‹ Le fond de la société sous la CommuneChapitre 3 sur 117 · APERÇU HISTORIQUE SUR LA COMMUNE K · texte numérisé non relu

APERÇU HISTORIQUE SUR LA COMMUNE K

Le 20 mai 1871, le drapeau rouge flottait sur les édifices de Paris, et tout était réglé, rapports politiques, rapports civils, rapports sociaux, par un gouvernement qui s'appelait la Commune.

Ceux qm ont vécu à Paris en ce temps-là n'oublieront jamais le spectacle dont les journaux n'ont pu donner qu'une idée fausse ou incomplète.

L'insurrection avait été préparée bien avant le 18 mars, pendant le siège, dans les clubs des faubourgs.

Aussitôt que la conclusion de l'armistice eut entr'ouvert les portes de Paris, les impatients se mirent en quête des moyens

* Il y a deux 'ans que nous nous occupons de rassembler les matériaux de ce livre. Les pages qui suivent ont été écrites au moment de l'entrée des troupes nationales et sous la vive impression d'événements récents.

de sortir. Au nombre des plus considérables par la fortune se trouvaient des citoyens qui avaient donné l'exemple du courage et acquis une légitime influence pendant le siège. Grâce à leurs relations, ils jouirent duprivilége de sortir les premiers. Le signal donné, ce fut un sauve qui peut général des hommes riches. Leur empressement se justifiait, à leurs yeux, par le désir bien naturel de revoir leurs familles, dont ils se trouvaient séparés depuis de longs mois, par la nécessité de rétablir, au moyen d'un régime fortifiant, leur santé délabrée, enfin par le soin de leurs affaires si longtemps négligées. Leur patriotisme serévoltait, disaient-ils, à la pensée d'assister, spectateurs impassibles, à la prise de possession de cette capitale à laquelle ils auraient voulu, au prix de tous les sacrifices, épargner un suprême outrage.

Ils partirent donc sans vouloir réfléchir aux conséquences d'une retraite qui mettait Paris à la discrétion d'une multitude armée, pleine de dépit et de haine, en proie aux excitation des doctriues les plus malsaines, et qui, dans l'effroyable situation d'un pays sans forces militaires et sans gouvernement, allait, s'il lui plaisait, se rendre maîtresse de la cité. Il est vrai, personne alors ne l'eût crue capable du plus grand attentat que mentionne l'histoire des peuples civilisés.

Le second Empire a fait voir le degré d'abaissement où peut tomber une nation qui abdique ; la Commune nous montre quels dangers court une société qui s'abandonne.

Ils partirent. Paris, par cette fuite, devint -il désert? En aucune façon. Le jour Où les Prussiens occupèrent les Champs- Elysées , il y avait dans toutes les rues qui av.oisinent ce quartier une foule si nombreuse que la circulation était rendue mpossible.

Cette foule, on est convenu de l'appeler le peuple. De par le suffrage universel, elle est tout; ce qui reste en dehors d'elle ne compte que comme appoint. Aussi l'art de gouverner est-il surtout l'art de lui plaire.

Pendant le siège» les cajoleries ne lui avaient pas été mena-

gées. Au bout de quinze jours à peine, un brevet d'héroïsme lui était solennellement décerné: le peuple de Paris, source du droit, source de l'héroïsme, source du patriotisme; devait élre invincible ! Je me rappelle avoir assisté au défilé des populations des faubourgs allant à l'hôtel de ville depiander des chassepots pour faire une sortie. Il n'y avait pas de chassepots, et l'acier nécessaire à leur fabrication manquait : les meneurs le savaient bien. Jamais on n'a vu pareille cohue ; elle rappelait la procession des ligueurs qui orne la Satire Ménippée. Les bancals, les bossus foisonnaient. Les larmes me montèrent aux yeux à ce spectacle ! Était-ce là la dernière armée de la pauvre France? Hélas! c'était la future armée de la rébellion.

Il y eut des chassepots pour elle, des drapeaux brodés exprès pour les bataillons de Belleville.

Belleville armait, Belleville menaçait, Belleville se faisait fort de repousser, à lui seul, les Prussiens, et Belleville descendrait sur Paris pour peu que le gouvernement se montrât ou rebelle ou impuissant dans l'œuvre de la délivrance dont il avait assumé la responsabilité.

Cependant ce n'est point à Belleville, c'est à Montmartre que la Commune devait établir son quartier général. Montmartre est une citadelle taillée à pic par la nature, un mont Aventin qui domine la riche vallée du Forum, le Paris opulent et commerçant.

A la Commune à peine née et encore au berceau, il fallait des- jouets. Le Comité central, son parrain, lui apporta des canons enlevés la nuit sur les remparts, dans les parcs d'artillerie. Le patriotisme des citoyens des faubourgs avait suppléé à Fin- •curie ou à l'impuissance timide du Gouvernement. Il sauvait ces canons de la honte de devenir prussiens et de rester français. Ils allaient être bellevillois, montmartriens. Et pour défendre leur nouvelle nationalité contre les Français, une fois les Prussiens partis, on les fit garder par des sentinelles sûres et pures, armées de chassepots.

C'est pour leur donner ces chassepots que le diplomate le

plus naïf que le monde ait vu, M. Jules Favre, avait obtenu de M. de Bismarck, à force de prières et d'insistance, que la garde nationale ne serait pas désarmée. Il avait eu peur de Fémption que devait produire la nouvelle inattendue de la capitulation. Afin de prévenir l'explosion d'un soulèvement auquel cet événement eût pu servir de prétexte, il avait tout fait pour flatter Tamour-propre des faubouriens. Ceux-ci, qui s'étaient, en général, peu servis de leurs armes contre les Prussiens, parce qu ils se ménageaient pour une autre lutte, se cru-

rent désormais les plus forts, et se préparèrent à prendre sur le bourgeois la revanche sociale^ en attendant la revanche patriotique, indéfiniment ajournée.

Et c'est ainsi que les fusils gardèrent les canons : canons silencieux, fusils muets, garde mystérieuse, obéissant à un comité invisible.

Le peuple enfant s'amusait. Les bourgeois restés à Paris se consolaient de leur infortune en faisant des gorges chaudes aux dépens des acteurs de la farce ridicule qui se jouait sur le mont Aventin.

Ijù Journal des Débats, V Opinion, le Temps et d'autres feuilles, se permirent alors des plaisanteries que nous pourrions recommander comme des modèles aux gourmets en matière d'esprit. Avec quel plaisir nous relirions aujourd'hui les comptes rendus des clubs publiés pendant le siège par M. Molinari^ dans le Journal des Débats, chefs-d'œuvre de bon sens et de fine raillerie, s'ils n'avaient eu pour commentaires, pour complément et pour éclaircissement, les épouvantables horreurs dont les ruines et les œuvres nous environnent encore !

Le Français, que Boileau jugeait né malin, est devenu un peu vieux. Se corrigera-t-il enfin de la conviction qu'il est né ma^ lin ? Les malices des Prussiens , les malices des communeux, devraient le rendre assurément modeste sur ce point.

On voyait de loin ces canons de cuivre, ces baïonnettes d'acier briller au soleil. Après avoir ri, on s'impatienta ; puis on s'irrita. Les feuilles sages étaient agacées. Elles prétendirent

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que le commerce, que Tindustrie avaient des cauchemars. II fallait rendre aux esprits troublés le calme nécessaire à la reprise des affaires. La présence de ces canons sur les buttes, à tort ou à raison, troublait l'imagination des boutiquiers. On ne raisonne pas avec les natures nerveuses : on leur donne satisfaction, quand c'est possible. Pourquoi ne pas mettre fin à cette procession incessante et déraisonnable de sentinelles autour de canons inoffensifs?

Le Gouvernement, dans sa sollicitude, veillait. Il s'émut à la fin. M. le général Vinoy se rendit à la butte, en bonhomme, la canne à la main. Il résolut d'en finir avec cet enfantillage. Sans se préoccuper un seul instant de la gravité des conséquences que pourrait avoir un échec , il envoya deux régiments avec ordre de se saisir des canons. C'était la chose du monde la plus simple. Et en effet, les canons sont pris, on se dispose à les emmener. Mais voici que surgissent de petits incidents auxquels, par la continuation des fautes de la guerre, on n'avait pas songé : les attelages sont insuffisants ; la population accourt, les enfants, les femmes coupent les courroies, les hommes enveloppent lefe soldats. Ceux-ci, mal commandés et en petit nombre, ne savent quelle contenance faire en face de cette population dont la masse s'enfle, grossit sans cesse, et qui les presse de fraterniser avec le peuple. Tireront-ils sur ces gardes nationaux avec lesquels ils ont partagé les périls du siège, avec lesquels ils ont vécu,' dans la rue, au club, au rempart,, au corps de garde, et dont la conduite, en fin de compte, a pour excuse un patriotisme trop susceptible, trop ombrageux? D'ailleurs, tirer, c'est, en raison de l'inégalité des forces, se vouer à une mort certaine. Les soldats né tirèrent pas : presque tous ceux du 88* de marche firent cause commune avec le peuple ; les autres s'en allèrent rejoindre leur corps.

Il se trouvait que l'édifice social tout entier reposait en ce moment à Paris sur la fidélité de deux ou trois régiments.

La base fragile ébranlée, tout s'écroule.

L'armée, le gouvernement, les ministres, les fonctionnaires

abandonnent successivement Paris. La précipitation de la fuite fut telle que les munitions, rartillerie, les papiers dans les ministères, l'argent dans les caves du ministère des finances, dans un certain nombre de caisses publiques, furent laissés j les serviteurs de F EtSit restés en arrière ne reçurent pas d'instructions; on ne»prit le temps de donner aucun ordre, pas même celui de faire descendre vers Cbatou la flottille canonnière de la Seine ; un mot eût suffi. Il ne fut ni prononcé ni écrit. Tout fut abandonné, jusqu'aux wagons blindés dont on s'était si heureusement servi pendant le siège, et que* la prudence la plus vulgaire eût pu mettre à l'abri, en les éloignant de quatre ou cinq kilomètres de Paris.

On a dit, pour expliquer la rapidité de cette retraite, qu'à cette époque l'armée, ou plutôt ce qui restait de l'armée, était complètement démoralisée, disposée même, du moins en partie, à pactiser avec la rébellion. Des témoins , dont l'autorité est incontestable, estiment qu'on a agi sagement en la séparant brusquement du foyer insurrectionnel. Le soldat a hésité, disent-ils, jusqu'à l'époque des premiers combats sous Paris, et c'est seulement du jour où il a vu tomber ses camarades sous les balles des insurgés que nous avons été sûrs de lui. Malgré la gravité de ces appréciations, nous persistons à penser que la retraite, à ce point précipitée, du Gouvernement après le 18 mars, a été une faute ; qu'il fallait non pas sortir de Paris, mais occuper les quartiers sud de Paris, s*y concentrer, et appeler à soi la province, comme Cavaignac J'avait fait en juin 1848.

Ce qu'il y a de piquant, c'est que, après les événements, on a jeté la pierre aux Parisiens qui étaient demeurés à Paris pendant la Commune, qu'on les a accusés de lâcheté, presque de complicité avec les insurgés, bien qu'il ne leur eût été laissé aucun appui, aucune arme, aucun chef, aucun ordre, pour se concerter, agir et résister. Il est certain cependant que si Paris s'était dépçuplé dès le 18 mars, il n'existerait plus aujourd'hui. C'est la présence d'un grand nombre de citoyens dont la Cora-

m une savait que les dispositions lui étaient hostiles , qui a contenu et modéré sa conduite. L'insolence et l'audace de la Commune ont augmenté à mesure que diminuait le nombre de ses adversaires. Nous ne voudrions pas exagérer le mérite de la conduite de ces citoyens passifs ; elle est loin de mériter l'admiration : mais enfin elle prouve que de tous les partis à prendre dans les guerres civiles, le plus mauvais est celui de la fuite. Si timide que soit l'homme qui reste à son foyer, il est, paille fait seul de sa présence, une protection pour ce foyer et un embarras pour l'ennemi.

La précipitation jivec laquelle le Gouvernement avait abandonné Paris devait faire penser qu'on avait le moyen et l'intentioQ de revenir aussi promptement qu'on se retirait.

Pendant ce temps, les gardes nationaux des faubourgs commençaient à prendre possession de Paris : la place de l'Hôtelde-Ville, la place Vendôme, furent les premiers campements qu'ils établirent au milieu de la capitale. On venait les y observer avec une curiosité méprisante. On remarquait leur débraillé, leur malpropreté, leur tenue fort peu militaire, la mauvaise tournure des chefs, les traits ignobles ou vulgaires des soldats. Tels étaient les maîtres qui allaient dicter la loi !

Paris cependant n'était pas conquis. Quand les gens des faubourgs descendaient dans les quartiers riches , ils s'y sentaient mal à Taise. Ils évitaient, en détournant les yeux, les reproches muets et le mépris des regards. Ils craignaient d'être submergés dans la vaste mer où ces campements formaient de loin en loin comme des îlots. Ils sentaient qu'il fallait quelque grand coup pour arriver à dominer par la terreur. La manifestation pacifique de la place Vendôme leur en fournit l'occasion.

Ce jour-là , l'insurrection devait être arrêtée , étant encore à ses débuts : l'indignation était générale; il suffisait d'en suivre les inspirations.

Les chefs manquèrent : on n'agit pas immédiatement, et ce fut une faute irréparable. Ce défaut d'initiative vient de notre nature pliée, déformée, contrefaite par nos habitudes admi-

AVANT-PROPOS. il

nistratives et centralisatrices. Nul n'ose rien faire et rien risquer sans le concours de l'autorité ! L'autorité intervint. Elle se plaça entre le parti de l'ordre , dont la garde nationale se réinstituait rapidement, et la Commune, à laquelle ce parti allait faire échec en soustrayant à son action une partie de Paris. La Commune prétendait s'isoler au milieu de la France^ Pourquoi chaque arrondissement n'auraitril pas le droit, sous son maire, de s'isoler au milieu de' Paris? Chaque quartier n'était-il pas mattre de faire lui-même sa police, de régler son administration intérieure? Le quartier de la Banque , ceux de la Bourse, de la Madeleine, des Champs-Elysées, de Passy, allaient être en état de se défendre, et en gardant les portes des remparts, de maintenir par elles les communications avec Versailles. Le plan de la Commune était compromis par le succès de la résistance. Telle était la confiance qu'inspiraient les maires médiateurs, que M. l'amiral Saisset voulut prendre d'eux et non du Gouvernement qui la lui ofi&ait, la mission de commander la garde nationale. Ainsi tout se plaçait de soi-même entre leurs mains. Ils paraissaient résolus à combattre une insurrection criminelle que leurs paroles , leurs proclamations, leurs discours condamnaient. Comment donc expliquer leur conduite? Comment, après avoir chargé M. Saisset de réunir les bon» citoyens, et le lendemain du jour où ce dernier déclarait, par une affiche placardée sur tous les murs, qu*il avait voué sa vie à cette tâche patriotique, comment lui ont-ils signifié qu'il eût à quitter Paris précipitamment? M. Saisset a failli mourir de honte et de chagrin, à cause du rôle qu'ils lui ont fait jouer, à lui, brave soldat et homme d'honneur. Est-il vrai que les maires conciliateurs , en condescendant le samedi à toutes les exigences de la Commune et en invitant soudainement les électeurs à aller voter le dimanche, c'est-à-dire le lendemain, sans avoir pu se concerter, et contrairement aux ordres du Gouvernement de là France, n'ont agi que dans l'intérêt de la Commune?

Telle est l'accusation qui pèse sur eux, et, il faut le dire, les circonstances semblent à certains égards l'autoriser. J'ajouterai

chute, s'ils le pouvaient, la société tout entière. L'influence de ces trois éléments se reconnaît à travers l'incohérence des actes de la Commune et les horribles convulsions de sa fin.

Le plus puissant, le plus hardi de ces éléments était le premier : c'est lui qui dominait presque exclusivement dans le Comité central.

Père de la révolution du 18 mars, le Comité central est resté le véritable centre du gouvernement, dirigeant, surveillant et dominant la Commune. La garde nationale, c'est-à-dire la force, est demeurée jusqu'au dernier jour entre ses mains.

La Commune subissait docilement cette influence' occulte. L'obscurité des membres du Comité central , inconnus de la plèbe elle-même, les empêcha d'obtenir la majorité absolue dans les élections , qui furent bâclées Dieu sait comme ! La Commune se les incorpora quand même , se contentant , contrairement à ses propres décrets , de la majorité relative. Les attributions importantes furent conférées à ceux qui étaient à la fois du Comité central et de la Commune ; les autres , simples membres de la Commune , fournirent des fonctionnaires , des commis ou des comparses sans valeur propre , qu'on n'initiait pas aux grands desseiûs et aux grandes résolutions.

Le gouvernement de la Commune a été un gâchis de socialisme, de jacobinisme et de rfes^i/cf^vwme.

Les citoyens Delescluze et Félix Pyat ouvrirent l'arsenal des mesures terroristes et le magasin de costumes et de décors de la grande Révolution. On en tira : le drapeau rouge, un drapeau idiot, auquel ne se rattache aucun souvenir, et qui ne représente qu'une chose, la couleur du sang; la suppression des journaux , l'emprisonnement des suspects ou otages , les confiscations. et démolitions d'édifices privés, la proscription des images et du culte catholiques , la conversion des églises en clubs, la carte d'identité, l'affichage chez chaque concierge de la liste des locataires delà maison, les promenades maçonniques, les cortèges civiques des funérailles, les enrôlements forcés, etc.

Le style des plus mauvais jours et des plus détestables rhéteurs de 1793 et 1794 fut retrouvé par Paschal Grousset. Comme le jacobinisme est vieux , il fit accepter son patronage au socialisme , son jeune frère. Tous deux se jurèrent assistance réciproque, et de cette cordiale union sortit le système que nous avons vu à Tœuvre^ .

Autre chose a été le programme, autre chose le but., Laissons de côté , pour le moment , le programme , espèce de prospectus menteur et sonore , destiné à tromper le peuple , la France et le monde. Jugeons le système par ses actes.

Annihiler le capital , ou du moins en réserver les fruits au travail , tel est le but que bientôt on proclamera en disant : La révolution de 1789 a été Témancipation de la bourgeoisie, la révolution du 18 mars doit être l'émancipation du prolétariat.

Gomment procéder? Par l'expropriation. On débute par fermer les ateliers ; car il faut se faire une armée des ouvriers sans ouvrage. Puis on représente la fermeture des ateliers et l'éloignement des patrons , qui en est la conséquence , comme des attentats à la vie du peuple, privé par là de salaire et de pain. Coupables d'homicide , les patrons sont déclarés déchus dç leurs droits. Les ouvriers deviennent propriétaires; ils fixeront, dans la répartition des produits , la part afférente au capital exproprié.

Restent les rentes , les maisons. Les propriétaires d'immeubles acquitteront l'impôt, mais ils ne recevront rien de leurs locataires, aussi longtemps du moins que durera la révolution. S'ils se plaignent, on leur répondra ce que j'ai entendu dire par un garde national : « Pourquoi ont-ils des maisons? Je n'en ai pas , moi ! Qu'ils les vendent ! »

Les rentes. — Pourquoi des rentiers ? — Ordre leur est donné, le 20 mai , de rentrer à Paris dans les quarante-huit heures , sous peine d'être déchus de leurs titres et de leurs droits.

Tout le monde sera donc heureux , — sauf le rentier et le propriétaire , — grâce à la Comriiune , grâce au Gouvernement, providence sociale , suprême régulateur du travail et du salaire,

dispensateur des grâces et des peines, arbitre du bien et du mal.' Les locataires ne payeront pas leur terme , les débiteurs ne payeront pas leurs dettes , le mont-de-piété rendra les gages^ en attendant qu'on abolisse le prêt à intérêt. La Commune règle les salaires , et écarte les offres de la concurrence, comme préjudiciables aux intérêts des travailleurs ; elle fixe le nombre d'heures de travail, et ne permet pas à tels industriels, par exemple aux boulangers , de travailler la nuit. Elle vendra le pain, la viande, le riz, le fromage, des aliments de toute sorte au plus juste prix, jusqu'au jour où, fatiguée de cette régularisation des prix par la concurrence, elle trouvera plus simple d'établir une règle universelle de maximum. Bientôt nul ne pourra vendre, acheter, travailler, écrire, se promener, se loger, sans la permission de la Commune : voilà la liberté.

L'État-Providerice, — car l'État et la Commune, à Paris, c'est tout un , — poursuit la réalisation du bien-être et de la félicité universelles.

Il est vrai qu'il ne produit rien, - — tout travail se trouvant interrompu, plus des trois huitièiaaes de la population ayant émigré , comme la Commune elle-même l'a avoué en constatant la dimihution de la consommation du pain ; — il est vrai qu'elle dépense beaucoup, la plus grande partie de la population qui reste étant à sa charge ; mais, n'importe, elle se trouve riche. Ne peut-elle pas tout prendre, sous forme de réquisition, d'amende, de confiscation, d'expropriation : denrées, maisons, rentes, et le reste? Paris est une vaste proie; on mangera ce qu'on pourra , on brûlera le reste s'il le faut, mais on ne laissera rien aux Versaillais et à leurs complices. Tout pour les amis, pour les patriotes! Ceux qui mourront avant d'avoir vu le triomphe de Paris invincible, peuvent être rassurés sur le sort de leurs enfants, la Commune se charge des frais d'éducation des orphelins. La Commune n'oubliera pas non plus ces femmes héroïques qui poussent à la lutte à outrance les pères de leurs enfants ; des pensions de six , de huit cents francs seront attribuées aux veuves , femmes légitimes ou non légitimes , car la

Commune n'a pas de préjugés qui l'empêchent de distinguer entre elles.

Telle est la marche qu'a suivie la Commune , tel est le langage qu'elle a tenu. Croyait-elle à sa durée? Non , sans doute; mais jusqu'à la dernière semaine elle a cru à Paris invincible, imprenable, inexpugnable. Elle s'est fait une vie courte et bonne, tout entière au présent, et de temps en temps cependant , de ce livre souillé sur lequel elle entassait ses décrets , elle détachait une page pour la jeter à l'avenir. A chaque pas qu'elle a fait vers le dénoûment fatal , on a vu plus distinctement le but qu'elle visait : le capital. — S'approprier le capital , sinon l'anéantir.

Mais un tel dîessein ne pouvait s'avouer au moment où l'on engageait la lutte et où l'on avait besoin de grossir l'effectif de bataillons peu nombreux. Attaquer ouvertement le capital, c'eût été mettre beaucoup de monde contre soi et provoquer une résistance énergique , car la plupart des hommes ont du courage pour défendre leur bourse menacée. On fit donc un programme destiné à masquer» à dissimuler le but véritable.

Bien de plus niais , de plus creux , de plus usé , à certains égards, que ce programme : « Droit pour Paris d'élire son conseil municipal, de nommer ses maires. » — Mais ce droit était admis, reconnu, à l'époque du 18 mars. Le conseil municipal auquel le Comité central avait substitué la Commune, les maires qu'il avait chassés, étaient les élus du peuple, élus de fraîche date , puisqu'ils sortaient des élections du 3 novembre. Le prétexte était donc misérable. Les insurgés faisaient si peu de cas de l'élection , que lorsque M. Saisset était venu de Versailles , en annonçant que l'élection des officiers de la garde nationale et même du commandant général était concédée en principe , personne n'y fit attention.

Droit pour Paris de régler à sa guise son administration , ses

finances, son instruction publique, sa religion ; mêmes droits

pour toutes les communes de France, la France ne devant être

désormais qu'une fédération de communes. Ici, l'absurde at-

teint des proportions colossales : l'application de ce système aurait été l'émiettement du territoire de la République une ei indivisible, ou quelque chose comme trente mille parcelles se combattant et se dévorant les unes les autres. Mais qu'importe à la Commune ! Elle a trouvé un prétexte pour justifier sa rupture absolue avec l'Assemblée et avec le Gouvernement dational, pour s'emparer souverainement de tout ce que la France a établi, déposé, ou plutôt, si la justesse de l'expression en fait excuser la vulgarité, a entreposé sur le territoire de sa capitale. Et puis ce programme , si insensé , si monstrueux qu'il soit, dans les déchirements de la patrie, qui sait? il ralliera, il séduira, il entraînera peut-être la province ! L'idée de la décentralisation n'est-elle pas née dans les départements? N'y compte-t-elle pas , dans toutes les classes et dans tous les partis, de nombreux adhérents? N'a-t-elle pas même inspiré ou dicté le choix des électeurs aux récentes élections ? A la France dégoûtée de ses gouvernants , épuisée par Fineptie de ses sauveurs , abreuvée d'humiliations et de déceptions , lasse d'elle-même, lasse de tout, n'était-ce pas le moment de présenter, de faire accepter — le suicide ?

On a pu l'espérer.

Devait-on échouer? On eu avait pris son parti à l'avance, on se moquait de l'impuissance des départements aussi bien que de la Républiqtie. Qu'on se rappelle la réponse de Raoul Rigault à M. Gochinat qui était allé solliciter la mise en liberté du directeur de la Petite Presse, et le mot de l'assassin de Ghaudey au moment où celui-ci tomba en criant : Vive la République ! « Nous t'en f de la République ! »

Chose singulière! un homme se laissa prendre à ce programme et y applaudit presque sans réserve , un homme qu avait dit à la tribune, avant le 2 décembre : » Tant que je serai vivant, il ne se fera pas de coup d'Etat ! » — Qtri avait dit, avant l'insurrection de juin 1 848 : «Plus d'armée permanente! » — Qui avait écrit, au mois de juillet 1870 : « Déclarons la guerre à la Prusse, et chassons-la bien loin du Rhin à grands

coups de crosse dans le dos. » M. Emile de Girardin fonda un journal pour demander la division de la France en seize États, et pour développer sa proposition avec la dextérité de plume et l'abondance d'arguments qui lui sont propres.

Mais il fut le seul, je crois,' à prendre au sérieux, dans la presse, Tidée de la Commune. Quant aux citoyens fédérés, ils ne comprenaient qu'une chose, c'est qu'ils étaient chez eux , qu'ils portaient le même uniforme , le même fusil , occupaient sur les remparts , dans les forts , les mêmes places que pendant le siège, et que les troupes de Versailles avaient pris, à Chàtillon, à Montretout et ailleurs, les positions fortifiées par les Prussiens, d'où, comme les Prussiens, elles bombardaient, canonnaient les remparts et les faubourgs de Paris ; par conséquent les Français étaient à Paris, les Prussiens à Versailles. C'était de toute évidence. — Que répondre à des questions comme celle-ci, faite par des innocents : « Qui donc nous tire des coups de fusil et nous envoie des obus pour nous tuer? » ou à cette autre : SU était vrai que les Prussiens dussent bientôt rentrer à Paris? — Prussiens était devenu inséparable de Versailles, et les harengs saurs qu'on vendait dans les rues n'étaient pas plus clairement désignés par le sobriquet de gendarmes («A six liards le gendarme ! ») que nos soldats par celui de : les Prussiens de Versailles,

Cependiant le vague qui s'attachait au mot Commune en 1871, comme il s'était attaché au mot réforme en 1848, ne fut pas sans influence sur l'acceuil que les mécontents firent, à l'insurrection. Il y avait deux manières d'entendre la Commune : soit au point de vue de l'organisation administrative, soit au point de vue de la propriété. Communisme ne vient-il pas de commune ? ne signifiait-il pas une certaine manière de vivre en commune, en communauté ? On sentait cela, on ne le disait pas encore ; et voilà pourquoi tant de gens en blouse ou en veste, aux mains calleuses, étaient instinctivement et foncièrement partisans de la Commune , sans qu'il leur fût possible

d'expliquer les vraies causes de leur vive sympathie. Il y avait

là-dessous une sourde menace contre la propriété , à laquelle venait en aide Fappétit de tous les déshérités de la fortune.

Qui oubliera jamais le spectacle qu'a offert Paris durant ces deux mois, Paris, dont la population passait pour une des plus intelligentes du monde !

Pendant le premier mois , liberté en apparence à peu près complète laissée à tout le monde, sauf à un petit nombre de journaux qui sont supprimés; vives critiques des autres,, souvent mêlées de traits mordants et sanglants. En cette circonstance, la presse a fait très-dignement son devoir.

Mais à partir du décret de la Commune qui frappe en masse la presse d'opposition, et surtout à partir des mesures prises contre les otages, chacun doit pousser la prudence jusqu'à la circonspection. Cependant n'exagérons rien. Il n'y eut pas de terreur proprement dite : certains quartiers jouirent d'une grande tranquillité, à la condition de se taire; dans d'au* très , on se trouva gêné et surveillé , et c'est seulement dans plusieurs faubourgs qu'une véritable tyrannie fut exercée par les conquérants de Paris sur les tièdes et sur les rebelles. Des réfractaires , les uns se cachèrent ou s'enfuirent, les^ antres furent mis en prison ou incorporés de force. Un détestable journal de ce temps-là, le Tribun du peuple, de Lissagaray, après avoir raconté en plaisantant la chasse aux réfractaires, la plus affreuse violence que le citoyen puisse commettre sur le citoyen dans une guerre civile, termine son- feuilleton en déclarant que ceux qu'on forçait ainsi à marcher, une fois en présence de l'ennemi , se battaient aussi bien que les autres. Et ce n'est pas impossible ! Chez tout Français il y a un soldat, et pour en réveiller les instincts, que faùt-il ? Le plus souvent un peu de poudre, de même que pour ranimer la nature sauvage dans l'animal féroce apprivoisé, il sufBt d'un peu de sang. Nous sommes les descendants de ces vieux Gaulois qui , quand ils ne pouvaient se battre suffisamment pour leur propre compte, se battaient pour le compte d'autrui, cherchant de par le monde les grands coups d'épée.

€e goût de la vie militaire, très-répandu chez nous, a alimenté l'insurrection. Â côté du nombre relativement restreint des bandits et des scélérats qui, par l'assassinat et l'incendie, ont déshonoré le nom d'homme, il y avait beaucoup de gens , à peu près honnêtes, qui cédaient aux attraits de la profession des armes; condottieri ou prolétaires au service de la Commune , comme ils l'avaient été, pendant le siège, au service du pays. Payés, habillés, nourris, désaltérés largement, dégagés des préoccupations de la famille et du soin des enfants, puisque les mères avaient une solde et la cantine communale ; vivant en plein air, jouant au bouchon , se racontant des histoires , gaussant et buvant du soir au matin et du matin au soir, ils étaient parfaitement heureux. Ils se servaient mal de leurs armes , mais généralement ne marchandaient pas leur vie. Ils allaient au rempart en chantant :

Mourir pour la patrie , C'est le sort le plus beau , le plus digne d'envie !

J'ai entendu un père dire sérieusement de son fils : a II a dix-sept ans, il marchera avec nous; il faut du patriotisme! » C'est effrayant de bêtise, mais la plèbe en est là.

Les femmes étaient comme les hommes : ardentes, impla- <;ables, enragées. Jamais elles ne se sont montrées en si grand nbmbre, comme en ce temps-ci» bravant le péril, défiant la mort. Elles pansaient les horribles blessures faites par la mitraille, par l'obus et les balles cylindriques; elles accouraient auprès •de ceux qui, sous l'impression de tortures inouïes, hurlaient, sanglotaient , mugissaient de rage ; puis , la vue pleine de ce sang, l'oreille remplie de ces cris sortis des dernières fibres vivantes de la chair, elles prenaient résolument le chassepot , et couraient aux mêmes blessures et à la même agonie !

Les enfants étaient comme les femmes. J'en ai vu passer, la mine haute, l'œil fier, ayant concentré toutes leurs forces dans leurs épaules crispées pour ne pas fléchir sous le poids d'un sac

qui accablait leur jeunesse. Et quelle intrépidité sur les barricades, et .quelle férocité dans le combat, et quel sang-froid le long du mur, en face du peloton d'exécution !

En aucun temps , on ne fit plus insoucieusement, pour une cause moins définie , le sacrifice de sa vie ! Le mépris de la mort , cet effort de Tâme qui triomphe de la nature, a d'ordinaire une cause grande et forte : la passion, la foi, l'enthousiasme, le devoir, le désespoir. Ici, point de cause. On aimait la yie, et on allait à la mort. Seulement on la souhaitait foudroyante. La perspective d'être fusillé n'a effrayé pour ainsi dire personne. Plusieurs, à l'heure de la défaite, l'ont demandé comme une grâce. Quel signe des temps qu'un tel dédain de la vie ! Mais c'est que la vie, sans le sentiment des devoirs qu'elle impose, avec la patience résignée qu'ils exigent, n'est plus qu'une servitude de l'âme à la matière. Elle perd sa force et son prix en perdant sa dignité.

Cent mille hommes étaient dénués de ressources : la Commune les a enrôlés à son service , les uns dans les compagnies de marche, les autres dans des bataillons sédentaires, se flattant de les faire marcher tous au moment décisif. Un de ses membres eut une idée sublime, quelques jours avant les grands combats : c'était de constituer une rente de trois à quatre cents francs à ceux qui, officiers et soldats, auraient participé à l'œuvre de délivrance. La proposition eût été votée si le temps n'eût manqué. Mais elle restera, je le crains, car l'idée de mettre les prolétaires à la place des rentiers , et vice versa , est une idée pleine d'avenir sous l'empire du suffrage universel.

En France , le gouvernement se reconnaît infailliblement à ce signe : il paye. Et pour la masse :

Le véritable amphitryon

Est Tamphitryon où l'on dtne.

Elle fonctionnait, elle fonctionnarisait, la Commune; elle faisait, tant bien que mal, la besogne du jour. A l'entendre, son

administration était vigilante, économe, intègre surtout; le vol lui était à ce point odieux que , commis par ses agents ou ses fournisseurs, elle le punissait de mort. Non-seulement le gouvernement était sage, mais il était heureux : heureux en tout, surtout à la guerre. Cette armée de Versailles , à laquelle on faisait crier Vive le roi! avait été battue. Ce qu'il en restait n^attendait qu'une occasion favorable pour lever la crosse en l'air et se jeter dans les bras des fédérés. Habituée à vaincre, la Commune ne pardonnait pas aux généraux un demisuccès. Si la victoire n'était pas éclatante, ils subissaient une éclatante disgrâce, et du faîte de la dictature militaire étaient précipités au fond des cachots. Aussi quelle suite de triomphes! La postérité refuserait d'y croire si les bulletins du Journal officiel A^ la Commune n'étaient là pour les attester. Dans une seule affaire on voit cent soixante hommes mis hors de combat du côté de Versailles, trois seulement du côté de Paris. Il faut remonter dans l'histoire jusqu'au quinzième siècle pour rencontrer des exploits supérieurs à ceux des fédérés.' « Nous avons tué à l'ennemi la moitié de son armée , écrivait à la Sérénissime République (Venise) l'un de ses généraux ; nos pertes se réduisent à un homme blessé, encore ne l' est-il pas grièvement. »

L'armistice avait fait disparaître, avant le 1 8 mars , mille uniformes de fantaisie : la guerre contre les Prussiens de Versailles permit de les reprendre. Les jolies filles souriaient à cette toque coquettement surmontée d'une plume de coq , à cette écharpe qui dessinait la taille, à cette bonne mine, à cette martiale tournure. Pour peu qu'on eût de l'ambition, on faisait vite son chemin. Un ancien cocher devenait lieutenantcolonel, et serait peut-être arrivé, comme général en chef, après Cluseret , Bossel , Dombrowski , la Cécilia , à tenir les rênes de l'Etat. Un de mes voisins, drôle redouté du quartier, avait été porté de sa pauvre échoppe de bois , construite par lui sur un terrain vague, au grade de capitaine, puis de colonel. La villa Rossini devint alors sa résidence. Je l'ai vu , emmené pri^ sonnier par les soldats , vêtu de sa blouse bleue , poursuivi

des huées de la foule égalitaire qui pardonne à ceux qui sont sortis de son sein moins qu'à tout autre une élévation soudaine mal acquise ' .

Et quelques jours auparavant, cette foule admirait sous son brillant uniforme le colonel d'aventure qui revenait des remparts avec la fierté d'un Hoche et d'un Marceau. Elle injuriait Versailles, en lui montrant le poing, elle Paccusait de tous les crimes , renchérissant sur les accusations du gouvernement luimême. Il n'y avait pas un incendie, pas un feu, fût-ce un feu de copeaux, qui n'eût été allumé par les bombes à pétrole dont ces scélérats de Versaillais accablaient la ville. Malheur à vous, si vous vous fussiez avisé d'émettre un doute!

Certes , elle était bien débraillée , l'armée de la Commune ; à côté de bataillons de bonne tournure, combien étaient mal tenus, mal commandés! N'importe! on était fier d'y avoir un grade, et une mère, une sœur à laquelle on donnait le bras, partageait cet orgueil, depuis si cruellement expié.

C'est moins à l'intérêt qu'un Français obéira qu'au besoin dé faire figure et d'exercer un commandement. On espère toujours laisser derrière soi une trace de feu par les abus qu'on aura attaqués, par les réformes qu'on aura accomplies ou préparées.

Hélas! la trace de feu a été laissée en effet; elle éclaire d'une sinistre et éternelle lueur le front de tous ceux qui ont pris part à Thorrible tragédie.

Ah ! dans ces jours , — le soleil n'en a pas éclairé de plus affreux! — il y eut pour l'égaré, resté, malgré tout, honnête et patriote, un supplice horrible , — celui de voir la cause qu'il défendait, et à laquelle il donnait son sang, se déshonorer par une action infâme et inutile; ce fut de se dire : « Paris détruit; ces flammes qui le dévorent; ces misères, ces tortures, ces ruines, c'est mon œuvre, c'est le crime auquel je me suis

^ Cet homme s'appelait Lamarche. Il est l'objet d'une dénonciation dans un rapport adressé à la Commune, que nous reproduisons dans ce volume.

associé ! » — Aussi se jetait-il au-devant de la mort , et lorsquelle n'arrivait pas assez vite, il disait à l'officier : «Je demande qu'on me fusille sur-le-champ ! »

Sans doute les Parisiens avaient été prévenus; sans doute, Vallès et d'autres avaient dit depuis longtemps ; « Tout est prêt; Paris s'anéantira plutôt que de se rendre. »

Ces paroles avaient paru une rodomontade. Les forts aussi avaient dû s'anéantir. Cependant, ils étaient debout : beaucoup d'insurgés persistaient même à espérer qu'au dernier moment on s'entendrait. La Ligue de la paix n'avait-elle pas déclaré qu'elle continuait à agir dans le sens de la conciliation entre Paris et Versailles?

Ceux qui ne pouvaient croire à l'exécution d'épouvantables menaces comptaient sans les étrangers, les exilés de tout pays et les bandits de toute espèce , sans les forçats libérés , les assassins, les voleurs, les repris de justice qui pullulaient à Paris et que la Commune avait enrégimentés. Lorsque le goût du théâtral et du déclamatoire, de la pose et de l'emphase, qui est de la rage chez nous , faisait dire à quelques-uns : « Nous entraînerons Paris dans notre chute , si nous devons tomber» , — les étrangers, eux, étaient bien décidés à donner une réalité à ce propos en l'air. Et, en effet, ils n'ont ni hésité ni fléchi dans l'exécution.

Paris allait disparaître : à l'achèvement de l'œuvre infernale le temps seul a manqué. Que les opérations militaires eussent été retardées de quelques jours, l'incendie dévorait Notre-Dame, le Louvre , la Bibliothèque nationale « tous les édifices appartenant à la ville ou à la nation. En même temps, les fourneaux de mine pratiqués sous.les barricades ; les torpilles , les fils électriques placés dans les égouls; les poudres accumulées sur certains points , bouleversaient les propriétés privées. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants étaient ensevelis sous les décombres. Tout ce que nous montrent les vieilles et les récentes histoires était dépassé. Que dire désormais de Troie, de Sagonte, de Carthage, de Moscou? Comment comparei

la lueur des torches qui les ont à demi brûlées, à l'éclat du pétrole qui devait faire disparaître la ville immense ? A]^ ! il eût été beau de mourir alors , sur ce bûcher de Sardanapale formé de chefs-d'œuvre détruits, montrant à l'univers ce qu'il en a coûté d'avoir dédaigné Vallès, d'avoir menacé Rigault; beau de pouvoir dire, après le grand parricide et incendiaire antique : « Quel artiste le monde va perdre ! »

C'est qu'à mesure que la civilisation se développe , que l'héritage du genre humain s'enrichit de progrès politiques et matériels , comme le suffrage universel , le fusil Dreysse et le canon Krupp, tout se perfectionne et s'agrandit, le crime en même temps que la puissance de détruire. La vieille humanité, soûle de matérialisme ,' en s'ingéniant à varier ses sensations, raffine ses férocités.

L'action mystérieuse de la nature lui vient en aide. Par un hasard providentiel selon les uns, fatal selon les autres, elle fait coïncider l'invention de l'instrument avec la production du fait social ou la venue de l'homme auquel cet instrument était lîécessaire : l'imprimerie apparaît pour servir le mouvement intellectuel du quinzième siècle , le pétrole pour servir le système conquérant de M. de Moltke. L'incendie de Bazeilles, de Saint- Gloud, de Çhâteaudun, est le prologue de l'incendie de Paris : essai en petit de la guerre contre les maisons , qui préparait l'essai en grand de la guerre contre les palais. Les gens de la Commune n'ont été que des plagiaires, et, même en faisant la seule chose eh apparence originale qu'ils aient réussie , l'incendie, ils sont des écoliers dociles aux leçons et à l'exemple du maître.

Car il fallait, — peu importe par qui, — il fallait que Paris fût brûlé! C'était dans le programme; et si on n'avait pas eu besoin d'en arriver là pour réduire la France à merci, on laissait la besogne à d'autres sur lesquels on avait toujours compté. Nul doute que le but n'ait été marqué d'avance, que le moyen n'ait été conçu et déterminé. Â Dieu ne plaise que nous descendions à celte arme de la faiblesse couarde qui a nom la calom-

nie! Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'oeil sur l'image placée en tête de ce volume. Elle reproduit, avec une parfaite exactitude, la photographie d'un dessin que M. le général Charreton, à l'obligeance duquel nous en devons la communication , a trouvé à toutes les devanture^ de boutiques de papetiers et marchands de journaux, lorsqu'il est arrivé prisonnier en Allemagne. C'était à la fin de septembre 1870, quatre mois avant l'armistice, six mois avant la Commune.

GEFALLEN, GEFALLEN IST BABYLON DIE STOLZE.

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