LE NUAGE QUI PASSE
Et l'arc et le bandeau tous deux s’égrèneront. Sous la rouille bientôt les flèches périront,
Et ce qui de l’Amour restera de l’histoire Ne sera qu’un vain nom, qu'une vaine mémoire.
Toutefois de l'Amour l'essence et le flambeau Ne séjourneront pas dans la nuit du tombeau, Celui que nous cachons sous cette froide argile A nouveau reviendra — parole d’Evangile !
En brisant ses liens, par de là le ciel bleu Il ira se placer près la droite do Dieu ;
Et plus noble d’aspect sous sa forme nouvelle A jamais se tiendra dans la gloire éternelle !
Le Nuage qui Passe.
Comme nous voyageons, regarde devant nous Voyage aussi là haut, en nous surplombant tous,
Uue lourde vapeur, l’énigme d’un mystère . . .
Là mène le sentier que nous foulons sur terre. Jamais œil n’a percé l’infini ténébreux Que voile ce nuage en nous cachant les cicux,
Car celui qui franchit sa limite dernière,
Jamais, oh 1 non jamais n’est revu sur la terre ;
En songe seulement le revoyeut nos yeux,
Comme un point dans l’espace, obscur, mystérieux. Tantôt tout près de nous on dirait qu’il s’avance,
11 s'éloigne tantôt, nous montrant à distance Des versants radieux empreints de majesté,
Tout brillantés qu’ils sont de belles fleurs d’été. Cependant il fait tache à travers l’existence,
Jusqu'au jour oh pour nous l'éternité commence,
Ou dans ce noir nuage arrivons fatigués,
Quand de la vie enfin avons passé les gués.
Toi qui dans ce sentier raboteux de la vie Qui mène à l’inconnu pays de la survie,
Et ta main dans ma main marche à l'amble avec moi, Dis, lequel le premier franchira la paroi De ce nuage obscur? . . Ici, dans ce lieu même laissant cet autre lui qu’il soutient et qu'il aime?
A l'austère penser de la noire vapeur Tu tressailles, ta joue est blanche de terreur,
LE NUAGE qtl PASSE.
A moi te cramponnant, — ta voix je crois l'entendre :
“ Le sentier est bien rude, ici, mais à tout prendre," As-tu dit, “les abris sont verts, sont frais, sont beaux,
Kt toujours ravissant est le chant des ruisseaux ;
S'exhale des taillis le doux parfum des roses,
Emporté par les vents ces gentils virtuoses ;
Des bruns rebords les lis penchent leur noble front. Epiant la nature en leur regard profond,
Et quand la pluie a fait école buissonnière,
Le soleil plus brillant déverse sa lumière;
Chers! oh! bien chers sont ceux dont les regards, la voix Egayent ce sentier quoique rude parfois ;
Puisse -t-elle ne pas encor résonner l'heure ( lit devrai m'éloigner de l’humaine demeure Pour aller vers cette ombre oh tout se perd hélas !
Loin des yeux bien aimés, d’oh l'on ne revient pas!" Ainsi dans ta terreur murmures-tu, craintive,
Sur moi te repliant comme une sensitive :
Mais vois notre chemin devient plus raboteux,
Les rayons de soleil moins chauds et moins nombreux Ont perdu le pouvoir de raviver la terre.
Tout s’étiole, tout s’annihile en poussière ;
Non plus le doux zépbir, mais bien le vent rageur De l’arbre emporte au loin la feuille en sa fureur,
Ces verdoyants versants encor si beaux naguère,
Nous narguent maintenant de leur morte bruyère,
Et nos aimés d’hier de demain en demain Nous quittant, vont se perdre au nuage lointain. Pourtant fixe tou oeil sur l'obscur quelque chose,
Vois! . . sous ses sombres pans luit un matin tout rose; Un, — dont les pieds meurtris par les ronces ... UN SEUI, Qui n’eut qu’un divin père et qui n’eut pas d'aïeul,
Et qui porta ce nom : Le Verbe— la Parole,
A passé ce sentier laissant une auréole De gloire sur ses pas, — d’indicible splendeur Du lugubre sentier éclairant la noirceur ;
Entre donc hardiment, et franchis la barrière Iæs ténèbres ici sont — là haut la lumière !
Peut-être du sommet de cette région Les sentiers de la vie à ton attention D’un livre familier viendront t’offrir la page ;
Peut-être que dn pic de l’immense nuage