LE BONHOMME RAISON ET L’IMAGINATION
La Fortune achevait son allocation,
Lorsqu’arriva l'Imagination.
“ Moi qui perche dans les nuages,
Qui suis la Reine des images,
Dont la plaine infinie est la vaste maison,
A vos pieds Bonhomme Raison Je viens traiter d’un sujet d’importance, Ecoutez- moi donc, je commence.
“ Vous vivez seul, et c’est un tort,
Car vivre en célibat, c’est à peu près la mort ;
De vos déductions on voit par trop l’écorce,
Si que, de vos esprits vous gaspillez la force ;
Votre logique est, c'est la vérité,
Trop serrée, et votre morale Est un peu par trop sépulcrale, Quelqu'en soit d'ailleurs la beauté.
Vous poursuivez trop i\ fond les études,
Et vous perdrez vos sens par des travaux si rudes ;
Si vous continuez, il faudra par Pluton
Vous enfermer à Charentonl Mais si consentant à m’entendre,
Mon offre généreuse il vous plaît de la prendre,
Je vous emmenerai de ce vilain taudis Pour vous faire monter jusqu’aux sacrés lambris, Dans la région des nuages,
Oh s’en viendront à vous, d'honneur, tous les mirages De ces orbes peuplés de Sylphes, de Lutins,
De l’Infini près des confins.
Je vous conduirai voir de près les chars de perles Traînés par des Dragons, où gazouillent les Merles ; Et vous verrez enfin sous leur fraîche couleur
Tous ces tableaux qui surplombent la vie,
Des sublimes rêveurs objets de noble envie,
Qui captivent les yeux et dilatent le cœur.
De tout vous démoutrer Moi je serai jalouse,
Et comme votre guide et comme votre épouse 1 ”
“ Doucement, doucement," (dit Bonhomme Raison),
“ On pourrait me taxer de battre la campagne,
Si je vous prenais pour compagne,
Ne puis changer d'état pas plus que de maison.