‹ Le fond de la société sous la CommuneChapitre 5 sur 117 · SOUS · texte numérisé non relu

SOUS

Pour comprendre Fadhésion, ou tout au moins la sympathie, que cette criminelle insurrection de l,a Commune a rencontrée dans la majorité de la population parisienne, il faut ne pas perdre de vue les déceptions et la désorganisation sociale qui l'avaient précédée.

Sous l'Empire, — la bourgeoisie annihilée comme corps politique, se jetant à corps perdu dans toutes les jouissances du matérialisme; — le paysan devenu l'instrument électoral des candidatures officielles ; — l'ouvrier porté de plus en plus , par les flatteries qui lui sont adressées, à l'antagonisme avec son patron ; — le mensonge érigé en système permanent de gouvernement et sollicitant, au nom de la paix, un plébiscite qui donne à Napoléon sept millions de suffrages, vote dont il s'est servi pour faire une guerre criminelle , la plus insensée, la plus désastreuse qui fut jamais; — pendant le siège, l'absence de patriotisme; — l'absence de principes, se trahissant par l'existence d'un gouvernement qui , sans consulter le pays , garde le pouvoir dont il a occupé la place vide ; — la désorganisation , conséquence naturelle de cette première faute , car quelle force peut avoir contre la désagrégation une autorité qui n'a reçu ni sanction, ni adhésion, ni mandat? — la police et les fonds secrets à peu près supprimés , par suite d'utie de ces fanfaronnades^ dont nous sommes toujours les victimes , au moment où il fallait surtout deux choses : l'ordre contre les turbulents, et la surveillance policière contre les menées intérieures de l'étranger; — les sergents de ville condamnés à se laisser voir timidement sous le

déguisement de gardiens de la paix ; — la hiérarchie sociale et mih'taire bouleversée par l'irruption du suffrage universel dans les fonctions qui exigent la capacité en même temps qu'elles imposent la responsabilité ; — plus de travail régulier, Iç mari séparé de la femme et le père affranchi de la nécessité de pourvoir aux besoins de la famille, par l'établissement d'une solde de paresse pour les deux sexes; la fainéantise devenue une habitude, l'ivrognerie une passion, le jeu un passe-temps, la licence un droit, la liberté impliquant même de voler par exemple une des choses nécessaires en ce temps-là, le bois;

— l'insolence de l'homme qui pille, se fortifiant de la timidité des magistrats qui tremblent devant lui, sans s'apercevoir que leur faiblesse , en le livrant à toutes les tentations , l'expose à des entraînements contraires à ses intérêts comme à ceux de la société; — les manifestations populaires encouragées, les émeutes presque tolérées par la mollesse de la répression ;

— et durant cette période de convulsions et de malheurs inouïs , le commandement perdant de jour en jour son prestige, ici par ses fautes , ailleurs par son impéritie , partout par des revers , et autorisant en bien des cas ces soupçons de trahison qui se produisent naturellement dans l'esprit aigri des peuples habitués à une longue suite de succès militaires et que des désastres imprévue viennent accabler ! . . •

Les classes s'étaient médiocrement honorées aux yeux les unes des autres. Sans doute il y a partout de braves gens, et il s'est trouvé beaucoup de riches et beaucoup de pauvres, beaucoup de paysans, d'ouvriers, de bourgeois et de nobles, qui ont vaillamment fait leur devoir. A eux, à ces héros, à ces martyrs , et aussi à ces admirables soldats de Beichshoffen et de Gravelotte , revient l'honneur d'avoir montré à l'Europe ce que vaut encore le sang français; mais que dire de ces paysans qui lâchent pied à Gonlie, de ces ouvriers de Belleville qui ne peuvent tenir dans les tranchées devant un ennemi invisible , de ces mobiles parisiens qui , la nuit , avec des permis revêtus par eux de fausses signatures, s'évadent des forts qu'ils étaient chargés de garder, pour revenir énervés et malades à ce poste de combat où ils ne combattront pas?

sous LA COMMUNE. 33

Ah! cette jeunesse qui avait sauvé la cause de la Révolution en chassant les hordes étrangères en 1792, que ne l'avons-nous retrouvée en 1870! La nôtre n'a eu ni élan, ni foi, ni héroïsme (à quelques .exceptions près). Pouvaient-ils s'en étonner, ceux qui avaient été témoins de la profonde démoralisation de la jeunesse bourgeoise à la fin de l'Empire? Il suffisait de parcourir le Quartier latin pour assister à des scènes d'un cynisme révoltant, ou d'entrer dans un de ces cafés voisins de la Sorbonne , pour entendre des propos à faire rougir un forçat, tandis que des légions de filles couraient de table en table , distribuant des baisers et échangeant des propos obscènes. C'est à travers les rues infestées de tels spectacles que l'écolier rentrait dans un de ces établissements scolaires qui , avec les hôtels mal famés, occupent ce quartier; c'est à la sortie du collège qu'il tombait dans cet enfer. Il y entendait justifier tout ce qui est coupable, mépriser tout ce qui est respectable, bafouer tout ce qui est devoir, générosité, honneur. La fanfaronnade du vice avait là sa chaire, d'où le maître professait aux novices « qu'il est absurde de croire à l'amour, à la vertu , à la patrie; qu'il n'y a qu'une morale, celle du plaisir; que tout est permis pour satisfaire à ses passions ; que la loi autorise ce qu'elle ne défend pas; que l'homme d'esprit est celui qui foule aux pieds les préjugés, prend ce qu'on lui refuse, sauf à jouer sa vie et celle des autres pour rien ou à peu près, ce qu'elles valent. » Dans la même atmosphère de l'estaminet vivaient la prostituée et le chenapan, la fille perverse, femme adultère, Aline Haremberger, type accompli de méchanceté et de dépra-» vation, et le docteur es crimes en révolution, Raoul Rigault, chacun d'eux entouré d'enfants imberbes qu'il liait à sa destinée maudite en les pervertissant. Raoul Rigault a pris dans ces lieux son état-major, et encore a-t-il dû choisir. Même parmi les vauriens, il y a des degrés : il y a les vauriens fangeux, les Champ. . . , les Rog..., chez lesquels l'habitude de la débauche a éteint tout sentiment de pudenr et d'honnêteté ; il y a les vauriens politiques. C'est parmi ces derniers que Rigault a fait élection de ses principaux lieutenants. La politique, sans la moralité qui doit l'inspirer , sans l'étude et l'expérience qui doivent la

guider, a des ivresses qui mènent à l'ivresse du sang; mais enfin le tigre , dans la hiérarchie de la dignité des êtres , est d'une espèce plus relevée que le porc.

Les mauvaises mœurs s'autorisaient des exemples venus d'en haut, objet des entretiens quotidiens des chroniqueurs. Sans doute, à d'autres époques de notre histoire, au dix-huitième siècle , par exemple , on avait vu pareille corruption , mais elle était alors localisée, et la distance qui séparait les classes ea rendait l'action moins contagieuse : le fond de la société se trouvait d'ailleurs protégé par des croyances et par des habitudes de discipline. Et puis, qui osait traiter tout haut ces matières délicates et dangereuses ? Qui avait été en mesure de vérifier des assertions médisantes? Et combien peu y ajoutaient foi ! Les Mémoires ne commettaient jamais que des indiscrétions posthumes, et c'est à huis clos, dans les petits soupers des grands seulement, que se chantaient les insolences libertines du recueil de Maurepas. Le vice ne. s'était donc pas démocratisé : il avait même, à cause de la qualité de la société à laquelle la littérature et les arts devaient plaire , un cachet d'élégapce que naturellement il a dû perdre tout à fait de nos jours.

La plus grande partie de la société a résisté à la contagion , mais nul ne peut prétendre n'en avoir pas subi l'influence dans une certaine mesure, et partout elle a jeté un grand trouble moral.

Scandales de toutes sortes, de mœurs, de doctrines, scandales financiers à tous les degrés de Téchelle sociale ; — il est impossible que l'historien n'en tienne pas compte, lorsqu'il s'agit pour lui, non de justifier l'insurrection de la Commune , mais de faire comprendre cette universelle oblitération du sens moral à laquelle elle a dû son triomphe de courte dufée.

M. Lecour, alors chef du bureau des mœurs et depuis chef 'de division à la préfecture de police, a publié en 1870, sur

sous LA COMMUNE. 35

la Prostitution à Paris et à Londres, un petit livre fort remarquable, digne de la plume d'un homme de bien et d'un philosophe chrétien. Nous en extrairons quelques chiffres.

En 1855, les prostituées inscrites étaient au nombre de 4,259; en 1869, après l'agrandissement de Paris, l'annexion des faubourgs et de la banlieue, il n'était plus que de 3,731. Rien ne montre mieux que ces chiffres le développement de la prostitution clandestine, car on reconnaît que les progrès de la prostitution ont été considérables pendant cette période du régime impérial. Conséquemment , le nombre des maisons de tolérance, qui était de 235 en 1843, est tombé, au 1*' janvier 1870, dans Paris doublé en étendue et en population, à 152. On a annexé des cafés aux maisons de tolérance, afin de faciliter aux jeunes gens qui se sentent quelque pudeur et quelque scrupule, l'entrée de ces lieux de perversion. C'est admirable !

Maintenant voici la conséquence de cet état de choses, au point de vue de la santé publique. Le nombre de filles arrêtées pour actes de prostitution ou de provocation à la débauche s'élève annuellement à 2,000. En 1869, sur 1,999 filles insoumises conduites à la police , il y en a eu 816 reconnues comme atteintes de syphilis, 87 atteintes d'ulcérations ou de gale.

Nous avons donné le nombre des filles soumises en 1869 à Paris : 3,731. Le nombre des filles insoumises n'était pas moindre de 25,000. M. Lecour estime la proportion des. filles soumises malades aux filles insoumises malades, comme 2 est à 50. Ainsi, sur sept prostituées, il y en a une placée sous la surveillance de la police et astreinte aux visites des médecins, contre six qui s'affranchissent de toute surveillance et promènent l'infection dans la cité, la tète haute, au nom du respect de la liberté individuelle.

Ces misérables, couvertes de velours et de soie, dont l'impudence fait école dans leur sexe , dont la dépravation fait merveille dans le nôtre, n'attaquent pas seulement la santé publique , elles s'emparent des jeunes gens et leur font descendre l'échelle de tous les vices. Ceux-ci commencent par être honteux d'eux-mêmes, et finissent par n'avoir honte de rien.

Les forçats libérés sont moins dangereux pour une société

que ces séduisantes créatures, blondes à la peau lactée , brunes aux yeux de feu.

On a chassé de la capitale au moment du siège un nombre immense de prostituées ; mais on n'a pu agir énergiquement contre les filles insoumises. Pendant le siège, il est arrivé que les deux tiers de la garnison du fort d'Issy découchaient , sans que le gouverneur de Paris cherchât à remédier à cet abus , tant il le jugeait irrémédiable. A la fin du siège, une bonne partie de la garnison de Paris était atteinte de syphilis.

Cependant les Prussiens campaient à quelques métrçs de nos remparts, et leurs armées achevaient la conquête de la France.

La Commune est survenue, et trouvant les choses en si bonne voie, elle a dit le grand mot. Elle a aboli la prostitution et proclamé la promiscuité , remplaçant une profession opprimée par une institution sociale. Et pourquoi pas, après tout? Fait- on une différence entre un enfant bien né et un bâtard? Ne dit-on pas chez nous : Heureux comme un bâtard? Alors le mariage n'est qu'un préjugé, et la Commune aimait trop le progrès pour flatter les préjugés.

Si l'on devait dédier l'effet à la cause, l'incendie à la foudre, la victime au meurtrier, — nous aurions dû dédier cet épisode de l'histoire de nos malheurs et de nos revers — A la haute COURTISANE , reine en ce beau pays , inspiratrice de la littérature et des arts, arbitre des modes que les honnêtes femmes s'empressent d'adopter, elle que nos filles apprennent de bonne heure à observer curieusement, et peut-être à envier, et pour laquelle se tuent nos fils. C'est vers la haute courtisane que convergent les aspirations des riches et des pauvres, des financiers et des princes , des communeux et des monarques; c'est afin de mettre en valeur sa beauté et la supériorité des jouissances qu'elle procure , au milieu des produits de la civilisation moderne, que les peuples ouvrent des Expositions universelles; c'est elle enfin qui, avec l'aide de l'Empire , avait fait la France telle que pouvaient la souhaiter les Prussiens pour la rançonner, les communeux pour l'asservir!

Lisez nos romans , voyez nos pièces de théâtre , arrêtez-vous

sous LA COMMUNE. 37

aux vitrines de nos marchands de photographies, — partout encore, partout la fille rayonne...

Ah ! ce serait le cas de jeter le cri qu'arrachait au grand citoyen de Rome le spectacle de la dépravation des mœurs et le pressentiment de l'imminence de la démagogie impériale :

Quid leges sine moribus?

Que vaut une république, que vaut un peuple, que valent les lois et les institutions — sans les mœurs publiques et pri-

VCCS • • • •

Le matin, de très-bonne heure, le Gouvernement faisait afficher une proclamation adressée aux habitants de Paris, dans laquelle se trouve cette phrase qui résume la portée et le but de cet appel :

a Dans voire intérêt même, dans celui de votre cité comme dans celui de la France, le Gouvernement est résolu à agir. Les coupables qui ont prétendu instituer un gouvernement à eux, vont être livrés à la justice régulière. Les canons dérobés à TEtat vont être rétablis dans les arsenaux, et pour exécuter cet acte urgent de justice et de raison , le Gouvernement compte sur votre concours.

a .... Cet avertissement donné, vous nous approuverez de recourir à la force, car il faut à tout prix, et sans un jour de retard, que l'ordre renaisse entier, immédiat, inaltérable. »

Ont signé tous les membres du Gouvernement.

Au moment où elle lisait sur les murs cette proclamation , la population apprenait Fidsuccès complet du coup de force qui avait été tenté. Le contraste de ce ton de menace avec le caractèrede la défaite avait une signification navrante.

Le même jour eut lieu l'assassinat des généraux Clément Thomas et Lecomte. Voici en quels termes ces graves événements étaient racontés par le Journal officiel imprimé à VersailleSy où s'était retiré le Gouvernement* :

1 Malgré notre désir de ne donner dans cet ouvrage que des documents inédits^ nous nous trouvons obligé, pour permettre au lecteur de suivre la marche des événements, de faire çà et là quelques emprunts aux yournaux officiels de Versailles et de la Commune.

u Ce matin, à la pointe du jour, les hauteurs ont été enlevées; les canons allaient être reconduits aux arsenaux sous Fescorte de là troupe, lorsque des (jardes nationaux armés et d'autres sans armes, excitant et entraînant la foule, se sont jetés sur nos soldats et leur ont arraché leurs armes. Plusieurs bataillons ont été cernés, d'autres forcés de se replier. A partir de ce moment, l'émeute a été maîtresse du terrain.

La journée s'est terminée dans le désordre sans que la g;arde nationale, convoquée cependant dès le matin, parût en nombre suffisant pour le réprimer sur le théâtre où il se développait. Ce soir, l'insurrection a envahi l'état-major de la garde nationale et le ministère de la justice. On se demande , avec une douloureuse stupeur, quel peut être le but de ce coupable attentat; des malveillants n'ont pas craint de répandre le bruit que le Gouvernement préparait un coup d'État, que plusieurs républicains étaient arrêtés. Ce sont d'odieuses calomnies. Le Gouvernement, issu d'une Assemblée nommée par le suffrage universel, a plusieurs fois déclaré qu'il voulait fonder la République. Ceux qui veulent la renverser sont les hommes de désordre, les assassins qui ne craig^nent pas de semer l'épouvante et la mort dans une cité qui ne peut se sauver que par le calme, le travail, le respect des lois. Ces hommes ne peuvent être que les stipendiés de l'ennemi ou du despotisme. Leurs crimes, nous l'espérons, soulèveront la juste indig^nation de Paris, qui sera debout pour leur infliger le châtiment qu'ils méritent.

Ce matin, vers midi, le général Lecomte, séparé de ses troupes, a été amené par une bande de forcenés rue des Rosiers , à Montmartre, devant quelques individus prenant le titre de Comité central. Des cris «A mort ! » se faisaient entendre. Le général Clément Thomas, survenu peu de temps après, en habit de ville, a été reconnu • Un des assistants s'est écrié : « C'est le général Clément Thomas, son affaire est faite! » Le général Lecomte et le général Clément Thomas ont été poussés dans un jardin, suivis par une centaine d'hommes. Ils ont été attachés et fusillés. Leurs cadavres ont été mutilés à coups de baïonnette.

Ce crime épouvantable, accompli sous les yeux du Comité central, donne la mesure des horreurs dont Paris est menacé, si les sauvages agitateurs qui troublent la cité et déshonorent la France pouvaient triompher.

Les deux aides de camp du général Lecomte allaient subir le

Page 1