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LE MASSACRE DES OTAGES

M. Lissagaray a rassemblé beaucoup d'anecdotes, toutes à l'honneur des communeux et à la honte des troupes nationales. Il les puise en général dans des correspondances, souvent anonymes, adressées à des journaux étrangers par des étrangers. On se doute bien que ces témoignages ne sont pas discutés ; plus l'inculpation est grave, plus il se montre disposé à l'accepter.

sous LA COMMUNE. 379

Un négociant belge va jusqu'à prétendre que les soldats versaillais ont attisé eux-mêmes le feu, pour avoir un prétexte d'accuser et de massacrer les fédérés. Le même historien rapporte l'assassinat de six otages à la Roquette d'après le récit de celui qui avait conduit l'exécution. Il déclare le reproduire textuellement. Nous le reproduisons à notre tour, à cause de l'intérêt qui s'attache à la mémoire des victimes :

({ Depuis hier nous apprenions à chaque instant de nouvelles fusillades sommaires commises par les Versaillais. Comme beaucoup de gardes de différents bataillons se sont réfugiés ici (mairie du XP) après la prise de leurs barricades, on a su que le massacre général était le mot d'ordre, et que ni les femmes ni les enfants n'y échappaient.'Ce soir, l'exaspération est devenue terrible. Sachant que les otages étaient retenus à la Roquette, les gardes se sont présentés plusieurs fois, menaçant de tout fusiller.

ti Muni de pouvoirs, j'allai à la Roquette à sept heures et demie. Devant la porte , je dis aux gardes : Six otages vont être exécutés ; qui va former le peloton?

« Un grand nombre se présentèrent. L'un s'avança, et dit avec un geste terrible : u Je venge mon père. — Un autre : J^ venge mon frère. — Moi, dit un garde, ils ont fusillé ma femme. » Chacun mettait en avant ses droits à la vengeance. Je pris trente hommes , et j'entrai.

« On m'apporta le registre d'écrou. Darboy, Bonjean , Ducoudray, Allard, Clerc et Jecker, furent choisis; mais Jecker fut en dernier lieu remplacé par Deguerry.

« On les fit descendre de leur cellule. Darboy se disculpait, balbutiant : u Je ne suis pas l'ennemi de la Commune ; j'ai fait ce que j'ai pu ; j'ai écrit deux fois à Versailles. » Fort effrayé d'abord , il se remit un peu quand la mort lui parut inévitable, au pied du mur. Bonjean ne pouvait se tenir debout : uQui nous condamne? » a-t-il dit. J'ai répondu : « La justice du peuple! — Oh ! celle-là. n'est pas la bonne », a-t-il repris d'un tel air, que les hommes ont ri. Je les ai fait taire.

u Arrivés au chemin de ronde, on les a placés contre le mur; Bonjean s'est jeté à terre; un feu de peloton lésa tous renversés, sauf Darboy, qui est resté debout avec une blessure à la tête, une main en l'air. Une seconde décharge les a tous foudroyés. Âllard

est mort avec un g;rand courag^e , Darboy convenablement , le reste assez mal.

« La gorge serrée par l'angoisse^ continue M. Lissagaray, nous écoutions ce récit fait d'une \o\x calme. Quelques-uns d'entre nous se détournèrent, prévoyant avec terreur les conséquences certaines de cet acte de désespoir, n

Bien des épithètes se présentaient à la plume du narrateur pour qualifier l'assassinat des otages : il a appelé acte de desespoir l'acte de forcenés qui commettaient lâchement un crime aux conséquences duquel ils espéraient bien échapper, et la plupart y ont échappé en effet.

Ensuite M. Lissagaray revient à la justification de l'incendie de Paris, en invoquant l'exemple d'Athènes, de Saragôsse, de Moscou. Il s'écrie. : « Qu'es-tu donc, ô patriotisme, sinon de défendre ses lois, ses mœurs et son foyer contre d'autres dieux, d'autres lois , d'autres mœurs , qui veulent nous courber sous leur joug? » Telle est la définition du patriotisme que donnent certaines gens du parti radical. Mettez donc les destinées de la France entre les mains de ces hommes- là! C'est leur prétention cependant de gouverner le pays.

« A une heure du matin, deux officiers entrèrent dans la chambre où se tenait Delescluze et lui apprirent l'exécution des otages. Il écouta, sans cesser d'écrire, le récit qui lui fut fait d'une voix saccadée, et avec uu geste terrible, pâlit, mais ne dit rien. Quand les officiers furent partis, il se retourna vers l'ami qui travaillait à côté de lui , et cachant sa tète dans ses mains : « Quelle guerre ! dit-il , quelle guerre ! »

Puis il se promena avec agitation , et tout à coup , comme dominant ses pensées, il s'écria brusquement : « Nous aussi, nous saurons mourir. » (Lissagaray, p. 104.)

On a dit que l'insurrection du 18 mars avait eu pour chefs des fruits secs. Delescluze était un fruit sec. Il avait été le camarade d'un de nos amis, qui l'avait beaucoup connu chez l'avoué où il travaillait en 1830 et 1832. Il n'était pas bachelier; n'ayant pu faire son droit et se trouvant sans fortune, Delescluze était un fourvoyé , un enfant perdu. Des fonctions de

premier clerc , il ne retirait tout au plus que 1,500 à 1,800 fr., c'est-à-dire des ressources insuffisantes. Il y suppléa en faisant à la caisse du patron, chez Denormandie et dans une autre étude, de petits emprunts qu'il comptait certainement rembourser, mais dont la constatation le fit congédier. Delà, peut-être , le principe de la haine qu^il voua à la société. Il donna à corps perdu dans toutes les conspirations. Beaufrère de Bergeron, il le sauva d'une condamnation en l'aidant à prouver un alibi, dans le procès intenté à l'occasion de l'attentat commis contre la vie du roi Louis-Philippe.

Delescluze avait auprès de lui un ancien garçon de bureau du Réveil, qui lui était entièrement dévoué et qui avait pris le parti de coucher en travers de la porte de la chambre où le délégué à la guerre passait la nuit. « Fialin, lui dit Delescluze deux jours avant l'entrée des troupes, vous êtes un honnête homme ; je ne veux pas que vous restiez avec nous, allez-vousen. » Et Fialin, malgré son insistance, dut s'en aller.

Depuis la retraite de Rossel , M. Delescluze était devenu le principal personnage de la Commune. Il faisait tout , même la guerre dont il avait été chargé : » Les angoisses de ses derniers jours, dit M. Lissagaray, avaient brisé sa santé. Depuis le mois d'avril, sa voix avait entièrement disparu. Usé, cassé, blanchi, moribond, le regard et le cœur étaient seuls vivants chez lui. »

Voici en quels termes l'auteur des Huit journées de mai derrière les barricades raconte la mort du plus grand coupable de la Commune :

u A cinquante mètres de la barricade du Château-d'Eau , celle à laquelle Vermorel venait d'être mortellement blessé , les gardes qui l'accompagnaient s'çffacèrent précipitamment, car les balles et les obus pi cuvaient à l'entrée du boulevard.

u Delescluze, lui, continua de marcher. La scène est là, gravée à tout jamais dans notre mémoire. Le soleil se couchait. Delescluze, sans regarder s'il était suivi, s'avançait du même pas. Nous le voyions

distinctement à cent mètres , le seul être humain sur le boulevard. Arrivé à la barricade , il obliqua à g^auche et gravit les pavés. Pour la dernière fois sa face austère , encadrée dans sa barbe blanche , nous apparut tournée vers la mort. Tout à coup il disparut ; il venait de tomber comme foudroyé sur la place du Ghâteau-d'Eau... Ce fut sa récompense de mourir pour la Révolution , les mains libres, au soleil, à son heure, sans être affligée par la main du bourreau. » (P. 116 et 118.)

On ne peut disputer des goûts. M . Lissagaray aurait pu partager la récompense, qu'il trouve si belle , du dévouement de Delescluze à la cause de la Révolution, en raccompagnant jusqu'à la barricade. Au fond, qu'y a-t-il dans l'acte de Deles- ' cluze; s^il est historique? Simplement le suicide de l'homme qui n'a rien à attendre ni dans ce monde ni dans l'autre, et qui s'anéantit dans le cataclysme dont il est l'auteur. Le mot que lui attribue Lissagaray au moment où il apprend le massacre des otages : Ah! quelle guerre! ferait croire qu'il a éprouvé des remords et des regrets , et qu'il a offert sa vie en expiation de ses propres crimes et des crimes commis par les furieux qu'il avait égarés.

Samedi. — M. Lissagaray raconte des épisodes atroces, qu'il emprunte aux récits des correspondants des journaux étrangers , entre autres celui-ci :

« Je vis fusiller environ soixante hommes'à la même place et en même temps que les femmes (à l'intersection des boulevards Voltaire et Richard Lenoir). Un petit incident touchant qui m'accabla entièrement frappa mes regards. Tandis que Paris brûlait au milieu de la nuit, que le canon grondait et que la mousqueterie pétillait, une pauvre femme se débattail dans une charrette et sanglotait amèrement. Je lui offris un verre de vin et un morceau de pain ; elle refusa, en disant : « Pour le peu de temps que j'ai à vivre , cela n'en vaut pas la peine. »

u Une grande rumeur suivit de notre côté de la barricade, et je vis la pauvre femme saisie par quatre troupiers qui la dépouillaient rapidement de ses vêtements. J'entendis la voix impérieuse de l'of-

ficier commandant qui interrogeait la femme , disant : « Vous avez tué deux de mes hommes. » La femme se mit à rire ironiquement et répondit d'un ton rude : « Puisse Dieu me punir pour n'en avoir pas tué plus ! J'avais deux fils à Issy ; ils ont été tués tous deux ; et deux à Neuilly qi^i ont subi le même sort; mon mari est mor,t à cette barricade, et maintenant faites de moi ce que vous voudrez. » Je n'en entendis pas davantag^e; je m'esquivai rapidement, mais pas assez vite pour ne pas entendre le commandement dé : u Feu ! n qui m'apprit que tout était fini, n

On pourrait remplir un volume de ces récits dramatiques. Inspireraient-ils de l'admiration pour les insurgés? Nullement. Cette femme , par exemple , était une folle furieuse , égarée par la douleur. Condamnent-ils la conduite de la troupe? Hélas , non ! car si on eût gracié cette folle , elle eût profité de la liberté qu'on lui eût laissée pour tuer d'autres soldats. Ils ne peuvent avoir qu'un effet : faire détester les auteurs de la guerre civile, les misérables qui ont conduit une nation jadis généreuse à de telles horreurs. On se souvient d'une certaine Histoire de France du Père Loriquet, dans laquelle l'auteur, travestissant odieusement les derniers efforts de la France ivaincue à Waterloo , représentait les restes de la vieille garde achevant de s'entre-détruire sous les yeux des ennemis épouvantés de la rage de ces forcenés. Ce récit était un mensonge abominable, le rêve d'un cerveau en délire ; mais il nous était réservé d'en faire une réalité, et d'en donner au monde le spectacle en 1871 , après des désastres plus grands que Waterloo , — et grâce à la Commline!

M. Lissagaray cite des méprises infiniment regrettables. Un mercier du Gros-Caillou, nommé Constant, pris pour Billioray, est fusillé. « Et une foule d'individus, qui jamais de leur vie n'avaient vu le membre de la Commune, hurlaient plus fort que les autres : C'est Billioray ! » On contraint l'officier à ordonner T exécution. Même erreur pour un faux Vallès, un faux Lefrançais, et d'autres. Varlin , le vrai cette fois, condamné à mourir, est promené comme l'avait été Bailly, avec un

courage égal, .quoique mis au service d'une mauvaise cause, pendant plus d'une heure , au milieu des huées et des injures , avant qu'on se décide à le fusiller. Une voix avait crié : // . faut le promener encore ; il est trop tôt. Elle fut obéie. « Le triste cortège se remit en marche, suivi de près de deux mille femmes , dont la moitié appartenaient à la population de Montmartre. » Voyons-nous, dans les détails que nous donne M. Lissagaray, autre chose que des preuves de la stupidité populaire? Ces hommes de Montmartre et d'autres quartiers auxquels il faut le sang de Billioray, le sang de Lefrançais, le sang de Yarlin , a la personnalité la plus remarquable de la Commune» , dii M. Lissagaray, sont les mêmes qui avaient salué de leurs acclamations les auteurs de l'insurrection; c'est cette foule fantasque, enthousiaste , féroce un jour contre le gendarme et le prêtre , un autre jour contre le fédéré , dont on proclame la majesté infaillible en se prosternant devant le suffrage universel , que l'on méprise et que l'on flatte , que l'on redoute et que l'on caresse , et à laquelle sont remises en définitive, par l'institution actuelle du suffrage universel, les destinées de la France.

Les prisonniers étaient généralement respectés à Paris ; mais à Versailles on allait au-devant d'eux pour les accabler d'outrages, et parfois de mauvais traitements. Ce sont toujours ceux qui ont le moins souffert qui sont les plus impitoyables. a En voyant comme volaient les injures, les ricanements, etc. » , disait Y Indépendance belge, « je ne pouvais m'empêcher de penser que si quelqu'un s'en fût permis autant quand il y a quatre mois passaient dans une de nos villes des prisonniers prussiens, il n'y aurait eu qu'un cri de réprobation dans la foule. » L'observation est fondée, et elle fait sentir combien terribles sont les guerres civiles. La fureur des inimitiés entre citoyens du même pays dépasse toujours celle qui peut animer l'un contre l'autre des peuplés étrangers. Mais à qui la faute? et combien elle est coupable cette Commune d'avoir transformé en haines féroces, en inimitiés sanguinaires, chez des fils de la même patrie, le ressentiment légitime produit par les victoires et les excès des armées allemandes ! Après la capitulation de

sons LA COMMUNE. 385

Paris, il n'y a eu en France qu'un sentiment tourné contre Tennemi commun; après Tinsurrection, on a presque oublié cet ennemi, et on n'a plus pensé qu'à la Commune. Celle-ci est devenue l'épouvantail de la bourgeoisie riche ; son retour, son triomphe , préoccupent plus les intérêts alarmés que le retour, le triomphe des troupes étrangères; et l'Allemagne trouve dans Timpuissance où nous sommes de la haïr comme elle devrait l'être, un triomphe plus sûr et plus durable que Sedan !

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