‹ Le fond de la société sous la CommuneChapitre 95 sur 117 · LE FOND I>E LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

LE FOND I>E LA SOCIÉTÉ

« Incendiez et faites sauter le ministère de la marine, » (M. Mahé croit se rappeler qu'il y avait aussi ces deux mots : « Repliez-vous. » Il ne l'affirme pas.)

tiLe comité de salut public, »

Cet ordre ne portait ni timbre ni si{;nature.

M. Mahë protesta avec force contre la barbarie de la mesure, en alléguant les ménagements que réclamait l'état des fédérés blessés de l'ambulance. Le colonel Brunet se décida à envoyer demander de nouveaux ordres par un officier qui revint vers quatre heures porteur d'une réponse écrite par la même main que la précédente :

« Mettre les ordres a exécution.

« Le comité de salut public, »

On faisait tous lès préparatifs de l'incendie. Force fiit donc à M. Mahé de commencer l'évacuation; mais, dans l'espoir qu'elle serait interrompue par l'arrivée de nos troupes, il procédait avec beaucoup de lenteur. Bien lui en prit. À cinq heures, une estafette annonçait que la place Vendôme était tombée au pouvoir de l'armée. Ce fut au ministère de la marine un sauve qui peut général. M. Mahé s'empressa de faire réintégrer les blessés à l'ambulance, mesure à laquelle Brunet ne s'opposa point. Il exprima même, avant de se retirer, la satisfaction de n'avoir pas mis à exécution les ordres donnés. — - Quant aux matières incendiaires réunies au ministère de la marine , elles ne furent pas sans emploi. C'est avec elles que des artilleurs ivres ont mis le feu aux maisons de la rue Royale, cette fois sans ordre.

a , . , La résistance de la rue Yavin tient du prodige. Du haut d'une maison dominant la barricade , les fédérés aperçurent un régiment versaillais qui , campé à douze cents mètres , et se croyant parfaitement à l'abri, faisait tranquillement la soupe, suivant les saines traditions de M. de Failly. Une pièce de quatre de campagne fut hissée au deuxième étage, chargée à mitraille et pointée contre les soldats* Un seul coup leur tua vingt-quatre hommes, n (P. 89.)

Je ne sache rien qui> mieux que le ton de ce récit de M. Lis-

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saçaray, écrit cependant à longue distance des événements, puisse donner une plus juste idée de la barbarie des mœurs. On pointait sur les Versaillais comme sur des capucins de carte; jugez de la justesse du tir des fédérés ! Quel bon tour que ce coup de canon qui tue vingt-quatre soldats français pendant qu'ils font la soupe ! On les a surpris comme les Prussiens avaient surpris ces martyrs de toutes les imprévoyances et de toutes les incapacités de leurs chefs , et on en est fier, et on trouve que cela tient du prodige! En effet, nous sommes des enfants prodigieux, de petits prodiges, quand on nous compare aux patriotes de 1792. Au sujet de la résistance des insurgi^s rue Yavin et rue Notre- Dame des Champs , nous avons reçu une note que nous communiquons à nos lecteurs. C'est un épisode pris entre mille qui lui ressemblent; il donnera une idée du caractère de la lutte qui s'est engagée dans tous les quartiers de Paris, et qui a eu dans tous le même dénoûment.

NOTE SUB l'ambulance^ DE NOTBE-DAME DES CHAMPS.

u Le docteur B..., médecin rue Notre-Dame des Champs, se mit à la tête de l'ambulance établie chez les Dames de Sion , à quelques pas de la barricade du carrefour. Il reçut successivement , quelquefois par fournées de trois ou quatre, soixante-quatre fédérés blessés , et constata la mort de treize autres de ces malheureux. La plupart appartenaient au 61* bataillon (la Villette), au 161' (Mouffetard), et aux tirailleurs de hi Commune. Il dut faire de nombreuses amputations, n'ayant d'autre aide que la Mère Emilie, religieuse, et une autre Sœur qui s'occupait des blessés. Aux uns, il amputait un. doigt, aux autres un membre quelconque. Il eût même enlevé les deux épaules à un malheureux s'il avait pu être secondé sans courir le risque que le malade lui craquât entre les mains. Quelquefois le malade mourait en arrivant.

(c II put constater l'état d'abrutissement de quelques-uns de ces misérables par la réponse que lui fit l'un d'eux : il venait de lui enlever un œil , la pupille de l'autre œil était prodigieusement dilatée, et le docteur avait beau promener son doigt dans l'orbite vide , il ne ramenait que des esquilles d'os du nez. Il fut évident pour M. B... que la balle avait passé derrière l'autre œil, et était restée dans quelque cavité. Comme il disait à son patient : — Eh bien ,

mon pauvre garçon , vous voilà bien avancé maintenant que vous êtes aveugle. — Qu'est-ce que ça vous fait? » reprit l'autre brutalement. Cependant le docteur, dont l'ambulance avait reçu nombre de blessés qu'il soignait et pansait à mesure , s'aperçut avec surprise que le nombre en diminuait insensiblement, et bientôt il n'en eut plus que deux , que des brancardiers se disposaient même à lui enlever.

il 11 soupçonna avec raison cette précaution des fédérés de cacher quelque sinistre projet , un incendie ou une explosion , aux conséquences de laquelle ils voulaient dérober leurs frères , et dès lors il s'opposa énergiquement à ce qu'on lui enlevât ses blessés sans son autorisation, qu'il n'accordait que lorsque l'encombrement était trop grand. Sur ces entrefaites, une Sœur vint l'avertir qu'un charretier conduisant un caisson voulait traverser son ambulance ; il courut s'y opposer, car le passage des munitions de guerre par la porte donnant sur la rue Notre-Dame des Champs pouvait attirer sur la maison des Dames de Sion les projectiles des Versaillais. Un jeune fédéré, à moitié ivre, lui signifia sa volonté de passer; sur quoi le docteur le saisit et le porta presque à bout de bras devant le commandant de la barricade. Ce personnage, nommé Lisbonne, ancien placier compromis dans une aventure scandaleuse, se tenait au coin de la rue, un pistolet à la main. Le docteur lui exposa ce qui se passait , et déclara qu'il s'opposait au passage du caisson. — Il n'y a que moi ici pour commander, dit Lisbonne. — Et moi, je vous dis que le caisson ne passera pas; et j'ai le droit de l'exiger, car voilà soixante-quatre des vôtres que je soigne, que j'ampute; et ce n'est pas fini : vous allez perdre ici tout votre monde, et vous ne garderez pas la barricade. — Je le sais bien, dit Lisbonne; mais j'attends les Versaillais au Panthéon; d'ici là nous allons faire sauter et brûler les maisons qui sont là , à droite et à gauche. — Mais , dit le docteur, songez que ces maisons sont habitées; vous n'avez pas l'intention, je suppose, de faire périr tant de femmes, de vieillards et d'enfants? )> Lisbonne parut réfléchir un instant, puis il dit au docteur : « Je vais vous les envoyer. »> Effectivement la maison de Sion reçut plus d'une centaine de familles chassées de leurs habitations qu'on allait incendier, trop heureuses encore d'échapper ainsi aux horreurs de ce désastre.

u Bientôt l'explosion annoncée eut lieu ; la maison du n* 51 s'écroula , les autres furent dévorées par les flammes du pétrole, en même temps que la pièce de sept des fédérés tonnait contre les Ver-

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saîllais. Dans l'ori(jîne , ils en avaient une autre ; mais cédant à une panique, ils s'étaient enfuis après l'avoir enclouée. Celle qu'ils avaient fait arriver plus tard ne leur servit pas longtemps. A cette période de la lutte, l'artilleur chargé de la servir n'était pas plutôt à portée d'y mettre le feu, qu'il tombait frappé d'une balle; plusieurs se succédèrent et eurent le même sort , jusqu'à ce qu'il ne restât plus que deux artilleurs ; alors ils ramenèrent la pièce dans la rue Notre-Dame des Champs. Un lieutenant de fédérés fit entrer ses hommes dans la maison de Sion , dont il comptait faire une seconde redoute , et il demanda au docteur s'jl y avait là des Versaillais. Celui-ci affirma qu'il n'y en avait pas. Sa femme représenta au lieutenant le péril auquel il exposait cette centaine de vieillards et de femmes réfugiés s'il engageait le combat dans leur dernier asile. Il était prêt à se retirer, lorsqu'une femme , parlant des Versaillais, s'écria malheureusement : Les voilà ! L'officier se tournant alors vers ses hommes, leur cria : A vous autres! et chacun prit un poste de combat dans cette rue. Le docteur sortit de là , où il soignait ses blessés, et s'engagea sur l'honneur à ne pas laisser entrer les Versaillais dans la maison , à la condition que les fédérés n'y resteraient pas. Ceux-ci se retirèrent, bien heureusement, car en même temps les lignards entraient par un autre côté, et il y aurait eu un massacre auquel n'auraient pu échapper les familles des^ réfugiés.

u Le docteur apprit plus tard , par deux agents de police qui étaient venus prendre des renseignements , que Lisbonne avait été arrêté à Vincennes. Retenu au lit par une blessure, on le gardait à vue. Le docteur écrivit en sa faveur une lettre où il lui rendait ce témoignage qu'il avait permis l'évacuation des maisons destinées au feu. Le docteur fournit également un certificat au sieur Refauvelet, attestant qu'il l'avait fait mettre dans une maison d'aliénés. — Refauvelet et sa femme ont été retenus à Versailles , ainsi que le cordonnier de la rue Bréa et un menuisier, son voisin. Le portier de la maison que les insurgés avaient fait sauter fut fusillé; un autre portier dû n° 6, rue Vavin, a été détenu à Versailles, n

« A dix heures , l'hôtel de ville n'était plus qu'un brasier. Le vieil édifice témoin de tant de parjures, où tant de fois le peuple installa des pouvoirs qui se retournèrent contre lui, ne devait pas survivre à son véritable maitre. n

En adoptant la manière de voir de M. Lîssagaray, il faut convenir qu'il resterait bien peu de maisons debout , si on punissait chacune d'elles des mauvaises actions de ceux qui ont passé sous son toit.

Gomme un exemple de l'épouvantable anarchie à laquelle Paris était en proie, M. Lissag^aray cite la mort du comte de Beaufort , ofBcier fédéré , massacré par des fédérés , malg^ré Delescluze et des membres de la Commune. « Il fallut céder pour éviter une mêlée affreuse;.. Ce fut le signal d'exécutions sans nombre ; la défiance et l'irritation croissaient en raison du danger. » (P. 87.) « Malheur à tout individu suspect ou soupçonné de l'être. »

A propos des incendies :

« Nous étions pétrifié et étonné , nous ne comprenions pas la folie incendiaire qui poussait les envahisseurs de Paris à brûler les beaux quartiers qu'ils habitaient et les palais qui étaient leurs apanages, et nous étions loin de supposer alors qu'au mépris de l'évidence on avait accusé les défenseurs de la Commune d'avoir brûlé la capitale, quand il suffisait d'ouvrir les yeux pour voir les bombes versaillaises allumer d'immenses incendies et tout réduire en cendres. » (Vésinier, p. 391.) « Les abattoirs , les docks et les entrepôts, comme nous l'avons dit , ont été réduits en cendres par les assiégeants : on estime les pertes à plus de vingt millions. » (P. -400.) Il appelle les soldats (dans une seule page, 401) démons de t assassinat , scélérats ^ affreux incendiaires^ misérables ^ bourreaux infernaux. On jugera par là du ton de l'ouvrage.

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