de vertu, que toute idée triomphante porte en soi le vrai et le grand. Eh bien! voilà, regardez; voyez ce qu'ils ont dans le ventre... Encore une bien belle métaphore de ce temps-ci, pour exprimer d'où viennent et à quoi tendent les aspirations de l'homme moderne, et encore un trait d'origine antique ! Les philosophes ennemis du christianisme naissant avaient aussi quelque chose et même tout dans le ventre. Saint Paul disait d'eux : Quorum Deus venter est. Mais en-

fin, il reste des hommes qui ont quelque chose dans le cœur et dans la tête. Ce choc brutal vient remuer, indigner, enflammer ce quelque chose de chrétien. En vérité, il y a de quoi s'irriter, parce que le fait est plein de violence et d'injure; mais comme après tout on n'est pas déshonoré pour être molesté par les sergents de ville, j'estime qu'on devrait plutôt remercier la main de police qui nous souffleté de ce morceau de littérature autorisée. Ah ! c'est là ce que vous avez à nous offrir de mieux contre nos principes ; c'est là votre art, c'est là votre langue, ce sont là vos idées et vos conceptions sociales?... Merci mille fois, et nous sommes charmés d'avoir le fond de vos vues et de vos conseils! Eh bien, mais, tout abîmés que nous sommes, tout démantelés par vos victoires, tout pervertis par vos exemples , frivoles , oublieux de nos devoirs, misérablement éblouis de vos fortunes, misérablement séduits par vos divertissements, nous valons encore mieux que vous, et nous sommes intellectuellement et moralement plus forts. Nous gardons un dépôt de vérités vivantes et augustes que vos insolences nous rendent plus chères. Votre Giboyer, votre pontife, votre saint, que vous proclamez vous-même un chena-

pan, c'est un chenapan, sans doute, et déjà cette physionomie dont vous ne lui savez pas assez mauvais gré, le gâte auprès de nous; mais il a un autre petit défaut que vous n'apercevez pas : il est bête, ce beau génie. Il sait l'anglais, il sait écrire en plusieurs langues, il sait plaider le pour et le contre, il sait lécher la boue sur les pas de son fils, mais il ne sait point ôter la boue de son propre cœur : c'est bête ! Il a su écrire un beau livre, il n'a pas su devenir homme de bien; il sait forcer des gens qui l'achètent à le payer plus cher, il ignore l'art de les forcer à l'honorer, il n'y tient pas, et son fils même ne l'honore que parce qu'il est formé par lui : c'est bête 1 II sait se faire une indépendance de trois mille francs par an, mais son élève a déjà besoin d'une indépendance de mille francs par mois : c'est bête ! Il se fait croquemort, contrôleur de théâtre, il se met la chaîne cléricale au cou, lui démocrate, lorsqu'il a tout ce qu'il faut, sans changer de drapeau, ni de linge, ni de style, pour gagner sa vie dans les journaux belges de sa naturelle couleur : c'est bête absolument ! Ce Diogène habillé de crasse nous parle d'organiser l'égalité, comme s'il avait lui-même, pour être l'égal de tout le monde, autre chose à faire que

de prendre un bain ! Je vous demande s'il faut tant de talent et d'honnêteté pour devenir un personnage? Mais non, maître Giboyer veut garder son odeur et sa parure; il prétend entrer au Sénat en habit de travail et sans même avoir besoin de laisser sa pipe chez le concierge!... Je vous dis qu'il est bête et qu'on s'en apercevra.

d'aigremont.

Hélas! j'en doute.

LE MARQUIS

J'augure mieux du monde. Nous en avons dit notre pensée assez franchement : il s'y fait des choses que je vois et dont j'ai horreur. Néanmoins, je n'y signale pas le caractère suprême et décisif de la mort, l'inertie du bien. Après tout, l'époque a de la vie, et cette lutte que la comédie n'a pas su montrer, elle existe.

d'aigremont.

Je ne sais pas. Je doute que nous fassions une brillante figure dans l'histoire. Les entreprises ne manquent point, je l'avoue, ni l'appareil, ni le

bruit. Nous nous agitons beaucoup, ou du moins nous sommes très-remués par des machines trèspuissantes. Il y a du tapage, de la fumée, des cantates... de mirlitons. Le plâtre prend des formes grandioses; il monte, il monte! On entend par intervalles des brouhahas immenses, des tempêtes d'acclamations, des rafales et des ouragans de rires. Sont-ce des œuvres qui s'accomplissent, des doctrines qui se choquent, des solutions qui s'opèrent? Est-ce la vie, ou n'est-ce rien? Dans cette foule, il faut la loupe pour apercevoir un visage ; dans ce vacarme, il faut le cornet acoustique pour entendre une voix. On détourne un instant le regard de ce plâtre qui tout à l'heure s'élevait si haut; l'œil y revient et ne le voit plus. C'était un simulacre d'édifice, sa chute a produit un simulacre d'écroulement. A un autre! Notre fécondité, qu'une grande voix appelait la fécondité des avortements, enfantera-t-elle enfin autre chose que des simulacres? Notre industrie nous laissera-t-elle même des ruines? Question! De toutes parts, il surgit des tréteaux : nous y courons avec un âpre désir de nous amuser. Nous amusons-nous? Question ! question terrible ! Au fond, le genre humain, relié non plus par la foi, mais par des fils de fer,

et lassé devant les mêmes spectacles, n'est pas plus content de ses bouffons que de ses grands hommes : il méprise et s'ennuie. Gare! Il y a quelque chose de plus lugubre que le rugissement du peuple, c'est son bâillement. Tout peut finir par un effroyable sommeil sur un effroyable dégât.

LE MARQUIS

Je ne dis pas non. Il en sera ce que Dieu voudra. Il a pesé les repentirs et les endurcissements, les bons desseins et les actions mauvaises, les prières et les blasphèmes. Je m'en rapporte à ce juge, pour les nations de la terre comme pour moi. A chacun selon ses œuvres ! . . . Mourir sur Giboyer serait une vilaine mort ! . . . Elle est possible et elle sera méritée. Pourtant, dans cette situation encore, je dis que l'auteur de Giboyer nous fait honneur et nous peut faire du bien. Il nous fait honneur en nous diffamant. Il est contraint de nous diffamer, de nous montrer autres que nous ne sommes , et de nous rapprocher enfin de son héros pour nous abattre devant lui. Avec les caractères que l'observation lui pouvait fournir, à prendre les champions du « principe ancien » tels qu'ils sont, sa pièce n'était plus possible, pas plus qu'avec son

héros tel qu'il est dans la nature. Il a beau mésestimer et bafouer la vieille vertu de l'ancien régime, il lui faut un Giboyer qui tienne de cette vertu-là, et en qui la turlutaine produise certains effets du ci-devant repentir; qui se fasse père après avoir oublié six ans qu'il l'était; qui ait voulu même être époux , et qui n'en ait été empêché que par la mort de la plieuse ; qui soit laborieux, sobre, dévoué, tout ce que le Giboyer nature ne saurait être, ne se soucie nullement d'être et n'est pas. Cela donc ne peut que nous devenir utile, en nous prouvant que notre vieille vertu a encore du bon, puisque Giboyer n'est présentable qu'à la condition d'en porter au moins le reflet. Recueillons précieusement les vaticinations du plus récent prophète de la démocratie, et persuadons-nous bien que, malgré le discrédit dont les honnêtes gens paraissent frappés près de lui, il faut encore leur ressembler en quelque point pour obtenir ses hommages. Assurément le créateur de Maximilien Giboyer, élevé pour devenir les délices du genre humain, — et pour avocasser devant la justice, ou pour faire des travaux de librairie à quarante francs la feuille dans un galetas, ou pour servir de secrétaire au député Ma-

réeïial, — assurément, dis-je, le créateur de ce bijou rie voudrait pas avouer qu'il méprise Fitz- James et La Bourdonnais, enseignes de vaisseau ; ou Grussol , Guitaut , et cent autres souslieutenants de cavalerie; ou Sabran, Rohan- Chabot, Gontaud-Biron, Puységur, Tournon, La Guiche, de Maistre, Renne ville, et tous les soldats du Pape que je pourrais nommer, quoique ces cléricaux, la plupart élevés par M. de Sainte- Agathe, soient munis d'un père légitime. J'imagine aussi que Vogué, quoique grand d'Espagne et absolument incapable de faire un discours contre le pouvoir temporel, ne lui paraîtrait pas trop hardi d'opposer son livre sur la Terre-Sainte aux travaux de librairie de l'enfant de Giboyer. Que vous dirai-je? je vais jusqu'à croire, enfin, que le Balaam de la démocratie, lorsqu'il siégera dans nos assemblées politiques, ne votera pas l'exclusion de quiconque aura épousé une femme avant d'en avoir postérité, ou n'aura pas laissé traîner n'importe où son fils unique, durant au moins six ans. Eh bien, avec cela et la première communion, nous pourrons nous soutenir et faire encore quelque chose. Nous pourrons du moins servir pour ensemencer la terre. Mon cher d'Aigremont, dus-

sions-nous borner là nos espérances, profitons des titubations de Giboyer, et ne nous laissons point aller aux mœurs démocratiques. [Au comte.) Vous surtout, mon cher enfant, qui verrez des spectacles probablement épargnés à mes yeux, — j'en ai d'ailleurs assez vu! — gardez pur et préservez du charançon ce grain qui ne sera enfoui que pour couvrir la terre d'une moisson abondante...

LE COMTE

Soyez tranquille, mon oncle. Giboyer ne me séduit point et ne me fait pas peur. Sans trop présumer de moi, je me sens de cœur et même de taille à l'affronter partout.

COUTURIER

Nous ne mourrons pas seuls, et quelqu'un nous suivra !

Comte Hugues, quand vous étiez tout petit enfant, et moi tout petit directeur des forges de votre oncle, qui s'obstinait à faire ma fortune, j'ai prédit qu'on ne vous empêcherait pas de porter le mousquet.

LE MARQUIS

Ah! çà, pourquoi ne nous fait-on pas dîner? (//

sonne.)

MAXIMILIEN, ivre.

Monsieur le marquis, ça y est.

LE MARQUIS

Comment, ça y est?

MAXIMILIEN

Eh bien, ça y est sur la table. C'est servi, quoii

Il est ivre.

LE MARQUIS

Maximilien, vous avez vu le père Giboyer aujourd'hui?

MAXIMILIEN

Puisqu'il dit qu'il est mon père !... Je n'en suis pas cause, moi.... Il faut bien que je voie mon père, qui dit qu'il m'a donné mon éducation.

LE MARQUIS

Je vous ai commandé, toutes les fois que vous auriez vu le père Giboyer, d'aller vous coucher, et de ne paraître devant moi que le lendemain.

MAXIMILIEN

Et mon service? Il faut bien que je le fasse! Je ne veux pas voler mes gages, moi!...

LE MARQUIS

Vous le voyez, messieurs, partout les principes anciens. Oh! Giboyer n'en a pas fini! [A Maximilien.) Allez vous coucher. Et nous, messieurs, allons dîner. [Ils sortent.)

MAXIMILIEN, seul.

Ganaches!... -—Néanmoins, que mon soi-disant père est un indiscret. Il me fait boire le soir ça m'expose... Et c'est encore moi qui paye!.. — Je ne trouve pas que ça soit bien.

Page 1