‹ Le fond de la merChapitre 12 sur 15 · PETITESSE DE L'HOMME DEVANT L'OCÉAN · texte numérisé non relu

PETITESSE DE L'HOMME DEVANT L'OCÉAN

N'aurais-je pas trompé votre atteate, lecteurs bienveillants, que votre patience inépuisable aura conduits page par page de Tintroduction à la table des matières ? Serezvous satisfaits de mon petit musée sous-marin, de mes réflexions que j'aurais voulu vous épargner si le besoin de communiquer intempeslivement mes pensées ne m'avait entraîné plus loin que je ne l'eusse désiré?

Nous avons étudié la forme du lit des mers, nous avons cherché à nous initier ensemble aux mystères des océans. Que voulez-vous encore?

Vous n'attendez pas sans doute que je vous fasse plonger dans les abîmes insondables, à la fois ouverts et fermés pour nous. J'ai pu, grâce aux appareils plongeurs, vous faire vivre quelques instants d'une vie sous-marine, vous conduire dans quelques vallées peu profondes. Mais suis-je bien coupable si je n'ai pas encore trouvé le moyen de prolonger ces excursions, de les pousser plus loin, de nous passer de cet air, «i gênant à cause de son absolue nécessité, d'alléger la pression de 800 atmosphères sous laquelle se durcissent les carrières de nos descendants, de voir sans lumière, de surpasser en agilité, en force, les monstres dont nous deviendrions la proie ? En attendant

que ces lacunes soient comblées, il est prudent de ne pas séjourner trop longtemps dans un élément pour lequel nous ne sommes pas faits.

Admirons du rivage ce câble fixé aux rocbers et se dé roulant sur le pont d'un navire filant à toute vapeur. Rien ne le distingue au dehors. Il semble que, avant de s'aventurer sur un désert où tout est uniforme, le marin veuille rester attaché au rivage. Mais nous savons qu'il n*a pas besoin de ce fil grossier pour suivre sa destinée dans le vaste labyrinthe des eaux. Le câble a Une autre utilité. Observons son extrémité, sa coupe. Des fils de cuivre, soigneusement enveloppés de gutta-percha, en occupent le centre. Le pourtour est formé de cordes, consolidées par d'énormes fils de fer. Les chocs et l'humidité ne peuvent faire sentir leurs effets sur le cœur du câble, ne peuvent interrompre l'ornière que devra suivre la pensée lorsque, reposant sur le fond des mers, Tappareil servira de moyen de communication entre deux causeurs distants de plusieurs milliers de kilomètres.

Tout en admirant Taudace et le bonheur de Thomme, laissons-le s'enorgueillir de pouvoir ainsi jeter au fond des abîmes les rails de sa pensée. Les signaux courent dans le câble; nous les voyons à ses deux extrémités, mais combien de chaînons nous manquent ! Nous ignorons les mystères de la route ; les dépôts océaniens se produisent sans aucun respect pour la noble destination du conducteur électrique. L'éponge, l'algue, le polypier, l'anatife, laserpule établissent volontiers sur lui leur demeure ; ils ne s'inquiètent aucunement des secrets transmis à travers leur support. Vienne la rupture; l'homme repêche son câble, il tire de leur élément les imprudents qui l'habitaient, il les étudie et se console de son ignorance comme le lièvre rit de la frayeur que lui cause la grenouille. La masse des animaux qui recouvrent le câble arrive nonseulement à le dérober complètement aux regards, mais à tripler, à quadrupler son volume. Celui que représente la figure n'a certainement pas encore séjourné longtemps

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sous l'eau. Les animaux et les piailles, d'abord surpris do sa présence, s'accoutument à le voir, commencent à lui lisser son vêtement océanien.

Si le câble est à plusieurs milliers de mètres de prorondeur, l'opération de son relèvement est extrêmement délicate et laborieuse. Toute agitation du navire peut le briser; son poids, ajouté à celui des monstres marins achar-

Fif. 92. — Cible tèlégraphiquB bu rond de U mer.

nés à le retenir, suffit souvent pour le rompre. La partie rompue retourne à l'Océan. Elle recommence à s'enfouir après avoir un instant, par sa chute, troublé le calme des solitudes sous-marînes. Plus tard, lorsque l'œuvre des siècles aura chanj^é de fond en comble notre petite planète, lorsque le fond des mers sera montagne, et que la montagne, fatiguée de l'air, aura été serajeunirsous les eaux, les successeurs de l'homme ne verront pas sans ètonnemeut ces fossiles d'un nouveau genre, débris d'une civili-

salion plongée dès lors dans Toubli où se sont noyées celles! dont nous interrogeons aujourd'hui les faibles vestiges.

Les naufrages viendront avec leur^, débris, témoins incontestables de Texistence de Thomme, ajoulerau trouble des géologues de Tépoque future. Partout, au milieu des dépôts marias les mieux accentués, le savant rencontrera les restes de notre race envahissante. 11 verra nos tunnels percer les couches les plus variées, et là du moins il trouvera un point de repère à ses laborieuses recherches.

Qu'arriverait-il, si noncontents de percer les montagnes pour nous éviter les travaux de la montée et de la descente, nous pénétrions sous les mers dans de larges et profonds souterrains, qui s'enfonceraient au-dessous des vagues énormes, des trombes, des, glaces, et qui nous offriraient un abri contre les tempêtes ? Au-dessus de nous passeraient les cyclones et les bourrasques ; on entendrait leur effroyable musique, on serait assourdi par le bruit cadencé du coup de mer qui engloutirait le navire, de la locomotive entraînant sur les rails sa lourde suite ; mais on irait avec la vitesse du vent d'un bout à l'autre de l'Océan, dont on braverait les vains caprices.

Jusqu'ici les géologues futurs ont lieu de se rassurer. Nous sommes loin de pouvoir exécuter une pareille entreprise. Les monstres marins peuvent longtemps se jouer avec les câbles télégraphiques, avant de fuir devant le sifflet de la locomotive et les bruits discordants du tunnel sous-marin.

La Tamise a été vaincue par un ingénieur français. En vain elle a laissé filtrer ses eaux, faisant tomber sur les travailleurs une pluie continue ; le souterrain s'est achevé, le fleuve a eu son tunnel. On a songé, il y a quelques années (c'est encore un Français), à déjouer les tempêtes en construisant un chemin de fer sous-marin de Douvres à Calais ; ce projet a d'abord été rejeté comme téméraire. Mais il préoccupe trés-sérieusement aujourd'hui les ingénieurs de France et d'Angleterre. Le Pag-de-Calajs

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