FABLE VI
Le Duelliste.
“Donc! qu’est-ce que l'honneur?” — Dit Votre Seigneurie? — Je demande humblement, Milord, sans raillerie,
Tout un jour pour répondre à cette question A mon avis fort disputable,
LE DUELLISTE
Qui, comme la substance, est indéfinissable.
Ce que c’est que l’honneur? . . . c’est une légion De lutins infernaux qui s’agrippent en somme
A l'homme ;
L’honneur ! . . c’est quelquefois dans l’orgie ou le jeu, De profaner le jour de Dieu!
Ou de la passion sous l’honnête prétexte Des saintes lois tourner et bafouer le texte.
Les dettes que le jeu, par la main d’un voleur,
Nous a fait contracter, c’est au nom de l’honneur Qu’il nous faut les payer ! Bref notre myopie Dans un but égoïste, impie,
Nous fait souvent placer en assez mauvais lieu,
Ce point d’honneur dont nous faisons un Dieu. Donc qui voudra devenir honorable Fera mieux de scruter le fin fond de son cœur,
Afin d’en expulser le diable,
Et d’en nettoyer la noirceur,
Plutôt qu’avoir recours aux moyens de ma fable.
Un jour, Dieu seul sait quand, dans Ely, je le crois, Ou bien, je ne saurais exactement le dire,
Dans un marais du Lincolnshire, Tant il y a que ce fut autrefois,
Une Grenouille, une Souris, deux brutes, Eurent entr’elles deux de bien longues disputes Pour savoir qui resterait possesseur
D’une mare et d’un pâturage,
Qui tenaient fort au cœur De ces amis du marécage.
“ Madame ! par mon noble sang !"
Dit à la Souris la Grenouille,
“ Ma conscience, ici, je vous la dévérouillo,
Or pour vous parler net et franc,
De mes prétentions je ne veux rien déduire Je saurai maintenir mes droits, oyez mon dire!”
— “ Vous en avez menti ! cette mare lit bas," Rétorqua la Souris, “ ne vous appartient pas ;
Et quant au pâturage,
Pour se l’approprier il faudrait du courage,
Et dussiez-vous crever de rage,
Vous êtes Belle Dame en fait de lâcheté Un héros à rebours, c’est notoriété!”
LE DUELLISTE
Entendre ainsi douter de sa Grcnouillerie Cela ne pouvait être, et passait raillerie,
Aussi sans trop ménager les gros mots,
A cette Souris la Grenouille Offrit un cartel . . . aux roseaux, Comme le seul moyen de finir cette brouille.
On convint de se battre à mort au point du jour, Dès que le coq aurait lancé son cbant d’amour.
Le lendemain vit donc d’une logomachie Entre ces brutes naître une monomachie.
Je ne veux point vous dire ici de ces bretteurs Le jeu discret d’abord, puis les bottes secrétes, Qu’à l'cnvi l’un de l’autre en leurs grandes fureurs Ils se poussèrent las ! ce n’étaient amusettes 1 J'arrive au dénouement qui se fit sans émoi Par un certain Vautour qui prit sur lui ma foi Entre les deux d’éteindre la querelle,
Aussi bien que l'eut fait certe un homme de loi ; Et pour lui ce fut bagatelle,
Il décida ce point d’honneur En dévorant plaignant et défendeur.
Ainsi souventefois, le dis, en Angleterre
(Nombre d’exemples en font foi)
Un démenti donné, l’on ne sait trop pourquoi Sur la plus futile matière.
Le moindre petit altèrent Avec un spadassin, apprenti scélérat,
L’action de marcher, et par inadvertance,
Sur le pied d'un manant bretteur d’expérience,
Une dispute quoi 1 Sur la politique ou la loi,
Enfin sur mille bagatelles Sur le jeu, les chevaux, les jockeys ou les belles, Seront la cause d’un cartel Qui vous envoie en poste au séjour étemel ;
Pendant que le diable en sa joie Semblable à l’Epervier qui flaire au loin sa proie Plane au-dessus des malheureux Qu’en fin de compte, il emporte tous deux !