LES PELERINS
Le gentil jouvencel vit l'agréable peine Far lui causée, et zest ! il lit soudainement Aux grains du sablier courir la pretentaine Au galop, au galop toujours plus vivement.
“ Sur un sentier sans fin, sur un sentier sublime Sommes, chère Norah, Pèlerins incessants,
Nous arpentons du monde et la plaine et la cime,
Ici bas notre nom est l'Amour et le Temps ;
Lui recherche la foule, et moi le petit nombre,
.le m’accoquine au peuple, il se prodigue aux rois,
Quand nous trouvons tous deux, nargue de son air sombre Je prends son sablier, lui mon aile en sournois.
“ Lors ainsi nous marchons, et faisons route ensemble, Partout où me conduit l’idée ou le hazard ;
Et le Temps dont les pas très lents ne vont qu’à l’amble, Passe alors au galop comme l’éclair fuyard.
Maintenant il nous faut vous fausser compagnie,
Et diriger nos pas vers d’autres régions ;
Mais prends ce sablier . . . des sables la mégnie Norah 1 doit occuper tes méditations.
“ Le plus ou moins, vois-tu, de lenteur, de vitesse Que mettent à tomber les grains du sablier,
Aux yeux des vrais amants est caché . . . c’est sagesse ! . . De qui les voit filer éteint est le brasier.
C’est la froideur qui rompt et détruit le prestige,
Et qui fait voir le Temps traîner- péniblement :
Que le cœur se réchauffe et soudain . . . ô prodige !
Le Temps passe trop vite ... on ne sait pas comment !”
Norah prend de l'Amour le sablier magique,
De son étreinte encor conservant la moiteur ;
Elle y risque sou oeil, mais pour y voir . . . bernique I Bien qu’entendant les grains pleuvoir avec rondeur.
Mais las ! un jour advint la gelée inhumaine . . .
Lors elle vit tomber les grains du sablier,
Jusqu’à ce que l’Amour eut de 8a chaude haleine Brouillardé de nouveau le cristal tout entier.