CHANT SECOND
Ce que l’Esprit conçoit, ce qu’il sait définir,
Revêt de sa beauté la nature à plaisir.
Que serait en effet, que serait la Nature Sans l’Esprit qui l'anime, et qui la transfigure?
Que serait, dites-moi, ce magnifique ciel,
Ces montagnes d’azur au sourire éternel,
Et des milliers de Heurs la république entière,
Et ce panorama si beau, si solennel ?
Dites-moi, sans l’Esprit, oh! que serait la terre?
C’est beau, c'est vraiment beau le matin dans l’été, Quand mouillé de rosée, et par l’air agité,
L’arbre frémit ému ; lorsque l’oiseau s'éveille,
Que s’entr’ouvre la fleur encor bouton la veille; Quand à travers la brume et l’azur, radieux
(*) Voir l'Introduction et le Chant premier de ce Poème, page 336 et suivantes des Kayune et Hefleie.
l’ksphit.
S’avance le soleil à soi» départ des cieux ;
C'est beau, c'est vraiment beau du pic de la montagne Dominer la nature, ou d’un uuil curieux Contourner bois et rocs, le lac et la campagne.
C'est beau, c’est vraiment beau vers l’heure de midi Quand le saule pleureur de fatigue endormi Laisse tomber sa tête au sein d'une onde pure,
Quand l’alouette au ciel gazouille à la nature :
C'est beau, c’est vraiment beau quand au plus haut des cieux L’on voit ces ileB d’or aux circuits fabuleux,
Aux lignes reflétant des splendeurs sans pareilles,
Ces îles d’or des Saints séjours délicieux ! —
I’eut-on douter de Dieu témoin de ces merveilles ?
C’est beau, c’est vraiment beau lorsqu’ arrive la nuit Qu’à travers le vallon le blanc ruisseau bruit ;
Que bien pudiquement en soulevant leurs voiles Pour tout illuminer surgissent les étoiles :
C’est beau, c’est vraiment beau quand soudain l'ouragan Pousse contre les rocs les flots de l’océan,
Quand sur la vague en feu file une voile errante,
Fantôme de la mer bousculé par l’autan,
Et qu’une flûte au loin domino la tourmente.
C’est beau, c'est vraiment beau quand sur le lac dormant Sommeillent les oiseaux silencieusement ;
Quand sur ces calmes eaux l’étoile solitaire Se mire en sa beauté loin de l’œil du vulgaire :
C'est beau, c’est vraiment beau ce repos si profond üà la nature dort sur l’abîme sans fond,
Ce sommeil en lui-même il a tant d’harmonie Que devant son silence on incline le front De crainte d’éveiller du beau lac le génie.
C’est beau, c’est vraiment beau quand sous le ciel d’azur De l’Italie, on voit surgir le front si pur De ces orgueilleux monts tout couronnés de neige Des siècles écoulés l’aumône et le cortège : —
Quand les vives splendeurs d'un coucher de soleil Illuminent de feux d'un éclat sans pareil Et des murs de crystal et des palais de glace,
Pour tenir les lutins constamment en éveil
Par des mains d’enchanteur jetés là dans l'espace!
l’espbit.
C'est beau, c’est vraiment beau quand au déclin du jour Sur le vieux monastère et son vaste contour Comme une blanche nonne on voit le crépuscule Majestueusement s'avancer noctambule Tandis que sur la châsse, ô pieux souvenir!
Consacrée autrefois par le Bang d'un martyr,
D’un pas sûr et vainqueur tranquillement le lierre Enlace de ses bras pour mieux l'ensevelir Cette noble ruine, et sa noble poussière 1
Mais privé de l’Esprit— de ce flambeau si pur Qui de l’obscurité déblaye le futur, —
Ni le doux point du jour, ni le midi, ni même Ia nuit d’été, la vague, ou la flûte qu’on aime Lorsque douce et plaintive au-dessus de la mer On l’entend sur les flots se bercer dans l’éther,
Bien ne peut de beauté, de grandeur toucher l’âme 1 Car l’Esprit veuf d'essor, — obscur est notre hier,
Et quant à l'avenir, morte, éteinte est sa flamme 1
Le Beau gît dans l’Esprit — la terre et ses splendeurs, Ses parfums les plus doux, ses plus suaves fleurs.
Ses cieux les plus sereins n’ont jamais fait éclore De plus purs sentiments que ceux là que surdore
L’Imagination. Chaque ressouvenir,
Chaque création, de nos yeux le plaisir,
Ne sont Beautés d’un jour, mais Beautés étemelles ; Quand le soleil se couche on ne les voit mourir,
Elles ont pour survivre un talisman en elles.
Approchez du tombeau de Julo, et regardez Do l’Intellect humain la puissance; voyez De ce marbre vivant la majesté, la grâce ;
Là surgit le prophète ; elle est humble sa face Comme devant les yeux de son maître étemel.
De l’Inspiration enfant tombé du ciel Là nous reconnaissons le sublime mystère ;
La forme emporte l'âme au séjour immortel, l’our nos sensations trop étroite est la terre !
La Sculpture est l’Esprit en pierre éternisé,
Une archive sans voix, un fait poétisé;
Elle est toute puissante en sa grandeur suprême,
D’uu monde tout entier c’est le souvenir même ;
l’ebphit.
De» fiers empire» morts autel majestueux Panthéon à la fois des héros et des Dieux,
C’est parfois le Ténarc, et parfois l’Elysée,
Des plus méchants esprits, des noms les plus fameux, C’est tour à tour enfin l’enfer ou le musée 1
Se peut-il que ce soit du marbre que cela ?
L’intelligence boût sur le front que voilà !
Seulement la parole indécise s'arrête ....
A quoi sert d’achever si facile conquête ....
Attendez un moment ... oh ! non ne bougez pas,
Le charme, voyez-vous, va cesser par l’allas !
Vous serez ébloui par sa noble éloquence ;
Car si la vérité fait son trône ici bas
C’est Apollon ... Du Dieu je ressens la présence !
Immortelle Statue, ô merveille de l'art !
Le génie a doté de gloire ton regard !
Et nous nous inclinons devant ton éloquence Si sublime en effet dans son muet silence !
C’est beau ! c’est vraiment beau que l’Inspiration D'un noble cœur, absorbe ainsi l’attention ;
C’est beau ! c’est vraiment beau qu'au Dieu de la lumière Le ciseau d'un mortel donne un nouveau rayon,
Qu’il impose un Dieu mort au culte de la terre 1
Canova ! ton grand nom silence le passé !
Ton ciseau grandiose a tout l'art de Circé 1 A voir tes monuments je passerais des heures,
Je révère avec toi, je pleure quand tu pleures,
Je me surprends enfin ou joyeux ou pensif Selon que ton penser est gai, méditatif ;
De la vertu sublime en révélant la grâce,
Tu sus grandir pour tous le sens admiratif Et ton beau nom défie et le temps et l’espace !
Des roses de son lit dans un mol abandon Tout radieux d’amour se lève Cupidon,
Et scintillant et beau comme nouvelle étoile ;
Qui peut voir d’un cœur froid les ailes qu’il dévoile ? Voyez I voyez ! Vénus aux candides attraits Modeste autant que belle, et dérobant ses traits,
Avec ses blonds cheveux, et son beau front pudique,
Sa démarche divine et son œil chaste . . . mais Ne l’aimez-vous pas mieux que la Vénus antique?
l’espuit.
Ici, je laisserais aller mes yeux, mon coeur, Transportés par le choix des sujets du sculpteur ; Recueillant dans mon âme et leur gloire et leur sève, Comme un de ces rêveurs qui muse avec un rêve 1 Si mon esprit pouvait fixer ces beaux rayons Flottant autour de lui, magiques visions,
S’il pouvait retenir moitié de leur puissance,
Ces vers iraient porter aux générations Quand je ne serai plus, bien des dots d’éloquence.
Oîi reste le pouvoir de toucher, de charmer, D'inspirer, d’émouvoir, d'animer, de calmer.
D'élever l'âme humaine, et comme par magie A la voix d’un Hampdcn d’éveiller l’énergie ?
De faire que le coeur vibre avec le désir Des palmes du combat, d’un nom à conquérir? Ecoutez ! c’est le son du clairon, de la lyre,
Battez tambours il vient ! le héros va venir,
C’est Bacchus jeune et beau, Bacchus et son délire!
Ne le sentez-vous pas ? C'est l’émoi tout puissant De la musique —il vibre, et s’en vient ravissant Troubler l'âme, et la vue au contact d’une larme,
Et réveiller en nous un indicible charme !
Ecoutez !.. A travers les ombres de la nuit Entendez-vous au loin une hymne qui bruit,
C'est d’un chant solennel la funèbre prière Comme elle émeut le coeur, et que le son qui fuit Le son du glas traînard est sombre et léthifère !
Oui; la musique c’est la mémoire du cœur,
Et la mémoire, c’est l'amour, c’est le bonheur!
Que de doux souvenirs s’éveillent dans notre âme, Combien d’affections dont nous sentons la flamme Quand la musique vient comme un esprit d’en haut Vivifier notre être, et le prenant d'assaut,
Rendre l’heure sacrée, et quelquefois divine 1 Quand à la poésie unie, elle prévaut A jeter en nos cœurs son charme qui fascine !
Quand le Suisse exilé t'entendra sans un pleur Ranz des vaches, doux chant qui va droit à sou cœur; Quand le jeune Ecossais entendra les matines Du Pibroch, sans bénir le Pays des Collines;
l’kspbxt.
Quand le cœur d’un Breton cessant d'être loyal Entendra sans émoi l’air du paya natal ;
Quand la musique enfin cette fibre de l'âme S’éteindra sans écho ; — lors dès ce jour fatal La mémoire éclipsée aura perdu sa flamme.
L’âme ne peut avoir sanctuaire plus pur
Que lorsqu’elle rayonne en deux beaux yeux d’azur,
Car la femme a toujours un naturel empire
Sur nous, nos passions;— sa force est son sourire: —
Et lorsque nous voyons immense affection,
Courage et fermeté, pure dévotion
Dans le cœur de la femme abriter la constance,
Cette vertu céleste et d'abnégation,
Pour la louer le cœur ici bas n’a puissance I
J’interroge le temps muet, silencieux,
Je plonge mon regard dans le passé brumeux,
Et je vois s’élever aux rives d’Agrigente Une vaste cité, belle autant qu’élégante !
De nouveau je regarde, et que vois-je à présent?
Des ruines sans forme, un peuple agonisant ;
Braves, jeunes et vieux au milieu des ténèbres Tous paraissant ployés sous un mal écrasant S'élancent pêle-mêle avec des cris funèbres !
Tous — tous sauf une seule — elle est auprès de lui, Lui 1 dont les bras un jour furent son doux appui, Dont l’amour paternel soutint son âme aimante, Quand jeunette elle était fraîche feuille d’acanthe ; Elle est là près de lui, — pleine de charité Soignant son pauvre corps avec tendre pitié,
Et souvent vers le ciel élevant sa prière,
Elle invoque de Dieu l'ineffable bonté
Pour l’aimé de son cœur, pour son malheureux père
Je regarde à nouveau. C’est l’heure de minuit, Bruits d’armes et d’orgie épouvantent la nuit 1 Quelque sondaine horreur — quelque soudain carnage Ont profané le sol qui succombe à l’outrage !
Ilélas 1 ô doux amour I . . Elle un si noble cœur Ne peut -elle éviter ta colère, 6 vainqueur!
Tandis que tout fuyait, elle chercha son père,
Pour calmer son angoisse, endormir sa douleur,
Et lui rendre la mort par ses soins moins amère !
l’esprit.
Il n’est aucune corde à la lyre du cœur Dont le ton naturel ne résonne malheur !
Et l'on dirait vraiment que même dans l’enfance Quand le monde fourmille en boutons d’espérance. Et d’oiseaux et de fleurs, de rayons de soleil, Quand à nos jeunes cœurs tout enfin luit vermeil, Se cache sous le fruit l’insecte et la piqûre . . . Devais-tu douce fille avoir un sort pareil ?
Ta pureté si blanche avoir une souillure !
Dans cette heure d’angoisse impossible à narrer, Où toutes ces douleurs tu les sus endurer,
A ton vouloir qui donc a donné la puissance Pour lutter, jeuue fille, avec tant de vaillance ? C’était l’Esprit, — l’Esprit ! sainte émanation De la Divinité ; — l’Esprit noble Alcyon,
Ce rocher de vertu sur une mer houleuse,
L’Esprit qui rompt le charme — et dans son action Rend libre le captif — la mort victorieuse 1
Qui seul peut pénétrer bien par delà les cieux Ce mystère sans nom qui se cache à nos yeux, Explorer les splendeurs de la céleste voûte,
Avec l’œil d’un prophète en épier la route ?
Qui peut comprendre Beul ce lien éternel Qui rive cœur à cœur, et la terre et le ciel,
Au fini l’Infini, le sens à 1a matière,
Sinon l’Esprit, sinon ce feu surnaturel De notre Intelligence ineffable lumière !
Le temple de ton Dieu ! — le Puits de Vérité 1 De la Religion l'asile respecté !
Esprit 1 ah ! quelque loin puisse errer la croyance, Tu restes le miroir de Dieu, de son essence !
Toi seul reste le sceau de l’Immortalité 1 L’Espérance qui vit de toute éternité,
Le livre où vit toujours la divine parole,
La mort peut balayer la pauvre humanité,
Mais sur l'Urne la mort n’a pas de monopole !
Sur les sphères allons jetez-moi donc les yeux,
Et lisez couramment au beau livre des cieux ! Voyez le grand cadran de toutes les années,
Et des siècles les tours roulant nos destinées !