GÉNÉRALITÉ DES CHANGEMEISTS DU FOND DES MERS
nés à des régions peu étendues, tantôt ils embrassent de vastes contrées. Ils sont presque toujours compensés par des mouvements inverses, produits en des régions plus ou moins éloignées. Le refroidissement graduel de noire planète amène des plissements dans la mince écorce déjà formée. La mer occupe toutes les cavités, les proéminences seules apparaissent au-dessus des eaux.
L'eau tend à se combiner de plus en plus avec les roches. Il viendra probablement un temps où la terre sera trop froide pour que Teau reste à l'état liquide. La quantité de la masse liquide qui baigne notre planète diminue donc ; mais cette diminution est tellement lente, que des milliers d'années ne sont pas suffisants pour la constater.
Les tremblements de terre agitent le fond de la mer comme le sol sur lequel nous vivons. Ils sont généralement suivis d'une déformation. du fond sur une étendue plus ou moins considérable, et celte déformation entraîne un déplacement des eaux.
fer de la lance est attachée une longue corde que l'on file au poisson blessé, jusqu'à ce qu'en se débattant et en voulant éiehapper, il ait perdu ses forces. Alors ils le baient vers la terre ou le prennent dans leur barque, à moins qu'il ne soit trop gros. Lorsque le manche de la lance tombe dans la mer, il n'est pas perdu pour cela, car il est formé de chêne et de sapin ; de manière que, le chêne s'enfonçant par son propre poids, et le sapin par sa légèreté restant debout, le pêcheur peut le reprendre aisément. Il arrive aussi quelquefois que le rameur se trouve blessé, l'espadon étant armé d'une longue épée et étant d'une fureur et d'une impétuosité semblables à celles du sanglier. »
Les tremblements de terre déforment le lit de l'Océan. — Volcans
sous-marins .
Les tremblements de terre sont presque toujours» on pourrait même dire toujours, liés à des phénomènes volcaniques. On sait que ces derniers ne se manifestent jamais dans toute leur énergie que près des mers ou de grandes nappes dVau. Nous ne devons donc pas être étonnés de rencontrer des volcans sous la mer, il est même probable que le nombre en est très-grand, et qu'il faut rattacher à des éruptions sous-marines passées inaperçues pour nous la plupart des phénomènes séismiques qu'aucune éruption volcanique visible n'a accompagnés.
Au début de leur activité, les volcans sous-marins se signalent quelquefois par des tremblements particuliers de la mer, si la profondeur est considérable. Lorsque la profondeur est faible, ou que le volcan est très-actif, des bouillonnements particuliers de l'eau, une colonne de fumée s'élevant au-dessus de la mer, des flammes, des scoriesou des pierres incandescentes, signa lent la présence du volcan. La mer change plus ou moins de couleur en môme temps qu'elle s'échauffe. Les navires éprouvent des chocs semblables à ceux qu'ils ressentiraient s'ils avaient touché un rocher ; la secousse est, dans certains cas, si violente que des vaisseaux en ont été démâtés.
MOUVEMENTS BRUSQUBS DU SOL SOUS-SARIK. MB
Cependant les déjections volcaniques de toute sorte s'accumulent dans les abimes, recouvrant les êtres et les plantes qui y vivaient; des coulées de laves, des amas de scories et de roches s'ajoutent au soulèvement du sol pour amener le sommet du volcan au jour. Telle est souvent l'origine des volcans insulaires.
tig, 77. — Vgican suuE-marin en éruption.
Les secousses du sol sons-océanien, remuant la mer dans toute son épaisseur, engendrent ces terribles vagues dont nous avons parlé plus haut. Les faits suivants montrent la grande influence exercée par les feux souterrains sur les régions sous-marines de tout le globe.
Archipel ^rec. -
On sait depuis longtemps qu'il existe des volcans sousmarins. La Grèce en comptait plusieurs. C'étaient eux qui faisaient, de temps en temps, surgir ces îles qu'on voyait nailre comme par enchantement. Les écrits des anciens nous transmettent quelques données sur difTérenti phénomènes de ce genre; mais ajoutons aussi que la plupart, fondéssurdes renseignements peu précis ou sur des traditions plus ou moins incertaines, ne peuvent être que d'une faible ulililè au point de vue scientifique ou même historique.
« Les célèbres îles de Délos el de Rhodes, dit Pline (liv. II. chap. xviii etxix), sont, d'après ce qu'on rapporte, nées dans les flots; ensuite on en a vu paraître déplus petites, telles qu'Anaphé, au delà de Mélos; Néa, entre Lemnos et THellespont ; Alone, entre Lesbos et Théos ; Théa et Thérasia, au milieu des Gyclades, la 4® année dé la 135*^ olympiade ; Hiéra ou Automaté, située entre les deux précédentes, et formée cent trente ans plus tard. De notre temps, cent dix ans après, sous le consulat de M. Julius Silanus et L. Balbus, le 8 des ides de juillet (l'an 19 de notre ère), a paru Thia. »
Beaucoup d'auteurs anciens, Justin, Gassiodore, Dion Cassius, Plutarque, Sénèque, Strabon, etc., donnent des détails très-circonstanciés sur la naissance et les agrandissements successifs de quelques-unes de ces îles par suite du soulèvement de la mer. Mais la naissance de plusieurs d'entre elles est entourée de circonstances purement fabuleuses, et nous sommes obligés de rejeter, comme peu dignes de foi, presque tous les récits des anciens. C'est rie nos jours seulement que l'on a sérieusement étudié les phénomènes volcaniques, et que l'on a fait sur cet important sujet des observations ayant quelque valeur.
L'une des îles les plus célèbres de l'archipel grec est Thera, nommée depuis Sainte-Irène, puis Santorini *. A une demi- lieue de cette île se trouve aujourd'hui Apronysi, l'ancienne Thrasia. Elle se montra pour la première fois 136 ans av. J.-G. (la 4** année de la 133** olympiade, d'après Pline, cité plus haut). Automaté, née cent trente ans après (106 ans av. J.-G.), a été nommée Hiera à cause du culte de Vulcain qui y fut établi. Thia (an 4 de J.-G.) apparut à 2 stades (250 mètres) d'Hiera. Les détails donnés par les anciens géographes concordent donc entre eux.
De violentes éruptions de cendres, de roches et de laves en ignition comblèrent, en l'an 726 de J.-G., le bras de mer qui séparait Thia et Hiéra.
* C'est un foyer incessnnl d'aclivifé volcanique.
iMOUYEMENTS BKUSQIIES DU SOL SOUS-MARIX. Ui
Les mêmes phénomènes se renouvelèrent en 4427, ainsi que l'atteste un monument de marbre élevé dans Santorini, près du fort Scauro. Une île nouvelle, désignée sous le nom de Nea-Kameni (c est-à-dire nouvelle île brûlée), se montra en 1570, à la suite d'une sixième éruption. On appela dés lors Hiéra, Palae-Kameni (ancienne île brûlée).
Nous devons au père Kircher la description détaillée d'une éruption qui jeta, en 1650, le trouble dans ces parages pendant une année entière. Elle donna lieu à des pluies de cendre et à des tourbillons de flammes qu'on voyait sortir de la mer. La quantité de cendres projetées fut si considérable, que Smyrne et Constantinople en furent incommodées.
Une île nouvelle surgit en 1707. Voici comment M. J. Girardin raconte cette nouvelle apparition : « Le 23 mai 1707, au lever du soleil, on vit en mer, à une lieue des côtes de Tîle de Santorini, un rocher flottant. Des matelots le prirent pour un bâtiment qui allait se briser, et ils se dirigèrent vers lui dans l'intention de le piller. Arrivés auprès et ayant vu ce que c'était, ils eurent le courage d'y descendre, et ils en rapportèrent de la pierre ponce et quelques huîtres qui y étaient adhérentes. Le rocher n'était vraisemblablement qu'une grande masse de ponce que le tremblement de terre qui avait eu lieu quelque temps auparavant avait détachée du fond de la mer. Au bout de quelques jours, il se fixa, et forma ainsi une petite île dont la grandeur augmenta de jour en jour. Le 14 juin, cette île avait 800 mètres de circuit et 7 à 8 de haut; elle était ronde et formée d'une terre blanche et légère. A cette époque, la mer con^mença à s'agiter, et il se fit sentir dans l'île une chaleur qui en empêcha l'accès ; une forte odeur de soufre se répandit tout alentour. Le 16 juillet, on vit paraître tout près dix-sept à dix-huit rochers noirs; le 18, il en sortit, pour la première fois, une fumée épaisse, et l'on entendit des mugissements souterrains. Le 19, le feu commença à paraître, et son intensité
augmenta graduellement. Dans les nuits, l'île semblait n'être qu'un assemblage de fourneaux qui vomissaient des flammes. Son volume s'accroissait, et l'infection devint insupportable àSantorini. La mer bouillonnait fortement et jetait sur les côtes des poissons morts ; les bruits souterrains étaient semblables à de fortes décharges d'artillerie; le feu faisait de nouvelles ouvertures d'où il sortait des pluies de cendres et de pierres enflammées, qui retombaient quelquefois à plus de deux lieues de distance. Cet état de chose dura pendant un an. En 1767, une nouvelle éruption eut lieu entre Nea-Kameni et Palae-Kameni ; elle recommença avec le mois de juin, et, après dix ou douze jours de travail, une île nouvelle surgit dans le voisinage de Nea-Kameni. Pendant quatre mois, des phénomènes terribles se succédèrent, des portions considérables de cette dernière île furent englouties, mais d'autres se formèrent; enfin une seconde île apparut, et vint se réunir à la première en juin. On la nomma l'île Noire, de la couleur de son sol. Jusqu'à la fin de l'année suivante, le travail souterrain continua, et, le 15 avril, il y eut une éruption de grosses pierres enflammées qui s'abattirent à deux milles de distance. »
Les éruptions et les soulèvements du fond de la mer continuèrent longtemps encore. L'Académie des sciences envoya M. Fouqué pour étudier sur place la manière dont se développe ce remarquable archipel.
M. Fouqué a parfaitement distingué les deux modes employés simultanément par la nature pour amener au jour de nouvelles terres : le soulèvement du sol ; l'accroissement des couches soulevées par le dépôt délaves, de scories et de roches issues de la bouche ignivorae. Le fond de la mer est, comme nous l'avons vu, généralement plus froid que la surface ; si donc les roches situées à une grande profondeur sont assez rapidement amenées à la surface, elles n'auront pas le temps de s'échauffer pendant leur soulèvement, et elles refroidiront les eaux environnantes jusqu'à une certaine distance. Des laves et des
M0UYEMEI4TS BRUSQUES DU SOL SOUS-MARiN. 243
pierres lancées par le volcan échaufferont au contraire l'eau, qu'elles porteront parfois jusqu'à l'ébullition.
Le soulèvement de l'île Julia, à l'ouest de la Sicilej se rattache à de semblables phénomènes.
Açores. — Naissance et disparition d'iles à la suite de tremblements de terre. — lie éphémère de Sabrina.
Les Açores sont toutes volcaniques. Nous y retrouvons les phénomènes si remarquables observés dans l'archipel grec.
Un volcan sous-marin s'est signalé, près de Saint-Michel, par quatre éruptions en moins de deux cents ans. L'une d'elles commença le 11 juin 1638, pendant un tremblement de terre. Des flammes et de la fumée jaillirent, près de Saint-Michel, de la mer agitée; de la terre et des roches furent projetées à une grande hauteur, et, retombant dans la mer, finirent par former une île longue de 10 kilomètres environ, et haute de 120 mètres. Bientôt l'île disparut, comme l'île Julia.
Un autre tremblement de terre survint le 31 décembre 1719, et une île se forma entre Terceira et Saint-Michel. Elle était d'abord assez haute pour être vue de 7 à 8 lieues en mer ; sans cesse elle vomissait une épaisse colonne de fumée, des cendres et de la ponce ; un torrent de lave brûlante se précipitait sur ses flancs; la mer était très-chaude dans le voisinage. La hauteur de l'île diminua rapidement; après deux ans d'existence, en 1722, elle était abaissée à fleur d'eau; elle disparut le 17 novembre 1723.
De forts tremblements de terre agitèrent Saint-Michel pendant les mois de juillet et d'août 1810. Peu de temps après, le 31 janvier 1811, le sol se fendit du côté oriental de l'île, en face du village de Ginetas, et à unelieue et demie du rivage. Pendant que la mer bouillonnait vivement, il s'éleva dans les airs une énorme quantité d'eau et de fumée, mélangées à de la terre et à des cendres. Des
m LES HEHVEILLES M KUHll IIE U XEEt.
pierres furent lancées à plus de 050 mèlres de hauteur. L'éruption dura huit jours ; on vit alors un banc de ponces, contre lequel se brisaient les vagues, au point où il y avait naguère une profondeur d'environ 80 brasses.
Ine ile de 1 à 2 kilomètres de tour, et de 100 mètres de haut, fut, le 15 juin de la même année, le résultat d'une
nouvelle éruption sous-marine. Le capitaine Tillard, commandant le navire Sabrina, la visita et en prit possession au nom du gouvernement anglais, il lui donna le nom de son bâtiment. Peu à peu l'île s'enfonça, et, vers la fin de février 1823, delavapeurs'êlevantdela mer était lasenle trace de son existence.
Porto de llliéo, vaste cratère échancrè, au milieu du-
quel les vaisseaux viennent relâcher, a la même origine, ainsi que l'île Gorvo.
Pendant un grand tremblement qui, en i 757, fit périr le septième de la population (1,500 personnes) de Tîle Saint- Georges, dix-huit îlots se montrèrent tout à coup à 600 mètres du rivage. Leur sort fut celui de Sabrina.
Volcan sous-raarin au milieu de l'Atlantique.
Un des volcans sous-marins les plus remarquables est au milieu de l'océan Atlantique. M. Daussy a depuis longtemps, signalé, comme tout à fait intéressante au point de vue des phénomènes volcaniques, une région située vers 21*»12' long. 0. et 0'*50' lat S. Nous reproduisons une liste, donnée par M. Vézian, des faits observés par un grand nombre de marins, en cet endroit depuis le milieu du siècle dernier.
— 1747. Le vaisseau /e PnVîce, allant aux Indes ; deux secousses, comme si le vaisseau avait touché sur un hautfond.
— 1754. Le vaisseau la Silhouette; secousse extraordinaire.
— 1759. Le Fidèle; secousse.
— 1761. Le Vaillant; on aperçoit une île de sable.
— 1771. La frégate la Pacifique; secousse très-violenle, mer très-agitée.
— 1806. M. de Krusenstern aperçoit une colonne de fumée s'élevant, à deux reprises, à une grande hauteur.
— 1816. Lernton;écueilayanttroismillesdelongueur et un mille de largeur, vingt-six brasses d'eau, fond de sable brun.
— 1851. L'ii(7/e; mer calme, secousse, bruit sourd sous l'eau.
— 1832. La Seine; secousses.
— 1855. La Couronne; racle le fond avec sa quille, on trouve ensuite trente-cinq brasses.
— 1856. Le Philanthrope; secousses qui durent pen-
246 LES MEHVEILLES DU FOND DE LA MËl^.
dant trois minutes et qui sont également ressenties, à dix milles de distance, par un autre navire.
— 1836. On présente à la Société de Calcutta des cendres volcaniques recueillies sur ce point, au moment où la mer était dans une violente agitation.
— 1856. Regina Cœli; bruit sourd semblable à celui d'un orage lointain, puis fortes secousses accompagnées d*un bruit assez semblable à celui que produisent plusieurs feuilles de métal frappées Tune contre l'autre. La barre du gouvernail joue dans les mains du timonnier, sans qu'on puisse la retenir.
— 1856. Le même jour et à la même heure, c'est-à-dire le 30 décembre, à quatre heures du matiîi, le navire Godavery est fortement secoué à peu de distance du point où se trouvait la Regina- Cœli,
— 1861, 20 février. Tremblement de terre sous-marin, ressenti à bord do la Félicie. 11 a duré une minute et a été précédé d'un bruit venant de l'ouest.
Éruptions sous-marincs près du Kamtchatka. — Islande. — Mer enflammée, • apparition d'une fie près de Reikianess. — lie de feu sortie de l'Océan prés des lies Aléoutiennes.
On a souvent observé de pareils faits près du Kamtchatka et dans les parages de l'Amérique russe. Une éruption, entre autres, engendra, le 10 mai 1814, une petite île qui vomissait du bitume par plusieurs ouvertures.
Le célèbre capitaine Kotzebue a observé la naissance d'une île près d'Umnak, une des Aléoutiennes. Il la décrit ainsi dans la relation de son voyage :
« Le 7 mai 1796, M. Krinckhoff, agent de la Compagnie russe-américaine, se trouvait à la pointe nord-ouest d'Umnak ; une tempête venant de nord-ouest ne permettait pas de voir en mer. Le 8, le temps s'éclaircit : on vit à quelques milles du rivage une colonne sortir de la mer, et, vers le soir, quelque chose de noir s'élever au-dessous de la fumée. Pendant la nuit il sortit du feu de la même
MOUVEHEKTS BRUSQUES DU SOL SOUS-MAIllN. 2*7
place, quelquefois avec une intensité telle qu'à 10 milles du lieu de l'éruption l'on dislinguait parfailement tous les objets. Alors un tremblement de terre, accompagné d'un biuit effroyable qui fut réfléchi par les montagnes du sud, ébranla tout le sul. L'ile naissante lança des pierres jusque sur Umnak. Le tremblement de terre cessa au lever du soleil, le feu diminua, et l'on vil paraître la
nouvelle île, d'une couleur noire et d'une forme conique.
a Va mois après, M. Krinckhoff ta revit. Elle était plus élevée. Pendant tout ce temps elle n'avait cessé de vomir du feu. Depuis cette époque, elle paraît encore avoir acquis en circonférence et en hauteur, mais les flammes ont été en diminuant. Elle ne lançait plus ordinairement que des vapeurs et de la fumée; quatre ans après, celle-ci
elle-même disparut ; enfin huit ans plus tard, des chasseurs visitèrent cette île. Toutes les eaux étaient à une température élevée, et le sol* si chaud que, dans beaucoup d'endroits, il était impossible de marcher dessus. Un Russe dit que sa circonférence, qui avait augmenté, était de 2 milles 1/2 et son élévation de 550 pieds (116 mètres) , que le fond de la mer était parsemé de pierres jusqu'à une distance de 3 milles. Depuis le milieu de la hauteur jusqu'au sommet, il trouva le sol chaud, et la vapeur qui sortait du cratère lui parut d'une odeur agréable. »
L'Islande est un foyer volcanique très-actif; aussi observons-nous dans son voisinage des phénomènes de soulèvement analogues à ceux que nous avons déjà cités. Mackensie raconte qu'en 1780 on aperçut sur la côte occidentale de l'île, à 10 lieues de Reikianess, des flammes jaillissant de la mer pendant plusieurs mois, puis une petite ile sortie de la mer. Après avoir vomi quelque temps des flammes et des pierres, cette île disparut. Immédiatement après, le Skaptaa-lokull, volcan voisin, entrait en éruption.
Le fond de la mer subit le contre-coup des phénomènes volcaniques terrestres.
Les volcans terrestres et les tremblements de terre ont presque toujours un retentissement en mer. Le fond de l'Océan est agité lui-même, et les navires éprouvent des secousses comme s'ils passaient au-dessus d'un foyer d'activité volcanique.
Carcatoa, l'une des îles de la Sonde, fut détruite en 1680, pendant un tremblement de terre fortement ressenti en mer par les vaisseaux.
Goonung-Api ou Gounapo (Moluques) eut, le 22 novembre 1694, une éruption. Son sommet vomit à grand ï)ruit une colonne de flammes. Le fond de la mer fut soulevé au niveau du sol de l'Ile, des flammes sortaient des eaux.
HOUVËHENTS BtIUSQUtS DU SOL SUllH-HiltlN. 'OU
11 se forma en 1820, dans une baie située à l'ouest de Gounapi, et où l'on mesurait autrefois 60 brasses de fond, un promontoire qui. en s' a grandissant, iinit par combler la baie. Il est formé de blocs gigantesques de basalte fortement calcinés. Celte formation nouvelle se fit avec si peu de bruit, que les habitants de Banda l'ignorèrent presque
Fig. SO. — Éiuplioii du Tinhoro en 1851.
jusqu'au moment où elle eut cessé de s'accroître. Le soulèvement avait été lent, et ne s'était manifesté que par une chaleur extraordinaire de l'eau et par son bouillonnement dans la baie.
L'île de Sumbana, ou Bima, renferme un volcan trèsactif, le Timboro. Il y eut en 1851, dans cette région, un tel mouvement de la mer, que l'île fut en partie submergée, et que les vaisseaux à l'ancre dans le port furent lan-
ces à une grande distance du rivage. Plusieurs même furent jetés par-dessus les maisons. Le volcan le l'île resta calme pendant ce temps, mais une montagne volcanique située au nord-est lança à cette époque des pierres embrasées et des cendres au milieu d'un torrent de vapeurs. Le tremblement fut ressenti dans les îles voisines, à Celèbes, et jusqu'à Macassar, où Ton observa les mêmes scènes de dévastation qu'à Bima. Ces deux lieux sont cependant séparés par un bras de mer de plus de 100 lieues de large.
Produits des volcans sous-marins. — Gomment ils diffèrent des produits
des volcans sous-aériens.
On a reconnu une très-grande analogie entre les produits de tous les volcans observés à la surface de la terre. Les volcans sous-marins ne font pas exception à la règle générale. Une môme cause engendre ces phénomènes; la nature du milieu dans lequel ils vomissent les matières ignées et les gaz, peut seule occasionner une différence dans les caractères de l'éruption.
Les laves sous-marines doivent recouvrir une plus grande étendue du sol, d'après l'opinion de M. Poulett- Scrope exprimée dans son traité sur les volcans *.
On doit s'attendre à ce que les laves produites au fond de la mer prennent une extension latérale plus considérable, comparativement à leur épaisseur, que celles qui se sont écoulées sous la seule pression atmosphérique, et que cette extension est proportionnée à la profondeur de la colonne d'eau.
Et encore on doit s'attendre à ce que les courants de lave qui ont coulé à de grandes profondeurs sous l'eau présentent peu de parties scoriformes. C'est en effet ce qui a été observé dans les trapps anciens ^ sous-marins,
* Traduit de l'anglais par le docteur Eiidyuiion Pieraggi, ancien vice-secrétaire de la Société météorologique de France.
* Roche d'origine volcanique.-
Cependant cela peut provenir de l'influence dégradante des flots ou des courants.
On peut acquérir quelque connaissance de la manière dont se comportent les volcans sous-marins, par l'observation de leurs produits, qui ont pu, à la suite d'un soulèvement postérieur sur une grande échelle, être élevés au-dessus du niveau de la mer. De tels exemples sont fréquents dans les îles madréporiques du Paciflque. Les plates-formes basaltiques des côtes sud et nord de Tirlande, des îles Féroé, du nord-est deTénériffe e d'autres localités nombreuses, tendent à démontrer que la conduite et la disposition de la lave, lorsqu'elle jaillit d'un orifice sous-marin, sont presque semblables à ce qui se passe sur la terre ferme.
Les différences principales semblent être :
1" Qu'elle coule plus uniformément et s'étend davantage sur une surface plane ;
2" Qu'un volcan sous-marin rejette une moindre quantité de conglomérat ou de matière fragmentaire que ne le fait un volcan sous-aérien, ou qu'elle s'étend davantage et se trouve interstratifiée * avec moins d'épaisseur entre les laves contemporaines.
D'après ces idées, les régions où l'on trouve actuellement des plates-formes immenses, quelquefois inclinées légèrement, de trapps et de basaltes, qui donnent à certains pays un aspect si pittoresque, ont été jadis submergées, et un volcan sous-marin se trouvant dans leur voisinage, les a couvertes des produits de ses éruptions.
Le volcan rentre-t-il dans le calme, les dépôts sousmarins de toutes sortes, les animaux eux-mêmes et les plantes, si la profondeur n'est pas trop grande, apparaissent au bout d'un certain temps sur les laves refroidies. Qu'un soulèvement amène ces matières au jour, et l'on observeTa une couche basaltique entre deux couches formées des débris d'animaux marins.
* C'est-à-dire formant une couche.
"Ib'l LES MERVEILLES DU FOND DE LA MER.
Les volcans sous-aériens se voient, en Islande, côte à côte avec les volcans sous-marins amenés au jour, longtemps après leur éruption, par suite de soulèvements. Les premiers sont les Jokuls, hautes montagnes qui abondent dans l'île. Le nord et le sud de Tlslande ont un aspect tout à fait caractéristique. On y trouve d'immenses plateaux, dont Torigine sous-marine est nettement indiquée par des couches alternantes de basalte et de conglomérat basaltique.
L'île de France a tous les caractères distinctifs d'une formation volcanique sous-marine soulevée en masse après la cessation des éruptions. L'île Bourbon, voisine de la première, présente au contraire l'apparence d'un volcan ordinaire, formé par des écoulements répétés de lave provenant de deux ou trois sources habituelles au-dessus du niveau de la mer, et dont Tune est continuellement en activité.
Ajoutons cependant que, si les remarques de M. Poulett-Scrope sont exactes, elles sont au moins sujettes à de é nombreuses exceptions.
Les consciencieux travaux de M. Sainte-Claire Deville sur les volcans ont en effet montré que la nature des déjections volcaniques varie avec le temps depuis lequel durent les éruptions. Notis ne saurions, sans sortir do notre sujet, traiter à fond cette intéressante question. Mais nous pouvons dire en deux mots l'un des nombreux résultats des études faites par le savant géologue français : Le volcan semble avoir une période de jeunesse, une période de vieillesse. Dans la première, les laves dominent ; dans la seconde, elles cèdent la place à des basaltes. Un volcan producteur de lave se repose-t-il, on peut toujours craindre une nouvelle éruption. Quand aux laves ont succédé les basaltes, le volcan est sur le point de se taire, et il ne tarde pas à entrer dans sa phase d'extinction. Gardons-nous donc soigneusement de prononcer des conclusions trop • absolues sur l'origine marine des terrains volcaniques, d'après leur nature et leur aspect.
Combien de fois ne voit-on pas, dans l'histoire de la science, les théories les plus séduisantes renversées, d'un seul coup, par une observation minutieuse des faits!
Fond delà mer amené au jour à la suite d'éruptions de volcans sous-marins.
Une montagne ignivome est-elle portée par la dilatation souterraine au-dessus du niveau de la mer, elle pousse devant elle les couches récentes de formation marine auxquelles elle sert d'appui. La même force expansive, agissant sur une échelle plus considérable et ne bornant pas ses effets à soulever la base de la montagne, amènera au jour de grandes étendues du monde sous-marin avec des couches de formation quelquefois Irés-ancienne.
C'est ce qu'on remarque à l'île de France et dans les îles voisines de la Platte et des Colombiers. La partie septentrionale de la première est une plaine horizontale formée d'une roche calcaire assez récente. La roche se compose de polypiers analogues aux coraux. Elle recouvre les roches volcaniques qui couronnent l'île.
La superposition des madrépores et des coraux aux roches volcaniques indique évidemment que leur formation est postérieure à l'émision des laves, sur lesquelles ils ont pris racine lorsqu'elles ont été suffisamment refroidies. Les polypiers vivent sous l'eau. Les laves sont donc sous-marines ; le soulèvement du sol les a amenées au jour longtemps après leur première apparition.
La plus grande partie de la surface d'un groupe d'îles situées un peu à l'est de Java se compose de couches de corail, tout à fait semblables à celles qui se forment encore aujourd'hui près de ces îles, et qui constituent do dangereux écueils pour la navigation. On voit très-facilement qu'elles ont élu domicile sur des laves refroidies, amenées ensuite au jour comme celles de l'île de France.
Dans l'île de Pulo Nias, à l'ouest de Sumatra, des couches de corail, semblables à celles des mers voisines.
ont été soulevées à une hauteur de plusieurs centaines de mètres.
Dans le tremblement de terre qui, en 1820, détruisit en partie Acalpulco (Mexique), le niveau de la mer resta pendant deux heures à 10 mètres environ au-dessous de son niveau moyen, parce que le sol s'était soulevé de cette quantité.
On remarqua, au contraire, un soulèvement durable de 2 ou 5 mètres du rivage, au Chili, à la suite d'un tremblement de terre qui détruisit Tahuano, dans la baie de la Conception.
On pourrait multiplier beaucoup les exemples de ces soulèvements du sol sous-marin. Rappelons les formations d'îles nouvelles dont il a été question plus haut.
Les changements brusques, qui se produisent actuellement dans le bassin des mers, sont, dans la plupart des cas, faciles à constater. Us sont même, le plus souvent, accompagnés d'accidents terribles, qui jettent la terreur dans les populations, et gravent profondément dans les esprits le souvenir de ces catastrophes.
Comment peut-on les constater ? — Modifications qu'apporterait à la carte d'Europe un affaissement lent de 10 mètres par siècle. — Paris sous les eaux. — Nouvelle carte d'Europe dans le cas oA le niveau de la mer se serait élevé de 166 mètres. — Toulouse et Vienne ports de mer.
Nous avons assisté à de brusques secousses, à une sorte de palpitation de Técorce terrestre. D'autres mouvements se produisent avec une extrême lenteur, et il faut, pour les constater, des observations poursuivies pendant plusieurs générations. Leur influence sur le sol sous- marin n'en est pas moins très-grande. Ils ne s'arrêtent jamais, et ils embrassent à la fois de très-vastes régions. Sous rinfluence de ces mouvements lents de Técorce terrestre, des contrées jadis florissantes ont disparu , d'autres se sont soulevées.
Comment le voyageur constatera-t-il ces oscillations du sol? Tant qu'il restera au milieu des mers ou dans l'intérieur des continents, ses recherches seront vaines. Qu'il aille sur le rivage, et il trouvera la trace du mouvement de retrait ou de progression des eaux. Si elles paraissent se retirer, le sol s'élève. La mer envahit-elle la terre, on peut affirmer que la terre s'abaisse.
Observons une côte terminée brusquement par une haute falaise. Il se forme au niveau supérieur des eaux une ligne facile à reconnaître.
Les flots creusent la roche. Ils sont aidés dans leur travail par des animaux dont nous avons déjà parlé. La pholade et la balane affectionnent, en effet, la ligne de démarcation entre les deux atmosphères, cette arène où elles se livrent un perpétuel combat. Ces animaux ne peuvent rester continuellement submergés, mais l'eau est indispensable à leur existence. Les falaises que vient battre la vague leur offrent les meilleures conditions de vie qu'elles puissent rencontrer. Partout où les balanes et les pholades ont établi leur demeure, il y avait jadis un rivage. La mer gagnet-elle sur les terres, les colonies de pholades se portent plus haut avec le flot. La mer se retire-t-elle devant un continent qui s'élève, les pholades la suivent dans sa retraite .
Dans le cas où le flot expire sur une plage peu inclinée, il accumule un cordon de galets roulés et d'autres débris que l'on trouve sur toutes les côtes basses, et dont l'ensemble forme le cordon littoral. Les vagues s'arrêtent au cordon littoral. Elles ne le franchissent que rarement, et pendant les grandes tempêtes. 11 marque la limite de l'Océan. Si le sol s'affaisse, le cordon littoral sera poussé vers l'intérieur des terres. 11 se retirera, comme la mer, à chaque période d'exhaussement du sol.
L'envahissement ou le retrait de la mer, facile à constater dans ce cas, l'est beaucoup moins sur des côtes rocailleuses et fortement inclinées. Sur un sol'presque horizontal, une élévation du niveau de quelques décimètres donne lieu à l'ensevelissement d'une grande étendue de pays, L'envahissement de la mer est insensible près d'une côte abrupte; il faut, pour se rendre un compte exact du phénomène, faire de nombreuses mesures, et les renouveler à de très -longs intervalles.
Si nous ajoutons à cette difficulté d'observation la complication introduite par le flux et le reflux de la mer, nous comprendrons sa peine pourquoi il a fallu de longues années pour reconnaître le mouvement de bascule de la Suède et pour le mesurer approximativement.
Si le sol se disloque bruyamment près de nous, qu'il s*y produise rapidement des crevasses, pendant que la terre tremble sous nos pas, nous n*aurons aucune peine à le remarquer. Mais, qu'après un tremblement de terre ou toute autre perturbation de cette nature, le sol reste soulevé ou abaissé de plusieurs mètres, les habitants de l'intérieur n'en auront aucunement conscience. Ils ne s'apercevront pas davantage d'un mouvement lent et continu de soulèvement ou d'affaissement. Les riverains en seront immédiatement avertis par les variations du niveau de la mer. La quantité dont l'eau s'élève ou s'abaisse mesure l'abaissement ou l'élévation du sol.
Si l'Europe, s'affaissant uniformément, se laissait envahir par la mer, quelle ne serait pas, au bout d'un temps relativement court, la modification de sa carte? Supposons qu'elle s'enfonce de 10 mètres par siècle : au bout de 50 siècles ou de 5000 ans, le niveau de la mer semblerait avoir monté de 500 mètres. Que de riches plaines et de villes opulentes seraient alors englouties !
Paris aurait depuis longtemps disparu avec ses hauts monuments et ses collines. Une forêt d'algues couvrirait cette merveilleuse cité, ses rues serviraient aux promenades des animaux marins. Les sables, et tous les dépôts dont la mer couvre son lit comme d'un vaste linceul, ne larderaient pas à s'amonceler là où nous voyons aujourd'hui l'agitation fiévreuse d'une civilisation avancée. Paris disparaîtrait sous le sable de la mer, comme Ninive s'est endormie sous le sable du désert.
Mais il n'est pas nécessaire que le changement de niveau de la mer soit aussi considérable pour que l'Europe devienne méconnaissable. La carte ci-jointe montre le nouvel aspect qu'offrirait notre continent dans le cas où la mer aurait monté de 500 pieds (166", 66). Il cesserait, dès lors, d'être lié au continent asiatique ; ce serait un archipel traversé par de larges bras de mer. Les plaines de la Vistule et du Dnieper seraient complètement recouvertes par les eaux. Un grand golfe remonterait l'ancienne
258 LES MERVEILLES DU ipm DE LA MER.
vallée du Danube ; un canal étroit le séparerait d'une mer intérieure correspondant à une grande partie de la Hongrie actuelle. Le Danemark, les plaines basses de TAlleraagne et les Pays-Bas seraient remplacés par l'Océan. L'Angleterre et la France seraient échancrées profondément. On verrait, dans cette dernière contrée, trois grands golfes correspondant aux cours actuels de la Seine, de la Loire et de la Garonne ; les pécheurs pourraient jeter l'ancre à Bordeaux ou à Orléans, et ils viendraient atterrir à Toulouse. Un isthme étroit relierait la France à l'Espagne dans le voisinage de Castelnaudary, et les riches vignobles du Midi seraient transformés en prairies sous-marines.
La plaine du Pô et la vallée de TÈbre feraient place à des golfes profonds ; mais en général, les bords septentrionaux de la Méditerranée subiraient peu de changements. Il n'en serait pas ainsi des plaines basses qui for« ment l'Egypte et la Cyrénaïque. Elles deviendraient une vaste mer, s'arrêtant aux montagnes de l'Algérie, du Maroc et de l'Abyssiiiie.
Combien le climat de cette partie du monde ne serait-il pas changé ? D'immenses surfaces d'eau couvriraient les steppes salées de la Russie ; elles s'étendraient dans le Turkestan Jusqu'aux montagnes sibériennes et au plateau de Gobi ; au sud, elles envahiraient la plus grande partie du désert africain. Les débris de l'Europe auraient un climat très-humide, car, tandis qu'aujourd'hui les vents d'ouest seuls nous apportent de la vapeur d'eau, tous les vents seraient alors des vents marins.
Il ne nous appartient pas de discuter complètement les modifications entraînées par ce nouvel état de choses ; mais nous désirions montrer en peu de mots que les conquêtes de la mer auraient un immense retentissement dans l'économie générale de la nature.
Anciennes limites de U mer Noire. — Dessèchement des steppes russes.
Ces variations ne sont pas une pure fiction. Les travaux de Tournefort, de Chandier, de Tott, ceux du comte Potocki, de Pallas et du prince Galitzin se joignent à ceux des anciens pour démontrer que les côtes septentrionales de la mer Noire ont beaucoup changé, et que, entre cette mer, la Caspienne et le lac d'Aral, on trouve partout des traces du séjour des eaux marines. Pallas (tome X) pense que les lacs salés des steppes russes et tartares sont d'anciens golfes, dont Touverture a été engorgée par suite d'ensablements et qui se sont évaporés en partie.
Primitivement, dit Bureau de la Malle, la Méditerranée était un lac de peu d'étendue, alimenté par le Nil, le Rhône, le Pô et plusieurs autres rivières moins considérables.
L'Océan, y faisant irruption, lui fit inonder une partie des côtes basses et sablonneuses de TEspagne, de la Barbarie, des plaines de la Provence et du Languedoc, des plages noyées de l'Egypte et de l'Asie Mineure, où elle a pénétré jusqu'au pied des montagnes et des collines.
Bepuis lors, la Méditerranée perdant beaucoup plus par Tévaporation qu'elle ne recevait par ses fleuves et par le détroit de Gibraltar, alors fort étroit, se retira de plus en plus.
Enfin, suivant le même auteur, lorsque, par l'éruption volcanique des Cyanées, le canal du Bosphore et les plaines qui l'avoisinent eurent ouvert passage auPont-Euxin, à la mer Caspienne et au lac d'Aral, réunis alors en une mer au moins aussi grande que la Méditerranée actuelle, toutes les plaines basses de récente formation furent de nouveau recouvertes par les eaux; mais la mer se retira jusqu'à un équilibre entre l'apport de Teau et son évaporation, et elle garda à peu près sa forme actuelle. Depuis, ses côtes n'ont éprouvé de changements remarquables que sur les plages basses et aux environs des grands fleuves.
Oscillations du sol dans l'hémisphère boréal. — Pli d'affaissement dans le nord de l'Europe et de l'Amérique. — Exhaussement des régions voisines du pôle. — Mouvement de bascule de la Suéde.
Certains points s*abaissent, d'autres s'élèvent, mais le phénomène est loin de suivre une marche irrégulière. La coordination de tous les documents montre que, dans notre hémisphère, la zone continentale s*exhausse. Un pli concave se forme du sud de la Baltique à TAtlantique, en passant par le Danemark, la mer du Nord et les Pays- Bas. Il se prolonge sur la Manche, se continue probablement sous rOcéan, où nous ne pouvons le suivre, et se retrouve au nord-est de TAmérique septentrionale et sur le Groenland. A l'intérieur de ce pli concave, qui correspond à une zone d'affaissement, l'océan Glacial est en voie de soulèvement.
Le pli d'affaissement ne peut être suivi dans l'est au delà de la Baltique, pour les raisons énoncées plus haut ; mais certainement il ne doit pas s'arrêter où nous cessons de l'indiquer. Dans le voisinage de la Suède, sa direction d'est à ouest donne aux oscillations du sol, dans cette contrée, Taparence d'un mouvement de bascule. Le nord s'élève et le midi s'abaisse.
« De nouvelles îles apparaissent dans le golfe de Bothnie et la Finlande * ; si la progression continue, dans deux mille ans le golfe de Tornéa sera un lac semblable à ceux qui occupent les dépressions du granit sur toute la surface de la Finlande ; et, dix-huit cents ans plus. tard, Stockholm sera rattachée à cette province par les îles d'Aland, transformées en isthme. »
Sir Bodrigue Murchison signala le premier, en 1845, l'existence d'une ligne autour de laquelle paraissait tourner le sol de la Scandinavie. Mais l'honneur de la première constatation des mouvements du sol en Suède revient au naturaliste suédois Celsius, qui vivait au com-
* Les OacUlationst de Vécorce terrestre, par M. Héber, professeur de géologie à la Faculté des sciences de Paris.
mencement du siècle dernier. Ce savant ^émit l*opinion que le niveau de la Baltique et de la mer du Nord s*abaissait lentement ; la discussion d*un grand nombre d'observations lui donnait 1 mètre par siècle pour cet abaissement. Les rochers qui avaient été jadis sur les bords de la Baltique et de l'Océan, des récifs redoutés des marins, se montraient de son temps au-dessus des eaux ; la terre ferme gagnait sans cesse du terrain sur le golfe de Bothnie, ainsi que le prouvaient i'éloignement de la côte de plusieurs anciens ports, Tabandon de pêcheries desséchées ou transformées en bas-fonds, et la réunion d'anciennes îles à la terre ferme.
Les faits constatés par Celsius étaient exacts, leur explication était erronée. Playfair donna, en 1802, leur véri« table cause en attribuant les changements observés au mouvement du sol.
Son opinion fut confirmée, en 1707, par Léopoldde Buch, qui réconnut, dans un voyage en Scandinavie, le soulèvement lent de toute la contrée comprise entre Frédericksall (Norwége) et Saint-Pétersbourg. 11 pensait, sans en être certain, que la Suède s'élevait plus que la Norwége, et que le mouvement était plus rapide dans le nord que dans le sud.
On avait fait graver sur les rochers, au commencement du dix-huitième siècle, des lignes indiquant le niveau ordinaire de la mer par un temps calme. Ces repères furent examinés en 1820 et en 1821 par les officiers préposés au pilotage. De nouveaux repères furent tracés. Durant cet intervalle la Baltique avait baissé, mais pas également partout pendant ces périodes de temps égales.
Nilson déclara, en 1837, que la province de la Scanie, la plus méridionale de la Suède, semblait s'être abaissée depuis plusieurs siècles. L'éminent géologue suédois citait, en même temps, beaucoup de faits à l'appui d'une assertion aussi nouvelle. Une grande pierre, dont Linné avait mesuré en 1749 la distance à la mer, près de Talborg, est aujourd'hui à 50 mètres environ plus près du
î>64 LE^ MEIWEILLES DU FOND DE LA BIEK.
rivage. Certaines villes maritimes sont incessamment envahies par la mer, le niveau de quelques rues est inférieur à celui de la mer, même dans les plus basses marées. Une province entière, appelée jadis Willanda, et située entre Pillau, Brandebourg et Bolga, à l'époque où florissait Tordre Teutonique, est aujourd'hui complètement submergée. Enfin le sol du Danemark, de la Norwége et du nord de la Suède renferme des dépôts de coquilles tout à fait semblables à ceux qu'on trouve au fond des mers voisines. Le sol de la Scanie en est dépourvu. Donc, à une époque qui n'est pas très-reculée, l^î Danemark et certaines portions de la Suède et de la Norwége élaient submergées; la Scanie ne l'était pas. Les premières Contrées se sont élevées au-dessus des eaux, et Tiiomme a pu s'y établir ; la Scanie s'abaisse et la Witlanda a déjà disparu.
Tels sont les nombreux travaux qui ont permis au géologue anglais, sir Rodrigue Murchison, de conclure, d'une manière générale, que le mouvement actuel du sol de la Suède et du lit de ia Baltique ressemble à celui d'une bascule, dont la ligne fixe passerait au nord de la Scanie. Le sud s'abaisse, le nord s'élève.
Exhaussement duSpitzberg. — Âft'aissemenl de la cote occidentale et exhaussement de la côte orientale du Groenland. — Submersion lente des forets du Labrador et de la Nouvelle-Ecosse. — Constructions romaines englouties dans les Pays-Bas. — Naissance du Zuyderzée. — Insuffisance pour l'avenir des digues hollandaises. — La vallée de la Somme et les côtes de Normandie suivent le mouvement des l'ays-Bas.
Le Spitzberg est dans une phase d'exliaussement. D'anciennes plages y sont aujourd'hui à 45 mèlres au-dessus de la mer. La Sibérie suit le même mouvement. Des bois flottés, et jetés à la côte par des vagues, sont aujourd'hui dans Tintèrieur des terres, à 40 à 50 kilomètres du rivage. Une ancienne île, séparée encore du continent en i760, était, en 1820, rattachée à la terre ferme.
Le pli d'affaisçement dont nous avons parlé plus haut
))âssn au sud des iles Britanniques, donl la partie septentrionale, l'Ecosse, s'est élevée de 8 mètres environ depuis les Romains. Il commence, au nord-ouest, entre le Groën* land et Tlslande. Onvoitaujourd'hui, sous les eaux, les ruines d'anciens monuments. Un naturaliste danois, le docteur Singci, a constaté que, pendant les quatre derniers siècles, la mer avait empiété sur les terres, sur une longueur de plus de 900 kilomètres du nord ay sud, ce qui avait obligé de reporter, à plusieurs reprises, dans l'intérieur des terres, des factoreries établies près du rivage, puis envahies par les eaux.
Les forêts submergées de la baie de Fundy,'à la Nouvelle-Ecosse, les affaissements d'autres points des côtes du Labrador et du haut Canada, montrent que le détroit de Davis et le nord-est de l'Amérique sont entraînés dans le même mouvement que le Groenland.
11 y avait, au neuvième siècle, des missions danoises trèsllorissantes au Groenland, ainsi que Je prouvent les bulles des papes. II y avait sur ces côtes, inabordables aujourd'hui que des glaciers les recouvrent entièrement, une population active et industrieuse. Deux villes, une cathédrale, onze églises, trois ou quatre monastères, montrent combien ces colonies étaient prospères au moyen âge. Les glaces couvraient chaque année, pendant l'hiver, )e cannl qui sépare le Groenland de l'Islande, mais tous les ans, le passage était libre pendant la belle saison, et une flotte danoise apportait aux colons leurs approvisionnements en échange des produits de leur échasse et de leur pêche.
En 1408, les glaces ne se rompirent point. Dès lors les communications étaient interrompues, et les colons, séparés de la mère-patrie, furent en partie massacrés par les Esquimaux. D'autres périrent de froid ou de faim. Le refroidissement de ces parages a continué, et les glaciers ont recouvert les ruines des établissements danois. La cause du refroidissement est très-probablement un exhaussement général de toute la côte orientale, pendant que la
côte occidentale s'affaissait. L'exhaussement avait un double effet : il diminuait la température en augmentant Taltitude du pays; il refoulait les eaux chaudes du Gulf- Stream plus à Test, ce qui contribuait énormément à refroidir la contrée. Nous n'en serons pas étonnés, maintenant que nous connaissons Texlrême influence exercée par les courants marins sur les climats.
Les Pays-Bas, ainsi que Ta montré M. Ëlie deBeaumont, subissent un afTaissement général. On y voit, sous la mer, des constructions romaines que le cordon littoral a depuis longtemps dépassées. Des tourbières autrefois très-importantes ont été, depuis les temps historiques, enfouies sous la mer. Les eaux océaniennes, s'infîltrant dans un sol meuble, et montant sans cesse, on vit les lacs de Harlem perler sur le sol, grossir peu à peu, se réunir et former, â la fin du dix-septième siècle, une mer intérieure.
C'est en vain que les hommes élèvent de puissantes digues pour s'opposer aux envahissements de la mer. Les digues s'enfoncent petit à petit, comme le sol sur lequel elles reposent, et nul doute que, dans un avenir plus ou moins éloigné, leur barrière n'oppose une insuffisante protection aux plaines basses de la Hollande.
La vallée de la Somme et les côtes de Normandie s'abaissent également. Déjà les tourbières de la vallée de la Somme sont au-dessous du niveau de la mer; des forêts, dont l'ensevelissement a pu être suivi et constaté par des documents positifs, bordaient les côtes de Normandie et sont cachées aujourd'hui sous les eaux. Nous dirions la même chose des côtes anglaises qui leur font face. Toute la Manche s'affaisse. Le Pas-de-Calais, qu'un faible retrait de la mer mettrait à sec, a donc peu de chances de servir plus tard de trait d'union entre la France et les îles Britanniques. Il s'élargira pour deux raisons : par suite de l'érosion exercée par la mer sur ses rives, et par suite de l'affaissement des contrées avoisinantes.
Deux grandes zones d'afTaissement dans l'hémisphère sud. — Elles sont séparées par une sone de soulévemenL — L'affaissement dure aux lies Fidji depuis 300 000 ans.
Deux vastes régions s'affaissent dans l'hémisphère sud. L*une d'elles comprend les nombreux archipels océaniens : les îles Basses, les îles de la Société, les îles Carolines, Gilbert, Marshall, etc. Sa longueur est de plus de 15 000 kilomètres, et sa largeur moyenne de plus de 2000 kilomètres.
On a constaté et Ton constate encore tous les ans, dans cette zone immense, la disparition de plusieurs îles, la diminution notable de beaucoup d'autres.
On a vu dans l'un des précédents chapitres, comment le travail incessant des polypiers contre-balance en partie les effets de l'alTaissement du sol, et comment la rapidité de l'accroissement des récifs coralliens donne la mesure de l'affaissement. La grandeur des récifs indique aussi l'époque depuis laquelle dure le mouvement du sol. L'accroissement annuel en hauteur des polypiers est environ de 0™,003. Or certains récifs ont plusieurs centaines de mètres d'épaisseur. Ceux des Ues Fidji, par exemple, ont jusqu'à 900 mètres de hauteur, ceux des îlesGambier 560 et ceux de Taîli 76 mètres. Si l'accroissement des polypiers a toujours été le même, il leur a fallu 500 000 ans pour édifier le récif des iles Fidji.
Les coraux ne peuvent croître que près de la surface de l'eau ; le sol s'est donc affaissé de 900 mètres aux iles Fidji depuis que les polypiers ont commencé leur travail, et cet affaissement a duré 300 000 ans.
La seconde région d'affaissement comprend la Nouvelle- Calédonie, l'Australie, et le bassin de l'océan Indien, comprenant les atolls des Chagos et des Maldives. Les polypiers y jouent également un rôle très-importaïit.
Entre ces deux plis s'étend une vaste zone de soulèvement. Elle est indiquée par un demi-cercle d'îles volcani-
ques : la Nouvelle-Zélande, Tile Kerraadec, l'ile des Amis, les Nouvelles-Hébrides, les îles Salomon, la Nouvelle-Guinée. Cette ligne volcanique se bifurque. L'une des branches passe par les Philippines, Formoseet le Kamtchatka. Elle se dirige ensuite vers Test, puis vers le sud-est. Elle passe aux îles Sandwich, et elle côtoie le versant occidental des Andes sur une étendue de plus de 4000 kilomètres. L'autre branche, allant vers Touest, passe à Timor, Java, Sumatra. L'exhaussement est très-manifeste dans les bancs de coraux de l'île Maurice, de la Réunion, de Madagascar, des Seychelles, de la mer Rouge, etc., qui servent de point de jonction entre les zones océaniennes et les zones continentales d'exhaussement.
Nous avons dit plus haut par quels moyens on s'assure de ces variations. Elles sont lentes, mais continuelles; on est encore loin de connaître les lois suivant lesquelles elles se produisent; mais c'est un grand honneur pour notre siècle d'avoir démontré clairement leur existence. On peut, dés à présent, dire avec M. Hébert : t Malgré son apparente immobilité, toute la surface de la terre est soumise à des balancements continuels, et qui sont aujourd'hui coordonnés de telle manière que ce sont, en général, les grandes zones continentales qui s'élèvent, et les grands bassins des océans qui s'affaissent... Le relief du globe est tout simplement dû à une série de plissements qui se sont
exécutés pendant des temps d'une durée incalculable
Sachons reconnaître que nos mesures, adaptées à notre taille, à la durée de notre existence, empruntées aux dimensions et au mouvement de ce point de l'univers que nous habitons; que ces mesures, dis-je, et pour l'espace et pour le temps, sont hors de proportion avec les dimensions et la durée des œuvres du Créateur. »
Ensablement des ports. — Deltas. — La marée ronge les deltas. — Les courants marins favorisent et contrarient leur formation suivant les cas. — Les deltas se forment dans les mers peu profondes. — Croissance rapide du delta du Pô due aux défrichements des revers méridionaux des Alpes et à l'end iguement de ses rives.
Les mouvements du sol sous-marin sont une des causes les plus actives de variation dans la distribution des terres et des mers à la surface du globe; mais ils sont loin d'être les seuls.
Les eaux rongent sans cesse leur lit dans les endroits où le courant est rapide ; elles laissent déposer, dans les lieux calmes, tous les corps qu'elles ont entraînés. C'est pourquoi les ports s'ensablent, si l'on ne peut y faire passer un fort courant d'eau. L'ensablement sera le plus rapide possible, si l'entrée du port est suivant la direction d'un courant parallèle à la côte. Une digue construite à une cer taine distance, et rejetant le courant vers le large, diminue l'afflux des sables.
C'est pour la même raison qu'il se forme, à l'embouchure des fleuves, des dépôts sablonneux ou vaseux barrant en partie le passage aux cours d'eau et devenant parfois assez importants pour constituer de nouvelles îles qui se prolongent plus ou moins dans la mer, c'est-à-dire des deltas.
Nous avons \u, dans un des chapitres précédents, que les fleuves entraînent vers la mer toutes sortes de débris. Les roches un peu considérables s'arrêtent non loin des montagnes ; les gros graviers roulent plus loin, mais ils n'arrivent pas toujours à la mer. Dans le Gange, on les trouve à 400 milles de l'embouchure ; ils ne vont pas, dans le Pô, au delà de Plaisance. Les corps ténus sont entraînés plus loin, d'autant plus qu'ils sont plus légers.
Le limon et le sable forment, par suite, la base essentielle d'un delta. Des coquilles d'eau douce ou terrestres, des débris d'animaux vivant dans les eaux saumâlres, et plus rarement des coquilles marines, viennent grossir ces dépôts.
Des cadavres d'animaux de grande taille s'y trouvent également, soit qu'ils aient été portés par les eaux du fleuve, soit que le delta leur serve de demeure. Le delta du Gange est habité par des tigres et des alligators; tous les corps humai ns jetés dans le fleuve, suivant la coutume des Hindous, s'y arrêtent. Le delta duMississipi est la retraite de nombreux alligators. Ceux du Nil, du Rhône, du Rhin, sont couverts de cités florissantes, et des forêts séculaires couvrent les îles immenses qui obstruent l'embouchure des plus grands fleuves de l'Amérique méridionale.
Un delta se présente sous la forme triangulaire. Le premier point de bifurcation du fleuve est le sommet du delta. Sa base est la portion du littoral comprise entre deux ramifications extrêmes. Quelquefois deux fleuves ont des embouchures voisines, et leurs deltas se confondent presque. 11 ne faut plus, dans ce cas, s'attendre à la régularité d'un delta ordinaire. Les deux deltas mélangés forment un réseau, plus ou moins irrégulier, d'iles et de canaux. Le Pô et l'Âdige, le Rhin et la Meuse, le Gange et le Rarrampooter en sont des exemples.
Rien des causes peuvent influer sur l'accumulation des débris à l'embouchure d'un fleuve. Elles ont été analysées avec un soin minutieux dans l'ouvrage de M. Alexandre
Yézian ^ La plupart des détails suivants lui ont été empruntés.
Plus le bassin du fleuve est étendu, plus grande est la masse des débris de toutes sortes qu'il charrie, et, par suite, plus rapide est la formation de son delta. Les deux plus grands deltas sont ceux du Gange et du Mississipi.
La marée tend à diminuer les deltas en voie de formation. L*eau de la mer refoule régulièrement tous les jours celle du fleuve, en y produisant une grande agitation. Le lit se ronge, et, à la marée descendante, la grande rapidité du courant augmente cette érosion. La Tamise, le Tage, le Saint-Laurent, TAmazone sont dans ce cas. Si, cependant le courant du fleuve est assez fort pour lutter avec avantage contre celui de la mer, le delta se forme. C'est ce qui arrive pour le Gange.
Une mer intérieure offre les conditions les plus favorables à rétablissement d'un delta. Le Mississipi, dont l'embouchure est au fond d'un golfe, se trouve dans des conditions intermédiaires entre ces deux extrêmes.
Un courant parallèle à la côte contrarie la formation d'un delta. Il saisit les matériaux à mesure que le fleuve les dépose à son embouchure, et il les transporte quelquefois très-loin dans un lieu plus calme. Ce cas est réalisé pour l'Amazone. Ce fleuve immense engendre un courant d'eau douce, sensible jusqu'à 100 lieues de son embouchure. Les sédiments qu'il charrie sont considérables, mais le grand courant équatorial qui longe, de l'est-sud-est à l'ouestnord-ouest, les côtes del'Amérique du Sud, les saisit à leur arrivée et les transporte près de la Guyane, où il se forme, sans la présence d'aucun fleuve, des dépôts entièrement analogues à ceux d'un delta. Ces dépôts se transforment petit à petit en terre ferme, et l'on peut les considérer comme le delta du fleuve, ti^ansporté pièce à pièce à l'ouôst du point où il aurait dû se foraier.
* Prodrome de géologie, par Alexandre Vézian, docteur es sciences, professeur de géologie à la faculté des sciences de Besançon, membre de la Société géologique de France, etc.
in ma hi^hveilles du konu uë l\ mu.
Que fait l'homme quand it veut conquérir mr ta mer quelques pouces de terrain? Du rivage, il jette rochers, terres, blocs artificiels, tout ce qui, s'amoncelant, comblera tes profondeurs. Le fleuve, à son embouchure, entraîne les vases et les sables légers. A l'époque de ses crues, des bois flottés, immenses radeaux , véritables lies flottan-
Kiii. 8S. — Délia duGange (dressé par Guillemin.eitrail de Ja Terre).
tes, encombrent son lit et s'embarrassent dans ses nombreux détours, s'arrêtent, y constituent de gigantesques barrages. Le fleuve les contourne, une Ile est formée. Plus loin, de semblables lies s'édilîent près de la mer, oii les dépôts se continuent en un talus dont la base gagne tous les jours ; chaque heure, chaque minute voit arriver de nouveaux matériaux. Le travail de la nature ne s'arrèle jamais.
11 est évident que, moins une mer sera profonde, plus rapidement elle se comblera, plus raccroissement des déliassera rapide. La grande profondeur du golfe de Bengale, où se perd le Gange, contribue à ralentir la progression du delta de ce fleuve immense. On voit très-bien, sur une carie de ce delta, que les deux branches principales extrêmes comblent des deux côtés les abîmes sousmarins, construisent deux puissants talus, séparés par un étroit ravin, et qui ne tarderont pas à se rejoindre.
Tout le monde connaît la progression très-rapide du delta du Pô et le peu de profondeur de TÂdriatique, à laquelle ce fleuve porte ses eaux. Mais d'autres causes ont contribué puissamment à exagérer cet effet : ce sont Tendiguement du fleuve et le défrichement des forêts.
Le défrichement du sol et la destruction des forêts augmentent la masse des eaux qui, lors des fortes pluies, s'écoulent par les rivières. L'horàme rend ainsi plus considérable la quantité des débris que celles-ci charrient.
L'endiguement produit des effets du même genre, en augmentant la vitesse du cours d'eau qui, lors des crues, transporte les sédiments beaucoup plus loin que lorsqu'il peut s'étaler à son aise sur de vastes plaines où il répand un riche tribut de limon.
L'Egypte, dit Hérodote, est un présent du Nil.
L'endiguement du Nil, du Pô et du Mississipi montre combien, en contenant les eaux dans des canaux trop étroits, on augmente la rapidité de l'accroissement des deltas.
« Les grands travaux d'endiguement du Pô et une partie des défrichements des revers méridionaux des Alpes ont eu lieu du treizième siècle au dix-septième. Depuis lors, l'embouchure du fleuve s'est avancée avec une grande rapidité dans l'intérieur de l'Adriatique. L'endiguement a eu pour résultat, non-seulement d'accroître la masse das matériaux transportés par le Pô vers la mer, mais
aussi d'exhausser graduellenient son litqui, actuellement est plus élevé que les maisons de Ferrare.
( Les mêmes causes ont produit les mêmes effets pour le Hississipi, depuis que l'industrie de l'homme a pris
Fi(. 84. — Délia du Nil (dressé par Cuillemin, d'apréa PelennanD).
possession de la vaste région parcourue par ce fleuve et par ses affluents... » (Vézian.)
Les habitants de l'Egypte, plus inlelligenls que nous, se gardent bien de retenir, par des digues, les eaux du Nil à l'époque de chaque crue, ils les l'eçoivent dans dçs
ACTION DES KLEIVES ET l>KS COUKANTS. ■ilh
canaux, afin de les répandre d'une maniâre plus compli^lc sur le sol de teurpays. Par ce moyen, ils diminuent aussi la vitesse du courant et parviennent, dans le plus grand nombre de cas, à empêcher les efTets dévastaieurs de l'inondation. La vase qui, dans d'autres conditions, serait por-
tée jusqu'à la mer, se dépose chemin faisant sur le sol et le fertilise. Les matériaux du délia s'éparpillent sur toute l'étendue du bassin. Aussi le delta du Nil croît-il d'une manière beaucoup moins rapide que ceux du Mississipi et du Pô, malgré la petitesse relative du bassin de ce dernier fleuve.
Les anciens ont compris l'importance des alluvions
charriées par les fleuves. Hérodote (Hi«toire, liv. II, ch. x) cite l'opinion des prêtres égyptiens. D'après ces derniers, l'Egypte (il n*est question que de la basse Egypte) est un présent du Nil, qui a comblé par ses alluvions un bras de mer compris entre la Libye et la montagne arabique. Il ajoute que si, Tabordant par mer, on jette la sonde à une journée des côtes, on en tire du limon à 12 orgyes de profondeur. Hérodote appuie son opinion sur ce que le sol superficiel de cette contrée est un limon noirâtre apporte d'Ethiopie, et qui contraste avec le sable et le gravier, sol ordinaire de ces déserts.
Les prêtres égyptiens remarquaient aussi, à l'époque d'Hérodote, que, sous Mœris, neuf cents ans auparavant, si le Nil, dans ses débordements annuels, croissait de 8 coudées, il arrosait toute la plaine au-dessous de Memphis, et que, depuis, il ne produisait le même effet que s'il montait de 15 ou 16 coudées.
Aristote parle des variations des mers dans son Traité des météores. « L'Egypte, dit-il, offre l'exemple d'une contrée qui se dessèche de plus en plus; elle est formée tout entière par les alluvions du Nil. » Suivant lui, la branche canopique (la plus occidentale) est seule naturelle. Les autres, pense-t-il, ont été creusées par l'homme pour accélérer le dessèchement.
Plularque {Traité d'Isis et d^Osirie dit qu'anciennement la vallée du Nil était recouverte par la mer, comme Ife prouvent les coquillages que l'on rencontre dans les déserts voisins et la salure des puits que l'on y creuse. Les auteurs arabes professèrent, au moyen âge, la même opinion.
Il est très-curieux de voir que les anciens avaient déjà étudié assez à fond cette question pour reconnaître l'élévation lente, mais continue, du lit du fleuve, et la progression de ses alluvions danslamer sous la forme d'un delta. Cette élévation du lit fait que, près de leur embouchure, dans des lieux très-plats, les fleuves coulent souvent à un niveau supérieur à celui de la plaine, en sorte qu'à
chaque débordement les eaux répandues sur les contrées voisines ne peuvent rentrer dans leur lit et forment des lagunes.
Souvent même, incertains sur leur cours, ils se partagent en plusieurs branches, pour se réunir plus loin. La moindre inégalité du sol leur oppose un obstacle insurmontable. Les eaux semblent fatiguées d'un long cours, elles paraissent quittera regret la terre qu'elles ont égayée, elles suivent mille contours capricieux, se séparent pour se rejoindre, amassent elles-mêmes des sables et du limon, cherchant à refaire, au dernier moment, les montagnes à la desti*uction desquelles elles ont employé leur fureur. Mais hélas ! toute force leur est enlevée. La pente faisait leur puissance, elles travaillent à la diminuer, quand elle est déjà si peu sensible! C'est ainsi que, si nous marchons aveuglément, nos plus grands efPorts ne tendent le plus souvent qu'à nous paralyser davantage.
Description du delta du Mississipi. — Un villag:e à l'ancre. — Navires perdu g
dans les sables et la vase du fleuve.
Le Mississipi, ce fleuve si remarquable, domine de plus de 3°», 50 les points de la plaine situés à 2 kilomètres de ses rives. Il en résulte une grande tendance de la branche principale du fleuve à envoyer à droite et à gauche des ramifications, pour lesquelles un phénomène analogue ne tarde pas à se montrer.
Les atterrissements continuels, qui se produisent le long des rives du fleuve, élèvent son lit au-dessus des plaines avoisinantes, et il coule ainsi au sommet d'une colline basse dont il suit la crête. Que les eaux débordent, elles se répandront de part et d'autre sur les flancs de la colline, sans pouvoir jamais remonter dans le lit qu'elles ont abandonné. Elles se rendent lentement vers la mer, en suivant des canaux innombrables et tortueux, nommés bayous. Ceux-ci, dans ces régions plates et presque sans écoulement, se déversent dans des étangs, et
forment des sortes de chapelets liquides. Le phénomène de Texhaussementdulitse produit sur les bayous comme sur Tartère principale. Des bayous du second ordre émanent des premiers. Ils donnent eux-mêmes naissance à d'autres bavous, d'autant moins élevés au-dessus de la plaine qu'ils sont plus éloignés de la branche mère. La région entière présente (fig. 5) un relief opposé de celui qu'on rencontre ordinairement. Les cours d*eau occupent les crêtes des collines, et leur importance est d'autant plus grande qu'ils dominent des collines, plus élevées. L'irrigation doit être facile dans une pareille contrée.
Le Mississipi se prolonge très-avant dans la mer. Il y coule entre deux berges peu élevées, qu'il allonge sans cesse.
Il crée d'abord des bas-fonds que recouvre bientôt une forêt de plantes aquatiques et de roseaux. Une épaisse couche de limon vient, à chaque crue annuelle du fleuve, ensevelir les tiges des plantes et élever le fond de la mer. On pourrait dire qu'il se forme un delta sous-marin. Sur cette couche limoneuse, une nouvelle couche viendra se déposer, pour être enfouie elle-même sous une autre Tannée suivante.
D'immenses radeaux, formés des débris des forêts, charriés jusqu'à la mer et refoulés par les vagues, se recouvrent eux-mêmes de limon, et deviennent de véritables îles flottantes, ou s'arrêtent près des berges, dont ils facilitent l'accroissement.
Le Tour du monde, ce magnifique journal des voyages et des découvertes, publié sous la direction de M. Edouard Charton, renferme une intéressante relation d'Elisée Reclus, l'éminent et populaire géographe. L'auteur, après une longue traversée, remonte le cours du Mississipi jusqu'à la Nouvelle-Orléans. Il nous fait assister à toutes les phases du phénomène des deltas, nous montrant les eaux douces séparées de l'Océan par un rideau mobile de vases sablonneuses, plus loin les îles basses et marécageuses, plus loin encore la terre ferme et la civilisation. *
« Pendant toute la nuit notre navire oscilla sur un fond de vase nauséabonde ; mais, loin de me plaindre, je me félicitais au contraire de me sentir ainsi balancé sur cette boue, je venais de faire 2000 lieues pour la voir. Au point de vue géologique, quoi de plus intéressant que ces vastes alluvions dans un état encore semi-liquide I Arrachés par la lente érosion des flots et des siècles à toutes les chaînes de montagnes de T Amérique du Nord, ces sables et ces argiles fornfient dans le golfe du Mexique Une puissante couche de 2 ou 500 métrés d'épaisseur qui, tôt ou tard, par le tassement et Tinfluence de la chaleur centrale, se transformera en vastes assises de rochers et servira de base à des régions fertiles et populeuses. Dans leur œuvre de création, ces particules ténues se tamisent dans la mer, pour ajouter sans cesse des îles, des presqu'îles des rivages au continent, ou bien, entraînés dans le courant des Florides, vont se déposer à 1000 lieues de là sur le banc de Terre-Neuve.
« Vers le point du jour, le capitaine songea au moyen de nous faire sortir de notre lit de vase, et envoya Tune de ses chaloupes à Tembouchure du fleuve pour y trouver un pilote. A quelques milles de distance en avant du navire, une mince et longue ligne noire semblait jetée en travers de la mer comme un immense môle; par delà de cette ligne sombre, on distinguait le fleuve comme un grand ruban de soie blanche ; puis venait une autre ligne noire parallèle à la première, et plus loin s'étendaient les eaux bleues de la mer jusqu'à la courbure de l'horizon. Le Mississipi nous apparaissait comme un canal, s'avançant jusqu'à la haute mer entre deux longues jetées, et les 40 ou 50 navires dont nous voyions les mâts effilés se dessiner vaguement sur le ciel, complétaient encore la ressemblance : c'est le spectacle qu'offrira un jour, sur une échelle bien réduite, le canal de Suez projeté dans les eaux de la Méditerranée.
« Dès que nous fûmes arrivés à la hauteur de Tembouchure, le remorqueur ralentit un peu sa marche pour
s*engager avec circonspection dans les passes balisées qui mènent à l'entrée du fleuve ; car ces passes sont trèsdangereuses, et tous les mouvements des courants et de la marée en font varier la profondeur. En temps ordinaire, les îles que les alluvions y forment s'élèvent insensiblement ; mais, pendant les tempêtes, la configuration sousmarine de Tembouchure change complètement, les navires ne peuvent se hasarder à tenter l'entrée qu'après avoir fait de nombreux sondages. Malgré son audace d'Américain, notre pilote lui-même fit plusieurs fois jeter le plomb.
(i En6n nous entrons dans le lit même du fleuve, et nous sentons avec joie la pression de son courant contre les flancs du navire. Cependant nous ne voyons pas encore les rives du Mississipi sur lequel nous voguons ; il nous apparaît comme un fleuve coulant miraculeusement au milieu de la mer. Seulement, à droite et à gauche, de légers renflements de vase étalent sur l'eau leurs contours indécis, et marquent les parties les plus élevées du rivage sous-marin qui s'élève entre l'eau douce et l'eau salée. A mesure qu'on avance, ces îlots de boue deviennent plus nombreux et plus allongés ; bientôt ils se rapprochent l'un de l'autre, semblables à des vagues solidifiées, puis ils se réunissent bout à bout, et finissent par former un rivage continu au-dessus du niveau du courant. C'est à cet endroit que la barre, ou digue d'alluvions formée en travers de l'embouchure, atteint sa plus grande hauteur.
« Jusqu'ici, l'eau soulevée par la quille du navire, et refoulée à gros bouillons dans le sillage, est l'eau transparente et bleue du contre-courant sous-marin qui s'étale sous la surface jaune du fleuve; mais, dès que la quille a touché la barre et que le navire est retardé dans son élan par la résistance de la vase, aussitôt la couleur du sillage passe au jaune sale, et, dans le courant déjà boueux, s'élèvent de nouveaux tourbillons de boue. C*est albrs que le pilote doit tenir le gouvernail d'une main ferme et suivre la passe d'un œil sûr, car la barre a près
ACTIOS DES FLEUVES tT UES COURANTS. flil
il'un tnilli! de long, et il suffît do dévier quelque peu ù droite ou â gauche pour engager irrévocableuient le corps du navire. Une fois la quille engagée dans la boue du fond, elle soulève par son tangage les particules de vase ténue, et les fait remonter vers le courant superficiel qui les en-
Fig. B6. — Vue du iliBsissjpi à son eiabaucliui«.
traine, tandis que les grains de sable pesant s'accumulent autour de la coque, et, se massant autour d'elle, Tmissent parla retenir comme des murailles de rochers. Nous passâmes à quelques mètres d'un magnifique Irois-mâts, qui s'était perdu de cette manière, et qu'on avait inutilement eKSDvé de renJlouer. Autour de lui s'étaient déjà formés d'énormes bancs de sable, pareils à de grandes masses de
tJ8'2 LES MERVEILLES DU FOND DE LA MER.
liège flottant à la surface du fleuve. Le village de Pilotsville, dont les baraques en planches s'élèvent sur la rive gauche, est généralement connu sous le nom de Balize. En réalité, ce nom appartient à un autre village fondé par les colons français sur la passe du sud-est ; mais, depuis que la passe du sud-ouest est devenue la principale embouchure du Mississipi, les pilotes y ont à la fois transporté leur industrie et le nom de leur misérable bourg. 11 y a certainement bien peu d'endroits au monde ayant l'air aussi triste et désolé. L'étroite bande de terre où sont groupées les maisons est en même temps le rivage du fleuve et celui de la mer ; les vagues salées et les flots d'eau douce la recouvrent lour à tour et s'y rencontrent dans un dédale de fossés remplis d'un mélange visqueux et corrompu ; partout où un renflement du terrain spongieux permet aux plantes de fixer leurs racines, des cannes sauvages et des roseaux croissent en fourrés impénétrables. Les cabanes sont construites en planches aussi légères que possible, afin qu'elles ne s'enfoncent pas dans le sol détrempé ; et, pour que l'humidité puisse moins y pénétrer, elles sont juchées sur de hauts pilotis comme sur des perchoirs. Aussi, quand le vent d'orage souffle et que les vagues de la mer viennent, l'une après l'autre, s'écrouler dans le fleuve par-dessus le cordon littoral, les maisons de la Balize pourraient bien être emportées si elles n'étaient amarrées comme des navires; parfois même, le village en vient à chasser sur ses ancres. Les fièvres et la mort se dégagent incessamment du manteau de miasmes étendu sur la Balize ; quatre cents Américains ont pourtant le courage de se percher dans ces baraques et d'y cuver leur fièvre, dans l'espérance de pouvoir rançonner les navires de passage.
« Un léger vent soufflait du sud, et notre capitaine voulut en profiler pour remonter le courant à force de voiles. Par malheur, les détours du fleuve sont très-nombreux et les matelots étaient forcés de louvoyer sans cesse, de brasser et de carguer les voiles pour les brasser encore.
ACnON DES FLEUVES ET DES COURANTS. JS3
Ils n'en pouvaient plus de travail, quand le navire leur ri>ndit le service de venir s'enfoncer de plusieurs pieds
BOUCHtS DU MIS&ISSIPI
Fig. ST. " Embouchure du Mlsdraîpi.
dans la vase molle du rivage... Vers le soir, un remorqueur vint retirer notre navire de sa position ridicule...
Grâce à la puissante machine, nous arrivâmes en moins d*une heure au point où s*opère la ramification du fleuve en plusieurs embouchures. Pendant les 150 derniers kilomètres de son cours, le Mississipi ressemble à un gigantesque bras, projeté dans la mer et tenant ses doigts étoiles sur la surface des eaux. A Touest, s'étend le golfe de Barataria ; à Test, le golfe ou lac de Borgue ; au sud, entre chacune de ses embouchures, la mer plonge aussi son petit golfe, de sorte que, partout, la terre se compose de minces cordons littoraux de vase sans cesse démolis par les vagues, sans cesse renouvelés par les alluvions. Kn quelques endroits, la levée de terre, qui sépare Teau salée du courant d'eau douce, est tellement étroite, que les lames viennent souvent déferler jusque dans le Mississipi; et, si les racines des roseaux ne retenaient la terre de leurs mailles tenaces, il suffirait de quelques lames pour emporter la digue et creuser au fleuve une nouvelle embouchure.
« La seule végétation de ces plages étroites et saturées d'humidité est celle de la canne sauvage ; l'arbre ne peut encore y implanter ses racines. C'est à une quarantaine de kilomètres de l'embouchure seulement qu'il se trouve une motte de terre assez élevée pour qu'un pauvre saule tout rabougri ait osé s'y flxer. Â quelques centaines de mètres plus loin, deux ou trois saules plus hardis s'aventurent à leur tour, et font mine de se grouper ensemble ; plus loin encore, les bouquets de saules se rapprochent, entremêlent leur feuillage, forment un rideau continu de verdure pâle, et, cachant la vue de la mer aux voyageurs qui remontent le courant, donnent au paysage une physionomie plus continentale ^ »
* Fragment d'un voyage à la Nouvelle-Orléans, par M. Elisée Reclus, (/vff Tour du monde, nouveau journal des voyages, publié sous la direction de M. Edouard Charton, et illustré par nos plus célèbres artistes. (!*' semestre de 1860. Librairie L. Hachette et f/, Paris, boulevard Saint -Germain, n" 77.)
Éuotme progression des deltas du Pô, du Mississipi. —Delta du Nil avancé de 12 kilomètres depuis les temps historiques. — Rhône.
L'empiétement de la terre ferme sur la mer se fait sans cesse à Tembouchure des fleuves munis de deltas. L'ensablement commence par obstruer petit à petit les ramifications les plus anciennes ; une seule reste et se subdivise plus près de la mer. En même temps, de nouveaux dépôts s'avancent à rencontre des vagues, comme nous Tavons vu pour le Mississipi ; il en résulte que le delta d'autrefois n'est plus celui d'aujourd'hui, et que les branches navigables d'un fleuve changent progressivement.
Les branches du Nil n'avancent environ que de 4 mètres par an. La canalisation établie par les prêtres de l'Egypte n'en est pas la seule cause, il faut y ajouter le courant qui passe le long de la côte, emporte vers l'est une grande partie des aïluvions du fleuve et détruit parfois ses rives.
La mer baignait, au temps d'Auguste, les murs d'Adria ; le rivage s'est éloigné de 8 lieues, grâce au mouvement du delta du Pô. La vitesse a été de 25 mètres par an, du douzième au seizième siècle. Depuis lors, elle a beaucoup augmenté, elle est aujourd'hui de 70 mètres.
Le Rhône avance de 50 mètres par an suivant les uns, de 8 mètres suivant les autres : le Mississipi, de 550 mètres. L'immense delta du Gange, situé au fond d'un golfe, doit progresser assez rapidement ; mais il est trop insalubre pour avoir jamais été habité, et Ton n'y trouve aucun monument qui puisse donner quelque notion sur ce point.
Bien des faits prouvent la progression du sommet des deltas, mais aucun n'est aussi frappant que ce qui s'est passé pour le Nil. Jadis ce fleuve se rendait à la mer par sept branches dont trois dominaient. Il n'en reste que deux, celle de Rosette et celle de Damiette. Les branches extérieures (la branche canopique et la branche pélusiaque) se sont comblées, et le sommet du delta, qui était
âSd LES MERVEILLES DU FOND DE LÀ MER.
jadis sous le parallèle d*Héliopolis, est aujourd'hui avancé de 12 kilomètres vers la mer.
Dans tous les deltas, on cite le remplacement de branches par d'autres, qui perdront elles-mêmes plus tard leur prééminence.
Le cours du Pô était, du temps des Étrusques, le Pô-di- Primaro; la branche principale du fleuve s*est reportée plus au nord. Le sommet du delta du Rhône est à Arles. La branche occidentale, appelée aujourd'hui le Petit Rhône, était jadis la plus importante. Elle avait elle-même succédé à une branche plus occidentale encore, le Rhône mort. Le Rhône principal actuel se divise, avant d'arriver à la mer, en plusieurs branches, dont l'une finira par rester seule, par suite de l'oblitération des autres.
Appareil littoral. — Gordon littoral. — LaguneSi étangs maritimes. — Lagunes repoussées par les dunes dans l'intérieur des terres, en Gascogne. — ViUages enfouis sous les dunes en Bretagne prés de Saint-Pol-de-Léon, et en Gascogne. -> Bordeaux menacé.
Les vagues ajoutent leur action à celle des fleuves pour couvrir le rivage d'alluvions. On trouve sur toutes les côtes des matières roulées par la mer, et marquant les limites dans lesquelles elle se renfermé. Plus le fond de la mer est rapide, plus cette accumulation est faible. Elle acquiert une grande importance sur les plages basses, où elle engendre les dunes, les barres et tout un cortège de phénomènes que nous indiquerons en quelques mots.
Nous avons vu que Tamas de matières meubles, formant comme un bourrelet élevé par la mer sur les bornes de son domaine, occupe sans interruption tous les rivages. C'est le cordon littoral. Quand il se compose de sable fln, et que le sol n'est pas argileux, il édifie, avec l'aide du vent, ces collines de sable qu'on appelle dunes.
Les lagunes accompagnent souvent le cordon littoral, si le rivage est argileux, et que la contrée soit assez plate pour permettre à l'eau de séjourner dans les "moindres plis du sol ou de s'écouler très-lentement vers la mer.
ACTION DES FLEUVES ET DES GOUKAxNtS. 287
Les barres et d'autres phénomènes dont l*étude nous mènerait en dehors de notre sujet, s'ajoutent au cordon littoral, aux dunes et aux lagunes pour constituer par leur ensemble ïappareil littoral. « Celui-ci dessine le rivage d'une manière très-nette : en dehors est le domaine de la mer, et en dedans celui de la terre; eu dehors l'agitation, en dedans le calme. » (Élie de Beaumont, Leçons de géologie 'pratique,)
Le cordon littoral peut, dans certains cas, devenir un barrage qui ferme presque complètement un golfe, et sépare ses eaux de celles de la mer. Hais, quand même la côte ne présente aucun enfoncement, des lacs salés ou lagunes se forment, si une ligne de rochers visibles ou sousmarins arrête, à une certaine distance du rivage, les dépôts que la mer pousse vers ses bords. La lagune garde une ou deux communications avec la mer, on les désigne sous le nom de passes ; ou bien elle est complètement enfermée.
Les étangs maritimes sont de profondes lagunes. Us abondent sur les côtes de France. L'étang de Thau, près de Cette, est un des plus remarquables. Si la lagune, tout à fait séparée de la mer, ne reçoit aucun cours d'eau, elle se desséche et augmente de salure. Dans le cas où elle reçoit une rivière, sa salure diminue. Dans tous les cas, les habitants qu'elle nourrissait subissent des modifications en rapport avec les changements de composition de ses eaux. C'est ainsi que les lacs de la Finlande renferment des animaux d'eau douce, et de plus une sorte de crevette, animal marin capable de vivre dans des eaux moins salées que l'Océan.
La mer empiète sur la terre ferme, non-seulement en l'inondant, mais en l'ensevelissant sous les alluvions rejetées de son sein. Les dunes S ou collines de sable, se forment, sur les rivages comme dans les déserts d'Afrique, par le transport des sables soulevés par les vents. Elle se
* Ùune vient de dun^ qui, en celtique, veut dire, lieu élevé.
terminent du côté de la mer par une pente très-douce, et du côté opposé par un talus d*éboulement. Généralement elles n'ont pas plus de 15 à 20 mètres, et très-rarement elles atteignent 80 mètres, nombre que l'on peut considérer comme une limite supérieure de leur hauteur.
Pour que les dunes se forment vite, il faut que la mer se retire sur une grande étendue, qu'ensuite elle recouvrira de ses eaux et des matières qu'elles charrient. Ces conditions sont remplies sur les plages où le flux et le reflux laissent chaque jour une large zone de sable exposée au dessèchement sous l'influence de la chaleur solaire et des vents.
Pour que les dunes s'accroissent, il faut aussi que les vents du large soufflent plus souvent que ceux de terre, sans quoi l'espace gagné un jour serait perdu le lendemain.
Les dunes se transportent par un mécanisme assez simple. Le vent fait ébouler leur sommet, et se prépare un plan incliné le long duquel il fait monter le sable. Les parcelles, poussées jusqu'au sommet, tombent sur le talus d'éboulement, qu'elles grossissent, et dont la base rejoint la pente inclinée d une autre colline. Là, même action du vent, même mouvement du sable. Les matériaux de cha que dune sont incessamment transportés de l'une à l'autre, et c'est ainsi que, sans cesse détruites, elles se reforment sans cesse plus loin de la mer, pour céder la place à de nouvelles alluvions océaniques.
Ce sont des vagues de sable, que le vent pousse vers l'intérieur des terres. Gomme les vagues de la mer, elles ont une marche inégale, en rapport avec la figuration du sol.
Tout espace uni disparaît sous ce linceul : terres cultivées, forêts, maisons, villages et villes, tout ce qu'elles rencontrent subit leur désastreuse influence. Les étangs reculent devant elles, comme on le voit en Gascogne, où, poussés par les dunes, de nombreux étangs littoraux empiètent chaque jour sur les landes, en élevant de plus en plus le niveau de leurs eaux.
l^^a marée est presque insensible dans la Méditerranée. Les d unes s'y fomienl avec beaucoup moins de facilité que sur les cdlËS océaniques.
On peut citer, sur ces dernières, des exemples de villages enfouis, comme les caravanes dans le désert.
KIg. W. - TIlUgB enserell taxa le> danet.
A la place où, avant 4666, on voyait un village prés de Saint-Pol -de-Lèon, en Bretagne, on ne trouvait, cinquante ans après, que des monticules de sable. Quelques pointes de clochers et quelques cheminées indiquaient seules la présence du pays submergé. Les dunes avaient avancé, en ce point, de 557 métrés par an.
Bien qu'elles ne marchent pas avec une aussi effrayante rapidité, les dunes de la Gascogne progressent de 25 mètres par an. Si leur mouvement était constant, ellesatteindraient Bordeaux en deux mille ans. Plusieurs villages
gascons, dont les titres du moyen âge rappellent les noms, ont complètement disparu.
Les côtes des Pays-Bas, de la Vendée, de la Patagonie, et surtout celles du Sahara, sont celles où ce phénomène acquiert la plus grande intensité.
Glaces flottantes. — Hivernage aux pôles.
Les glaces flottantes déposent, comme nous Tavons vu plus haut, de grandes quantités de débris au fond de la mer. Elles constituent un des plus puissants agents de transport, mais leurs effets sont limités aux zones arctiques.
Quand on s'approche des pôles, on voit flotter sur la mer des blocs de glace disséminés. Ils sont de plus en plus gros et de plus en plus nombreux, à mesure qu'on marche vers le nord, et Ton trouve, à une haute latitude, une couche continue de glace faisant suite à un sol également gelé.
Malheur au navigateur imprudent qui s'engage dansées lieux maudits I II risque à chaque instant de se briser contre un de ces ècueils mobiles, dont quelques-uns atteignent une hauteur de 40 mètres au-dessus du niveau de la mer, ce qui correspond à une épaisseur de 280 mètres de glace immergée. Les vents et les courants portent cçs montagnes vers le sud, où elles finissent par disparaître. Elles répandent, sur leur route, des débris arrachés aux continents arctiques ou au sol sous-marin des mers polaires.
Si l'explorateur parvient à dépasser la zone où s'agitent ces gigantesques radeaux, il peut s'attendre à chaque instant à voir la mer se prendre en masse autour de son navire, et le retenir prisonnier pendant des mois entiers dans des solitudes où la faim le dévore s'il a le bonheur d'échapper aux mille dangers qui le menacent.
Les célèbres voyages de Davis, de Parry, de sir Johu
Franklin, du docteur Kane, à la recherche du passage
'nord-ouest, n'ont que trop montré le danger que l'on court
ACTION DES KLEUVKS ET DliS COURANTS. 3«l
en cherchant à pénétrer le mystère <le ces déserts {placés. On n'a pas oublié non plus l'intrépide et savant de Blosseville. Envoyé, sur la Lilloise, dans la zone arctique, pour explorer les câtes du Groenland, il a trouvé la mort avec ses- compagnons dans ces régions inhospitalières, et ja-
Ki;;. 89. — GIUM nottantes.
mais on n'a trouvé aucune trace de cette malheureuse expédition.
La prison est dangereuse, mais la délivrance l'est peut être plus encore. Écoutons te capitaine Mac-Clinlok, qui parvint à découvrir les faibles débris de l'eipèdition de Franklin : « Le 18 août, nous nous trouvions à mi-chemin de la baie de Melville, au détroit de Lancastre, quand, tout à coup, cernés par une immense accumulation de glaces en dérive, nous nous vîmes condamnés à passer
rhiver au milieu du plus vaste champ de glace dont j'aie entendu parler dans ma carrière de marin. Fendant rhiver, les forces élastiques des couches marines ouvrirent souvent de longues crevasses ou chéneaux dans la voûte solidifiée qui les recouvrait, et ces solutions de continuité dans la glace se produisaient si violemment que, parfois, de longues files de glaçons étaient projetées, commç par l'effet d'une mine, à plusieurs pieds en Tair, et formaient de véritables chaussées de chaque côté des crevasses d'où elles étaient sorties. Pendant notre hivernage, nous nous procurâmes, dans ces sortes de chenals d'eau ouverts, environ 70 phoques qui nous fournirent de la nourriture pour nos chiens ot de l'huile pour nos lampes.
« Nous ne retrouvâmes notre liberté que le 25 avril seulement, par 60*30' de latitude, et au milieu de circonstances dont tous les hommes du bord garderont longtemps la mémoire. Une violente tempête s'éleva au sudest ; rOcéan, soulevé dans ses profondeurs, brisa sa croûte flottante, et, lançant dans un chaotique désordre les masses désagrégées du champ de glace, menaça vingt fois de broyer le Fox dans quelque choc inévitable. Nous ne fûmes redevables de notre salut qu'à la Providence d'abord, puis à l'excellence de notre machine motrice et de la forme de notre ètrave taillée en coin. »
Ainsi, le navire avait été entraîné à la dérive, avec le banc de glaces, du 75« au 63® degré de latitude, c'est-àdire à une distance de 300 lieues environ de son point de départ. Une violente tempête avait, au printemps, désagrégé cette masse énorme, dont les débris menaçants avaient continué lo:ir route vers Terre-Neuve pour se foadre dans les eaux du Gulf-Stream.
Formation des récifs de coraux, limite de leur accroissement. — Conditions
favorables à leur développement.
La vie exerce une grande influence sur les variations du fond de la mer. Nous avons déjà montré que les animaux les plus petits édifient les plus importantes constructions sous-marines, mais que tous les autres ont aussi leur part d'action dans ce continuel travail de transformation de la terre submergée.
Les mers tropicales fourmillent d'êtres de toutes sortes . Elles sont, à cet égard, bien, supérieures aux autres. Biais, même dans ces mei^ toujours chaudes, les grandes profondeurs sont, comme nous Tavons vu, moins habitées que les rivages, et, à une distance peu considérable de la surface, )a vie cesse de se manifester.
Nous allons assister à Tune des scènes les plus intéressantes du grand drame océanien, à la formation des récifs de coraux, si développés dans les eaux du Pacifique, de l'océan Indien et de la mer des Antilles.
Les polypiers s'accroissent sans cesse jusqu'à ce qu'ils atteignent la surface de l'eau. Ils laissent entre eux des intervalles comparables à ceux que l'on trouve entre les branches d'un arbre et entre les arbres d'une forêt. La désagrégation d'une partie des polypiers et des débris de
mollusques ou de poissons vivant dans leur voisinage, sert à combler en partie ces vides. Un ciment résultant d'une vraie sédimentation chimique relie tous ces fragments épars.
Les coraux prennent, molécule à molécule, dans Teau de la mer, le carbonate de chaux qu'ils abandonnent ensuite. Le carbonate se montre parfois sous la forme vaseuse, et, en se durcissant à l'air, devient très-semblable à de la craie. Ce phénomène est remarquable aux fiermudes, où il a été étudié parle naturaliste Nelson. « Après avoir observé la décomposition des coquilles et des polypiers, depuis les moins calcarifères jusqu'aux masses de méandrines et d'astrées, non-seulement en place, mais encore dans tout ce qu'ont produit les travaux exécutés sous la cloche à plongeur pour l'établissement des parapets de l'arsenal, je n'hésite pas à attribuer à la craie des Bermudes la même origine qu'aux divers bancs de pierre plus ou moins solide qui constituent les iles elles-mêmes, seulement ceux-ci résultant de l'accumulation de fragments biisés mécaniquement, tandis que la roche ou pâte trayeuse est due à la destruction, par une longue submersion, du tissu membraneux qui pénétrait toute la masse, et qui abandonne alors la matière calcaire retenue dans ses mailles. Celle-ci, en se précipitant, forme cette substance blanche et tendre, analogue à la craie, qui se trouve au fond des anses et des golfes, mélangée de sables coquiïliers, de beaucoup de polypiers, de coquilles bien conservées, et de masses considérables de méandrines et d'astrées. »
Les polypiers coralligènes aiment le séjour des eaux chaudes. Ils ne s'y plaisent que lorsqu'elles sont agitées sans cesse. Cette dernière circonstance donne aux dépôts calcaires qui les accompagnent une texture très-caractéristique. Des cristaux de carbonate de chaux se déposent dans la masse liquide, et deviennent des centres autour desquels se groupent de nouvelles molécules du même corps. L'agitation constante de l'eau imprime un mouve-
ment de rotation aux petits noyaux solides déjà formés et les dépôts se produisent également tout autour, de manière à leur donner une forme sphérique. La roche acquiert par suite une texture dile oolithique.
Enfin les polypiers coralligènes ne se développent que dans les eaux limpides et sur un fond rocheux.
La vie et la nature inanimée. — L^ polypes du corail meurentdans le calme des eaux prorondes. — Comment explique-t-on la formation des épais récifs de rOcéan Pacifique ? —Récifs côtiers. —Récifs frangés. — Récif:»-barriéres d'Australie. — Comment le récif devient une lie. — Atolls.
« Quand l'Océan lance ses vagues contre les bords extérieurs des îles de la mer Pacifique, on le dirait un ennemi invincible. Cependant on le voit dompté par des obstacles en apparence très-faibles. Jamais il n'est en repos, et les houles, dues à Faction constante des vents alizés, existent toujours. Le tourbillonnement de Teau sur les brisants est bien plus considérable dans ces îles que dans nos régions tempérées, et Ton ne peut l'observer sans être convaincu que des roches, môme de granit ou de quartz, finiraient par céder à des forces aussi considérables et par être démolies. Ëh bien, malgré cela, ces petites îles de coraux, si basses, si insignifiantes, résistent, grâce à l'intervention d'une autre force, en quelque sorte opposée à la première, et qui prend part à la lutte. Les forces organiques détachent, un à un, des brisants écumants, les atomes de carbonate de chaux pour les réunir ensuite sous une forme symétrique, des myriades d'architectes sont nuit et jour à Touvrage, et Ton voit leur corps gélatineux et mou dompter, à l'aide des lois de la vitalité, la puissance mécanique des vagues contre lesquelles ni l'industrie de l'homme, ni la partie inanimée de la nature ne pourraient lutter avec succès. » (Dai*win.)
La vie, faible et chétive en apparence, mais active et multiple, sort victorieuse d'une lutte incessante où la matière inerte menace à chaque instant d'écraser le frêle
ennemi dont elle renouvelle incessamment les forces. L'agitation plaît aux polypes. Elle entraîne loin d^eux les matières rejetées ou sécrétées par leur corps, et devenues impuissantes à les nourrir, ou même aussi dangereuses pour eux que de véritables poisons. Le calme des eaux profondes est mortel pour ces petits travailleurs.
Ils vivent près de la surface. Us ne s*ea éloignent pas, suivant Darwin et Dana, de plus de 40 mètres *. Comment expliquer dès lors la grande épaisseur de quelques bancs d*une immense étendue, comme ceux des îles Fidji ? Le savant anglais Darwin a imaginé une théorie simple de ce fait. Fondée sur des observations très nombreuses, elle est tout à fait d'accord avec ce que la géologie nous apprend sur la structure et les mouvements de Técorce terrestre.
Puisque le corail ne vit pas hors de l'eau, l'ciccroissement du polypier est forcément limité à sa surface. C'est ici que la mer, en démantelant le récif, travaille ellemême à l'exhausser. Quand le récif est d'une hauteur telle, dit Chamisso (expédition de Kotzebue), qu'il se trouve presque à sec au moment de la basse mer, les coraux abandonnent leurs travaux. Au-dessus de cette ligne, on observe une masse pierreuse continue, composée de coquilles, de mollusques, d'échinfdes avec leurs pointes brisées, et de fragments de coraux cimentés par un sable calcaire provenant de la pulvérisation des coquilles. Il arrive souvent que la chaleur du soleil pénètre cette masse lorsqu'elle est sèche, et occasionne des fentes en plusieurs endroits. Alors les vagues ont assez de force pour diviser des blocs de coraux qui ont jusqu'à 6 pieds de long sur «^ ou 4 d*épaisseur, et pour les lancer sur les récifs ; ce qui finit par en élever tellement la crête, que la haute mer ne la recouvre qu*à certains moments de Tsinnée. Le sable calcaire n'éprouve en-
* D'autres espèces de polypes vivent à une profondeur bien plus considérable, qui va jusqu'à 400 mètres.
suite aucun dérangement, et offre aux graines d'arbres et de plantes, que les vagues y amènent, un sol sur lequel ces végétaux croissent assez rapidement pour ombrager bientôt sa surface éblouissante de blancheur. Même avant que les arbres soient assez touffus pour former un bois, les oiseaux de mer y construisent leurs nids, les oiseaux de terre égarés vieanent y chercher un refuge : et plus tard enfin, lorsque le travail des polypiers est depuis longtemps achevé, l'homme paraît et bâtit sa hutte sur le sol devenu fertile.
Les coraux, ne pouvant vivre dans les eaux douces, s'interrompent sur les côtes partout où un cours d'eau apporte son tribut à la mer. Ils se terminent aussi brusquement à peu de distance du rivage, si le fond de la mer est que très-incliné. Tels sont les récifs côtiers ou récifs frangésy ainsi nommés à causse de leur position et de leurs fréquentes interruptions.
D'autres fois, un canal assez large et plus ou moins profond sépare le récif de la côte. On le nomme dans ce cas récif-barrière. Quelques-uns s'étendent sur une trèsgrande longueur. Un récif-barrière de la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie se développe sur une ligne de iOO lieues; un autre suit la côte orientale de l'Australie sur une étendue de 400 lieues presque sans interruption. Le canal qui les sépare du rivage a de 20 à 50 mètres de profondeur, et sa largeur varie entre 50 et 15 lieues.
Les coraux donnent naissance à des récifs annulaires, lorsque la côte ù laquelle ils sont adossés est une île peu étendue.
Si cette île est remplacée par un bas-fond, sommet étroit d'une montagne sous-marine, le récif devient une ile annulaire, au milieu de laquelle est une lagune séparée de rOcéan, ou communiquant avec lui, comme cela arrive le plus souvent. D'autres fois, la lagune se comble et l'ile devient un plateau circulaire.
Dans les deux cas, l'île se nomme aUAU
La fréquence de ce phénomène est trop grande, surtout
im LES HERVKELES DU FOISD DE U MER.
dans l'océan Pacifique; sa cause a trop longtemps exercé la sagacité des savants, pour que nous n'en disions pas quelques mots.
Fig. 90. — Atoll d'Ëbon.
La Forme des atolls avait tout d'abord fait penser que les coraux avaient pris pour base les bords de cratères sous-marins. La ressemblance grossière oiilre eux et
quelques îles volcaniques avait frappé les premiers observateurs. On voyait des îles, telles que Barren*Island, présenter une ceinture annulaire de montagnes, interrompue par un canal conduisant de la mer dans un lac intérieur. Les montagnes sont les bords d un cralère, le lac est le fond de ce cratère envahi par TOcéan. Le même caractère général 8*observe au premier abord dans un atoll. Mais, comment s'expliquer les dimensions inusitées des cratères volcaniques qui devaient correspondre à des atolls de a lieues de diamètre, tels que l'île de Bow-lsland, ou d*un diamètre double, comme plusieurs îles Maldives? Gomment admettre aussi que le fond du Pacifique serait éraaillé d'aussi innombrables volcans, atteignant tous la même altitude à 40 mètres prés? comment appliquer enfin à la formation des récifs-barrières, dont les atolls ne sont évidemment qu*un cas particulier, la théorie des volcans sous-marins?
Nous avons vu le fond des mers subir sans cesse des variations très-lentes. Il s'éléye en un point pour s'abaisser en un autre, et ce mouvement séculaire est l'agent le plus énergique des modifications observées à la surface de notre planète. Darwin a très-ingénieusement appliqué la connaissance de ce fait général à l'explication des atolls. Nous donnons un résumé succinct de sa théorie.
Les coraux ne vivent pas à plus de 40 mètres de profondeur. Ils sont cantonnés sur les bas-fonds ou dans le voisinage des côtes. D'un autre côté, le trop grand voisinage des terres les gêne pour diverses raisons, parmi lesquelles on doit ranger l'apport d'eau douce par les rivières et l'agitation qui charge l'eau de parcelles terreuses provenant du sol sous-marin. Us se tiennent, par suite, à une certaine distance des rivages. Tôt ou tard, les vagues, démantelant le récif-barrière, chassent ses débris vers la côte, et tendent ainsi à combler l'espace vide. Quand les polypiers ont atteint la surface de la mer, leur existence devient impossible. Mais, si le sol s'affaisse lentement, il
reste toujours une nappe d*eau suffisante au-dessus de la colonie, qui continue de s'accroître.
Supposons une ile soumise à un affaissemient très-lent* Les masses coralliennes forment d*abord au tour ; de l'ile des récifs côtiers. Quand le niveau s'abaisse, ces masses coralliennes s'exhaussent. L*ile diminue en même temps d'étendue, et laisse un canal entre elle et ces récifs qui s'accroissent sans cesse. Il arrivera un moment où le voyageur verra un anneau corallien, entourant une lagune qui enveloppera elle-même le sommet de l'île primitive. Enfin, lorsque l'Ile aura totalement disparu, l'anneau corallien, grâce au travail incessant des polypiers, aura persisté; il environnera une lagune, ou un lac moins profond au centre que près de ses bords. Plus tard, Taffaissement du sol continuant, la profondeur augmentera au centre du lac, tandis que l'amoncellement des débris des polypiers tendra à combler tous ses bords. Le lac ne différera plus d'un autre, l'atoll sera complet. Il finira lui-même par disparaître, ou par prendre un plus grand accroissement si le mouvement du sol change de direction.
La même théorie explique évidemment la formation des récifs côtiers et des récifs-barrières, puisque ce ne sont que les éléments de l'atoll adossés à uu continent.
Lenteur de Taccroissement des récifs de coraax, — Keys de la Floride. — Destruction d'iles de corail pendant une tempête, en janvier I860. — Régions où l'on rencontre les récife coralligénes.
La croissance des récifs de coraux est très-lente, avonsnous dit; mais on ne possède pas encore d'observations bien précises sur ce sujet.
M. Dana pense que les madrépores branchus croissent de 0°»,41 par an.
Hunt remarqua à Westkey, dans la Floride, en i857, une méandrine qui avait a^cquis, en onze ans, 6 pouces de rayon, soit 0",i65, c'est-à-dire 0'",0I5 par an.
INFLUENCE SUR LES VAWATiONS DU LIT DE L'OCÉAN. 301
Une oculine, étudiée par le môme naturaliste, croissait environ de 0",0i9 par an.
Des méandrmes de.2",74f de diamètre, aperçues par Elirenberg dans la mer Rouge, doivent,' suivant cet obser> valeur, remonter à des milliers d*années, de sorte que Moïse aurait pu les voir. Mais cette appréciation d*Ehrenberg semble un peu exagérée.
L'accroissement des récifs est beaucoup plus lent que celui des polypiers qui les composent. La mer les démantelle incessamment. Quelquefois même, de violents coups de mer les enlèvent complètement. C'est ce qui est arrivé, en janvier 1865, dans les îles Palmerston, ainsi qu*il résulte du récit fait par le capitaine Dunn, commandant le brig anglais Aunis-Laurie^ au consul des États-Unis à Tahiti *. Ce marin venait d*essuyer un ouragan terrible par IQ-'SO' de latitude sud et 162«0' de longitude occidentale. (\ En visitant les îles du groupe, dit-il, je les ai trouvées dans un déplorable état. Les Palmerston consistaient primitivement en sept Mes ; aujourd'hui il n'y en a plus que six, celle du nord-est et une partie du banc de corail ayant complètement disparu. »
Les récifs et les îles de corail ne se développent que dans les mers intertropicales. On les trouve par exception aux Bermudes, à la latitude de 33^N., à cause du Gulf-Stream qui passe près de ces îles, et dont les eaux sont trèschaudes.
Les côtes occidentales de TAfrique et de TAmérique en sont dépourvues, à cause de rabaissement notable de température produit, sur ces côtes, par des courants marins venus des pôles.
Nulle part, les récifs ne sont aussi développés que dans les eaux de la Nouvelle-Calédonie et de l'Australie orientale. Ils ont valu aux mers avoisinantes le nom de mer de corail.
* Extrait d'une lettre de M. Witliing, commandant de la marine des États-Unis, inséré dans le Bulletin international de tOhservaloire national de Paris.
m LES XERVE1U.BS DU FOSU DE U llËft.
Les atolls de Tahiti et les iles basses sont dans une région dont la température moyenne est de 25° ; la mer n'a que i^'fi près du Pérou et du Chili. Une différence de 10° dans la température suffit donc pour arrêter le dévelof^ment des récifs dus aux polypiers.
Le golfe Persique, ta mer Rouge et la partie de l'océan Indien comprise entre l'Afrique et Sumatra sont aussi trèsriches en polypiers. U faut remarquer en même temps que ces mers sont les plus chaudes du globe.
Pour la même raison, les polypiers sont très-nombreux dans l'archipel des Antilles et sur la côte occidentale de la Floi'ide. Les recherches d'Agassiï ont montré que toute la
LNFLUENCE SUR LES VARIATIONS DU Lit DE L*OCÉAN. 30S
péninsule de la Floride est formée de roches appartenant à notre époque, et que ces roches sont principalement composées de bancs de coraux et de coquilles marines. Les côtes méridionales et occidentales de la Floride sont entourées d'une immense quantité d'îles séparées par des canaux trés-étroits. Souvent ces îles sont unies entre elles à la marée basse, ou bien elles se relient à la terre ferme par des marécages plats.
Ces îles, connues dans le pays sous le nom de Keys (clefs), forment des lignes concentriques autour de la côte, dont elles ne s'éloignent pas, au maximum, déplus de 10 lieues. Elles ne s'élèvent guère que de 6 à 12 pieds au-dessus du niveau de la mer, et sont, comme la terre ferme, formées de coraux morts et rejetés par la mer, de sables coralligénes, le tout cimenté par des infiltrations de carbonate de chaux.
Un récif de coraux vivants s'étend parallèlement à la ligne des keys, en suivant les mêmes courbes, et seulement à une distance qui varie de 2,000 à 6,000 mètres. Entre le récif et les keys se trouve un canal, assez profond pour être navigable (il a de 6 à 7 brasses), et qui communique avec la pleine mer, en un grand nombre de points, par des canaux coupant le récif de coraux vivants.
Généralement les bancs de coraux formant le récif n'at* teignent pas la surface de la mer, excepté sur quelques points où des coraux morts et des sables s'accumulent et commencent à former de petits keys.
En dehors des récifs de coraux vivants, vient le Gulf- Stream.
Algues. — Forêts et prairies sous-marines. — Algues flottantes des mers de Sargasse. — Accroissement des côtes par le rhizophora mangle.
Les algues, végétaux marins, laissent, comme les animaux, leurs débris s'accumuler au fond des mers; mais, ainsi que nous l'avons vu, leur zone vitale est encore beaucoup plus restreinte que celle où s'agitent les ani-
maux. Elles sont principalement confinées dans les hautsfonds et près des rivages. Leur prodigieux développement y donne naissance à de vastes prairies sous-marines servant de retraite à des myriades d*animaux.
Les racines des algues et leurs innombrables enchevé* trements consolident le fond meuble de la mer et favorisent, dans bien des cas, près des côtes, les empiétements de la terre ferme sur l'eau, travaillant ainsi elles-mêmes à diminuer l'étendue de leur empire.
On trouve au milieu des océans, notamment de TAlantique, des quantités énormes d'algues qui ne tiennent pas au fond de la mer, très-profonde en ces points. L'abondance des plantes est telle que les premiers navigateurs les prirent pour la terre ferme, et furent très-effrayés de voir leurs navires s'engager de plus en plus dans les herbes qui entravaient leur marche. On sait aujourd'hui que ces immenses accumulations de végétaux sont dues à une sorte de tourbillonnement des eaux dans leur vaste bassin, vers le centre duquel convergent à la longue tous les débris flottants arrachés par les courants aux rivages.
Un arbre, le rhizophora mangle (manglier), joue un rôle très-remarquable dans l'accroissement continuel des côtes de la Guyane, et ajoute son action à celle du courant marin équatorial qui transporte pièce à pièce en face de notre colonie le delta de l'Amazone. Cet exemple montrera la variété des moyens employés par la nature pour obtenir les mêmes effets^
Le manglier croit abondamment sur les plages basses et dans les lagunes. De ses branches émanent des racines, dites adventives. Elles flottent d'abord dans l'atmosphère, dont elles retiennent l'humidité comme le feraient les plus fines éponges. Lorsqu'elles atteignent le soi, elles continuent à croître et à grossir, en s'enfonçant dans la vase à la façon des racines ordinaires. Elles ressemblent à autant de colonnes destinées à soutenir les bras gigantesques du manglier. Chaque racine adventive devient donc un tronc nouveau, d'où rayonneront plus tard la
sève et la force, comme du tronc principal. Les racines émanant du nouveau tronc donnent plus de consistance à un sol fangeux, et permettent aux indigènes de pénétrer dans les forêts maritimes crées par ce végétal. Les mangliers prennent possession de tous les bas-fonds à mesure qu'ils se forment. La vase et toutes sortes de corps flottants sont arrêtés par leurs racines, comme par les mailles d*un filet inextricable. Les algues consolident la terre nouvelle, du côté de la mer, et l'accumulation des sédiments élève le bas-fond du côté de la terre. Bientôt, dans cette partie, le sol devient trop sec pour que les mangliers continuent d'y végéter. Les cocotiers et d'autres arbres les remplacent, consacrant par leur présence la conquête du continent sur les eaux.